PREFACE
Le roman de mœur^i est le dernier né de nos romane françai'i. On le trouve de plus bonne he^ire ''nstallé en Angleterre*, parce que le goût du public français va plutôt à la passion,.. L* imitation de W aller Scott nous a jetés dans le romantisme et dans une sorte de roman historique où le moindre souci de V auteur était Vhistoire. Il a fallu Balzac et Stendhal, continués par les réalistes du second empire et de la troisième république, pour donner à Vétude des mœurs une importance de premier ordre. Malgré la fantaisie qui règne aujourd'hui dans le roman français, j*ose dire, dans le roman de toutes les nations cultivées, le fond est encore de mœurs.
Celles de nos jours sont particulièrement
intéressantes. Elles se ressentent de la guerre et de la révolution russe. La guerre nous a donné une conception païenne de l'amour, la révolution russe y a ajouté une perversion profonde, un bouleversement de toutes les notions d'honnêteté, de pudeur, de justice... Il est bien difficile à un romancier de ne pas rencontrer à chaque instant une légèreté qui aurait fait crier jadis.
Peut-être me reprochera-t-on d*avoir poussé au noir le caractère d'André de Gérard. C'est un arriviste! Il y en eut toujours. Mais il a pris Vhabitude d'une sincérité dangereuse que la vie et la mort sous la mitraille enseignaient. Il ose dédaign£r les déguisements, et reconnaître des vices, des faiblesses, des ambitions dont nos pères rougissaient,.. C'est aux héros de Balzac et de Stendhal qu'il s'apparente, en sautant par-dessus la période mystico-sentimentale de 1848 à 1870, et en évitant la bêtise et la petitesse des moyens de la période naturaliste. Il est intelligent et sceptique: mais il a des nuances dans son cynisme même qui le surclassent par comparaison avec les héros d'avant 1914.
Pour les femmes, le changement est plus radical. La Vasantena représente celle qui
veuf connaître des jouissances diaboliques» et qui, tout de même, regrette de s*y être livrée, Georgette est la femme éternelle, pour qui seuh comptent l'amour et ses enivrements. Malgré sa légèreté, elle possède une moralité solide,.. Ni le jazz, ni le demi-nu des vêtements, ni le spectacle des amours contre nature, ni Vinfidélilé des femmes de son monde, n'ont eu de prise sur elle. Uamour la sauve, la rend franche, loyale, fidèle.., Uamour et le goût, c'est-à-dire Vamour et Vart, ces deux flambeaux qui continueront d'éclairer l'humanité dans la nuit où elle se plonge.
Nous sommes dans un siècle de phonographes, de sans-fils, de cinémas, de danse... Les Martemort pratiquent ces belles choses. Il est naturel qu'André de Gérard aille à ces gens-là qui représentent à la fois leur temps et tous les temps, créatures chargées de remplir les vides d'une société imparfaite... Ne doutez pas qu'ils sont à la fois millionnaires et bolchévistes, fantaisistes et économes, cubistes et bons bourgeois,.. Il leur faut presser le pas pour tenir le rang à l'extrême gauche d'une aile marchante en conversion rapide. Demain, ils prendront le deuil de leur propre légèreté, se frapperont la poitrine, porteront desr jupes
longues et ne se laisseront peloter que par Tartufe et le jésuite à la mode,
« Autre temps, autres mœurs », s'écrie V auteur ancien. Bonne raison pour que nous nous hâtions de peindre les nôtres.
Il serait trop tard demain,
J.-H. RosNY jeune, de TAcadémie Concourt.
UVRE PKEMIER