CHAPITRE PREMIER
Les autos s'arrêtèrent toutes ensemble dans la nuit, sur un coup de sifflet venu de l'avant.
André pencha sa tête à la portière...
On ne voyait rien.
Les trois femmes et l'homme qui étaient avec lui dans la voiture ne dirent pas une parole d'abord; mais, le silence persistant, une femme murmura :
— On attend le balai...
Celle-là était, sans doute, une professionnelle de la partouze, puisqu'elle donnait un nom technique à l'auto chargée d'assurer les derrières de l'aimable société qui fuyait sur la route de Rambouillet à la recherche d'un endroit connu du chef seul.
André s'ennuyait un peu,,. Il avait dû, pour
payer tant de services à lui rendus en Amé-^ rique, suivre son ami, Reckie Pipe, dans une de ces expéditions de nuit à la mode.
Pour un Parisien, il était facile de discerner le côté agence de cette partie de plaisir; mais quand il connut les détails qu'on lui fournit à foison dès qu'il eut été présenté, il fut surpris d'apprendre que les quelques demi-mondaines engagées pour donner le ton n'étaient qu'un cadre assez restreint, que des jeunes femmes de la bourgeoisie profiteuse de la guerre, à bout de jouissances, se mêlaient à ces saturnales renouvelées de Néron ou d'Héliogabale ., Beaucoup d^amateurs des deux sexes appartenaient à la colonie étrangère, et il s'y ajoutait des personnages parisiens qu'on retrouve dans toutes les extravagances, à la fois millionnaires et adeptes de Moscou, amoralistes et fidèles de toutes les religions qui se partagent la France...
Rentré de New- York la veille, après avoir fait d'abord un long séjour au Japon, André de Gérard eût préféré se reposer chez lui, en fermant sa porte aux fâcheux; mais Reckie Pipe avait insisté; il avait fallu faire honneur à des promesses anciennes. . Le jeune diplomate ne sut jamais comment le milliardaire avait dépisté cette partie : il est tout à fait
probable qu'on le guignait et qu'on escomptait de lui une large contribution linaiicière... Cependant, on lui tenait la dragée haute, on exigeait un répondant français...
Tout ce qu'André put dire pour éviter une pareille corvée se trouva inutile : l'Américain s'entêtait... Alors il se mit en campagne. Connu dans tous les mondes, il eut les renseignements qu'il voulut... Il s'agissait d'une expédition dirigée, si un tel emploi de mots n'est pas abusif, par des gens honnêtes. Comme on le fait pour un cercle ou pour un salon, il fallait être présenté par des parrains sûrs, jurer sur l'honneur la discrétion, l'oubli éternel de ce qu'on pourrait surprendre, obéir ac cadaver, et ne pas oublier les règles de la plus parfaite courtoisie. Moyennant cela, et un chèque de cinquante mille francs pour les frais et débours, Reckie Pipe et son jeune ami furent autorisés à se joindre à l'expédition.
Ainsi, par fatigue, afin de se débarrasser d'un importun, et aussi par une sorte de curiosité, André se trouvait faire partie d'une bande audacieuse et équivoque, dont le premier acte avait été de le séparer de son compagnon, de le fourrer au hasard dans une voiture, lui, cinquième, entre deux femmes avec, en vis-à-
vis, un monsieur et une dame brune énergique... En outre, l'homme du volant...
\ — Ne croyez pas, lui avait-on dit, que cette répartition vous impose des devoirs... Au contraire, nous vous séparerons à l'arrivée... La partouze cesserait d'être une partouze si elle admettait des combines. Sa loi est le hasard, la fantaisie- André pensa que cette fantaisie, ce hasard devaient être quelque peu arrangés, et il essayait d'apercevoir la figure de ses deux compagnes, de deviner leur âge par leurs gestes, leur condition sociale par leur toilette... Mais toutes deux portaient des loups qui s'arrêtaient à la bouche, et l'obscurité était profonde... Le quidam épais, assis en face de lui, ayant tiré de sa poche un briquet, se vit prévenu par l'homme du volant :
— Vous avez juré de n'allumer aucune lumière, rappelez-vous...
— Mais on peut fumer une cigarette.,,
— Allumette tison...
— Je n'en ai pas...
— Je vous allumerai.
L'homme grommela un moment, puis tira de sa poche un étui d'Aïchas et les offrit à la ronde... Tout le monde accepta... On ne fut
pas obligé de demander la permission, car, ces dames, les premières, se mirent à fumer...
Au faible éclair, à la faible lueur de l'allumette, André préféra la femme qui se trouvait à sa gauche, et qui lui sembla jeune et jolie; du moins en jugea-t-il ainsi par la bouche au pur dessin, par le menton et ce qu'on pouvait voir de la joue.
La voiture, après l'arrêt, repartit dans la nuit... On devait être proche... Tous les cent mètres, un virage jetait l'auto dans une allée latérale...
— Ne m'abandonnez pas, murmura une voix près de l'épaule d'André, j'ai peur. Cet homme, en face, me fait peur... Tout à l'heure, il m'a odieusement bousculée... C'est une brute !
Une haleine à la fois chaude, fiévreuse et parfumée caressait la joue du jeune homme, tandis qu'une main cherchait sa main... Il répondit à la pression des doigts légers, et sentit que le corps de la jeune femme s'abandonnait le long du sien...
— Ma foi, pensa-t-il, autant celle-ci qu'une autre!... La voix est jolie; c'est une marque de distinction. Le léger accent étranger ne la déflore pas...
Il sourit à ce mot « déflorer », si peu de circonstance; mais une secousse coupa son sourire : l'auto venait de s'arrêter de nouveau brusquement...
L'étrangère, détachée de l'épaule d'André, tombait sur la poitrine de l'homme épais qui ferma les bras et tint la jeune femme serrée comme une oiselle, tandis qu'elle se débattait... - Vous n'avez pas le droit, j'en appelle à ces dames...
— Non, vous n'avez pas le droit, déclara la •] grande brune; vous devez attendre le signal...
— Lâchez madame, dit péremptoirement le conducteur.
L'homme paraissait décidément une sombre brute, malgré l'élégance de sa toilette. Il jeta un regard vers André et, sans voir le jeune visage remarqua la haute taille, la largeur des épaules... Sans doute, craignit-il aussi des représailles qu'on disait assez farouches; il lâcha sa conquête... Elle se remit auprès d'André, toute frissonnante...
Un silence de crainte mêlée de curiosité et d'effroi succéda au réflexe des colères... C'était la rançon du crime contre l'amour, de cette recherche d'une volupté perverse et libi-
dineuse... Elle régnait dans toutes les voitures. Seuls, les malades, les fous, les grossières crapules, continuèrent d'avoir la vision de jupes ravagées, de chairs mises à nu, de jouissances intinies. Tout ce qui gardait une sensibilité dans l'âme ou une finesse de l'esprit, recula en pensée devant l'accomplissement du stupre... Mais il était trop tard... Pour quelques femmes, une telle contrainte était la sensation cherchée... Les autres se révoltaient, se recroquevillaient, prêtes à se trouver mal... Elles avaient rêvé d'un oubli soudain et monstrueux où le cri de leur chair violée leur procurerait des plaisirs décuples... D'autres y avaient vu une sorte de sacrifice, un renoncement à cette pudeur dont elles avaient si longtemps soufï'ert... Pour beaucoup, le sacrilège, le besoin et la joie d'insulter à une divinité qui opprimait toutes les heures de leur vie, de se rouler aux pires turpitudes afin de connaître ensuite d'ardents repentirs, des prostrations atterrées dans le confessionnal, puis le retour à la sainteté avec le pardon de l'Eucharistie... Chez les demi-mondaines, attirées dans ces ignobles ruées par l'argent ou la débauche, le bonheur satanique de ne plus porter seules la coulpe de la prostitution, de voir la chair des bon-
nêtes femmes li\Tée aux frénésies des inconnus, de voir partager leur turpitude, de ne plus former qu'un magma de vices triomphants. '
Les hommes étaient d'autre mesure... Ceux qui étaient habitués depuis radolescence aux débauches des maisons closes, découvraient un excitant nouveau à imaginer ces luttes dans l'ombre avec des femmes honnêtes, ces accouplements dont l'anonymat couvrait la frénésie... Quelques-uns, timides par caractère, j)ar éducation ou par religion, trouvaient enfin un exutoire à des passions difficilement contenues, débordant le cadre tranquille dans lequel un entourage austère, une profession, un mariage, une paternité les ei^ermaient...
Le guet du tigre, l'inconscience voulue de la bête, le crime toujours à l'état latent dans l'homme, dominaient les bons bourgeois honorables qui, sans ces terribles orgies n'auraient pas connu les frémissements du soldat auquel on livre une ville, ces frémissements dont la guerre leur avait laissé la hantise.
— Est-ce déjà l'arrêt, dit André en ouvrant la portière et en descendant sur le chemin.
— Pas définitif, murmura l'homme au volant... yous entendrez un coup de sifflet.
André scrutait la route obscure qui s'enfonçait sous bois.
On devinait confusément la file des autos, tous feux éteints... Quelque part, à l'horizon, un quartier de lune montait sur les taillis, accentuant encore la masse de l'ombre.
D'une mare proche montait le coassement des grenouilles...
Il faisait chaud et humide. Les bois exhalaient une odeur de pain chaud, de champignons et d'herbe fraîche.
Le silence pesait sur les voitures comme l'aura mortuaire.
— C'est lugubre, pensa André.
Et il eut tout à coup un remords d'avoir accepté cette abomination, en se rappelant tant de minutes d'amour et de tendresse.
Cependant, depuis la guerre, il s'était détaché de plus en plus des intimités de la volupté. C'avait été d'abord les frottements épidermiques des gueuses qui séjournaient assez près du front pour contenter l'ardeur lubrique des soldats, puis les permissions, les femmes accordant leurs faveurs aux guerriers, prétexte agréable à des chutes rêvées; enfin, il avait rencontré les étrangères, la Chine lui livrant ses courtisanes du midi et ses petits Sian Kone
du nord; le Japon lui offrant des se^es dont la peau n'avait point de douceur, euiiii K tlirt anglo-saxon, délicieux erzatz briseur de nerfs, qui arrêtent let> victimes, éperdues au t>ein des pires pâmoisons, devant toutes attemtes qui dépassent d'un centimètre les privilèges admis...
La pratique de tant de vices laissait debout une personnalité, un cœur ou, tant s'en faut, un caractère, un tempérament.
Sans doute, était-ce trop encore... Quelques fous, quelques sadiques éperdus, inspirés des épisodes de la guerre, avaient imaginé ce viol dans les ténèbres.
— En route, cria l'homme au volant.
André rentra et reprit son coin.. La femme
qui était là avec lui, s'effaçant un peu, l'enlaça de nouveau, suppliante et ardente à la fois :
— Ne m'abandonnez pas..
Abaissant vers elle son visage pour la rassurer d'un mot, il sentit sur ses lèvres des lèvres toutes froides qui se donnaient avec ardeur...
Ce baiser dura, puis la femme se laissa tomber comme un enfant qui quitte la mamelle et parut s'endormir sur le bras dont il avait entouré sa nuque.
— Cela non plus ne devrait pas être permis, dit avec un accent de colère concentrée l'homme assis en face d'André et qui, sans doute, en véritable fauve, y voyait la nuit.
— Si ma main sur la figure peut vous être agréable, dit André.
La brute se contenta de mâchonner une injure. L'homme au volant réprima :
— Chacun a donné sa parole de rester dans les limites de la plus stricte courtoisie...
La jeune femme s'était encore réfugiée plus près d'André.
Soudain, un coup de sifflet déchira la nuit...
— • N'oubliez pas, dit l'homme du volant, qu'il y a six bouteilles de Champagne dans la voiture, et que vous pouvez les boire avant qu'un deuxième coup de sifflet soit donné, le coup de sifflet définitif.
Il avait arrêté sa voiture et tendit successivement aux hommes présents des bouteilles coiffées d'or, une boîte de sandwiches et des coupes.
— Pas de lumière, répéta-t-il, c'est défendu.
André aida à distribuer les coupes, et, habitué à l'obscurité, remplit celles qu'on lui tendait.
Personne ne mangea, mais on but avec une avidité que des gens fatigués de la vie eussent mise sans doute à vider des coupes de poison.
— Sortons maintenant, dit l'homme du volant, et allons rejoindre les autres.
André, descendu le premier, offrit la main aux dames.
Il ne les avait pas vues encore... Elles semblaient toutes habillées par des couturiers habiles à faire valoir les formes, ou, suivant la mode, à les dissimuler...
Le long de la file, les portières ouvertes déversaient un flot léger et suave de femmes et des masses plus sombres et plus denses d'hommes.
André retrouva à côté de lui sa compagne de voiture... Son masque de velours cachait son nez et ses yeux, mais laissait sa bouche libre... Ce qu'il apercevait et devinait de cette bouche annonçait décidément la jeunesse. Un petit grain de beauté ornait la lèvre supérieure.
Le Champagne avait versé une animation factice à cette morne troupe, conduite à l'abattoir du plaisir. Elle défila sous les arbustes du bois. La sensation continuait d'être sinistre, malgré l'effort des hommes pour entretenir, à l'aide de quelques plaisanteries, une sorte
de gaieté... Tout le inonde pensait à la scène orgiaque qui devait suivre, les femmes surtout... La plupart auraient voulu être à cent lieues, mais elles marchaient quand même avec la fatalité qu'on remarque au cours des exécutions révolutionnaires.
Une voix forte et vibrante cria :
— Les dames vont traverser cette éclaircie et se répandront dans les fourrés... Il est rappelé à tous que la plus exquise politesse est de rigueur...
Une musique préluda aussitôt, composée de deux violons et d'une flûte.
■ — C'est un orchestre d'amateurs, ajouta la voix, destiné à vous inspirer des pensées poétiques...
Il sembla, en effet, que la musique rétablit le lien social, comme s'il se fût agi seulement d'un bal.
Les femmes traversèrent l'éclaircie... Un peu de lune les baignait... Leurs pas légers foulaient l'herbe... Elles rappelaient les njTnphes de Corot... Par une inspiration subite, ou par des ordres muets, elles se donnèrent la main et dansèrent une ronde...
André, malgré toute l'éducation de la guerre,
et surtout de ce qui avait suivi, ne réalisait pas cette minute farouche... Il regardait, la danse, les jolis corps dégagés, libres, où l'on devinait plus d'angoisse que de désir... Deux petites Anglo-Saxonnes délicieuses lui plurent particulièrement. Il les devinait blondes, avec ce mélange singulier de féminité et de garçonnisme qui les rend si virginales, si séduisantes... Des Slaves dansaient éperdument pour s'étourdir; le rythme de leur danse, en dénonçant la souplesse de leur taille, attisait le feu secret qui se propageait chez les hommes- La mêlée devait être très proche; car c'est une règle observée de ne pas perdre de temps, afin de dépister l'active surveillance de la police...
Un dernier coup de sifflet...
Les hommes jaillirent du couvert... Des couples se joignirent... On les vit tomber sur l'herbe... C'étaient les plus audacieux et les plus audacieuses, sans doute les couples payés... Les autres femmes eurent un mouvement de fuite vers l'ombre des fourrés. Elles y furent saisies, enlacées... Quelques cris percèrent la nuit... Une minute de flottement, puis les dernières résistances s'atténuèrent. Déjà de
grands soupirs, des plaintes pâmées, des exclamations de plaisir...
André ne bougeait pas... Il n'était pas assez neuf de sens, ni assez naïf, ni assez timide pour avoir besoin d'un pareil coup de fouet. Cependant, l'atmosphère générale, les souffles chauds qui venaient à travers les arbres, le Champagne qui bruissait dans sa tête, la présence de tant de jolis corps, agissaient sur sa jeunesse, le livraient à l'effervescence panique... Ce qui le retenait? La crainte de tomber sur quelque femme grossière... Il se décida donc à poursuivre une jeune hamadryade qui avait ôté son masque et montrait un profil frais et les jambes fines et nerveuses de la vingtième année... Mais il fut précédé dans sa course par une espèce d'Hercule trapu qui saisit l'enfant au passage. Elle s'opposa deux minutes, puis tomba sur l'herbe, vaincue... André l'entendit pousser un cri léger où une protestation se noyait dans le commencement d'une ivresse...
Les nerfs tendus par cette scène, il faisait deux pas en arrière quand il se sentit saisir par le bras.
C'était, en plein rayon de la lune, son in"
connue de la voiture... Elle s'agrippait à lui avec ferveur.
— Prenez-moi, prenez-moi...
Alors il reconnut qu'elle était suivie par la brute de la voiture, par l'homme épais et courtaud... Quand il la vit dans les bras d'André, cet homme s'arrêta...
— Dépêchez-vous, dit-elle.
Il se dépêcha, l'enlaça... Le poursuivant, d'ailleurs, venait de trouver sur sa route une complice qu'il accepta, faute de mieux...
Alors André et son inconnue se prirent dans un baiser très long où ils perdirent le souffle, et, parmi les autres couples, ils connurent les joies profanatrices du sabbat...