FORÊTS ET DÉBOISEMENT
Importance de l'entretien des forêts au point de vue de l'exploitation et de leur bienfaisante influence sur le pays. — Mouvement descendant de la limite supérieure des forêts. — Les conséquences.
Chacun sait combien sont nombreux et divers les fléaux qui ravagent nos régions alpines. Les inondations, les glissementsdeterrain, les torrents de boue, les descentes de glaciers, etc., produisent parfois des effets terribles. Des désastres sans cesse renouvelés plongent dans la misère et l’effroi des populations entières dont l'énergie ne peut lutter contre les éléments qui semblent se conjurer pour sa ruine, Ces phénomènes dangereux se produisentavecd’autant plus d'intensité que la contrée est plus anciennement habitée et ils sont dus, dans le plupart des cas, à l’incurie et à l’imprévoyance de l'homme.
ls pourraient être grandement atténués, sinon absolument empêchés, par la présence d’une végétation arborescente sur les pentes élevées
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des montagnes; les contrées boisées souffrent généralement peu de ces sortes de calamités.
Mais il est un fait certain et redoutable à constater, c'est que la limite des forêts s’abaisse de plus en plus dans nos Alpes. Il n’est pas possible d'aborder ce sujet, si important au point de vue de la végétation alpine, sans s’y arrêter un peu et sans l’approfondir. Puissent les efforts que font en ce moment les alpinistes de toutes les contrées, aboutir à un résultat avant que le mal devienne tellement grand qu’il ne soit plus possible d'y porter remède.
La vaste ceinture de forêts qui entoure et recouvre la base de nos Alpes a, plus qu'aucune autre végétation, sa raison d’être à l'endroit même où l’a placée le Créateur. La forêt exerce son influence bienfaisante non seulement sur le pays même qu’elle domine et protège, mais plus loin et souvent dans les contrées tributaires des montagnes dont elles reçoivent les eaux. Les inondations terribles dont nous entendons parfois les récits soit en France, soit en Allemagne, soit en Hongrie ou ailleurs, proviennent généralement du manque de forêts sur les montagnes de ces différents pays. L'existence de forêts dans les hautes montagnes est de toute importance pour la prospérité de toutes les régions in-
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férieures. Le bois, dans les zones supérieures, ne devrait pas être exploité autrement que par les bergers pour les besoins de l'industrie laitière. Le chevalier de Gutenberg, dans un article très intéressant à ce sujet (?), combat l’idée, accréditée dans certains milieux, que la protection des forêts a pour résultat une diminution dans le commerce des bois. Il démontre que l'entretien des forêts est, au contraire, le meilleur moyen de développer ce commerce. Les parties du Tyrol dont les vallées sont les plus riches et les plus prospères sont précisément celles dont le nombre des forêts protectrices est le plus considérable. Il y a des districts dont plus la moitié des forêts sont « Schutzwald » : or c’est là qu’on exploite le plus de bois dans les régions inférieures. M. de Gutenberg assure que, dans les Carpathes, où la moitié des forêts sont inexploitées, elles ne sont pas entretenues et sont en voie de destruction, tandis qu’en Saxe, en Bohême, en Alsace, l’exploitation des bois force les habitants à entretenir leurs forêts et à en augmenter le nombre A cette action protectrice de l’homme, l’auteur applique les paroles de $Schiller :
() Ueber Wald- und Waldwirthschaft im Hochgene Zeïtschrift des Deutsch.- u. Oest. Alpen-Vereïns,
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« Ihr Forstleute erscheint mir wahrhaftgross; » « frei von des Egoismus Tyrannei, wirkt Ihr in » «euren dunkeln Wäldern und eures stillen »
« Fleisses Früchte, reifen der späten Nachwelt zu.»
L'imprévoyance de l'homme, dans certaines contrées de nos Alpes, est telle que malgré les lois édictées par les gouvernements cantonaux, le déboisement poursuit son cours sans que personne songe à replanter. Ce sont parfois les communes qui veulent agrandir leurs pâturages et qui, dans ce but, sacrifient les quelques hectäres de forêts restées debout dans la montagne, lesquelles protégeaient encore contre les éboulements et les inondations, le pâturage qu’on veut étendre. Ou bien ce sout les particuliers qui, peu soucieux du bien-être du pays et de l'intérêt général, arrachent, coupent, détruisent pour des raisons souvent très futiles. Ou bien encore ce sont les bergers et les troupeaux surtout ceux de chèvres, qui commettent des déprédations d'autant plus funestes à la formation et à l’entretien des forêts qu'elles ont lieu à des altitudes plus élevées. J'ai vu dans les Alpes pennines des exemples frappants de cette incurie de la gent bergère qui, dans son incroyable égoïsme, assiste impassible et insouciante à la destruction des plus importants éléments protecteurs des pâturages. Un souffle de mort semble envahir les
ns, ne régions élevées de nos montagnes et vouloir refouler toute vie organique vers les régions inférieures. « De même » dit Tschudi « que le Li- « ban, autrefois si richement boisé, ne présente « plus aujourd’hui que quelques-uns des cèdres « qui lui ont valu sa célébrité. ainsi les forèts se « sont retirées de nos Alpes et, même dans les « parties moyennes, ont fait place en beaucoup «s d'endroits à des glaciers et à des déserts de « cailloux. » Il existe, dans plusieurs vallées supérieures des Alpes valaisannes, des contrées actuellement arides et absolument découvertes, mais qui, il y a une trentaine d'années, étaient encore protégées par des Mélèzes et des Aroles.Que dire de l’Engadine supérieure, du Rheinwald, et de tant d’autres parties de nos Alpes orientales, autrefois très boisées et qui ne contiennent plus d’arbres actuellement? Dans certaines parties de nos Alpes, les paysans en sont réduits à brûler le fumier desséché de leurs moutons et de leurs chèvres, et l’on cite plus d'un pâturage élevé qui a dû être abandonné par suite de l’impossibilité où s’y trouvent actuellement les bergers d'y amener du bois. Notre industrie laitière s’en ressent grandement car elle ne peut se passer de combustible. Dans le haut de la vallée de Bagnes où se trouvent les riches pâturages de
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Chanrion, de Boussine et de Tzermontana, les pâtres sont obligés de descendre à trois ou quatre lieues dans la vallée pour s’approvisionner de bois. Il est nombre de contrées dans nos Alpes qui, autrefois riches et abondamment boisées, sont actuellement arides et envahies par les glaces. À mesure que descend la limite des forêts, le désert et la mort envahissent le paysage. Petit à petit les orages, les inondations, les avalanches balaient le sol et emportent dans des régions inférieures la terre végétale que rien n’attache plus au sol. Il arrive alors un moment où le roc est mis à découvert et ne contient plus de terre que dans les parties abritées, Là pourtant nous pourrons voir encore prospérer quelque maigre végétation arborescente sous la forme de pins rabougris, qui, si on les laisse vivre en paix, pourront opposer une barrière aux fléaux dévastateurs. Lorsque toute végétation arborescente, c'est-à-dire tout obstacle, a disparu, il n’est plus étonnant de voir des masses de glace, de neige ou de rocs se précipiter avec fracas dans les vallès. Non seulement le forêt constitue un obstacle et forme une barrière contre ces fléaux dévastateurs, mais encore le sol qu’elle recouvre agit à la manière d’une éponge, absorbant l’eau et la retenant lors des grosses pluies ou de la fonte des neiges et la laissant écouler petit à petit dans
LEA la suite. La couche de mousse qui recouvre généralement le sol augmente encore ses propriétés spongieuses. En outre, il est prouvé que les arbres exercent une influence salutaire sur la végétation qui les entoure; ils tempèrent les climats, provoquent la formation de pluies douces et bienfaisantes. Il est certain que si la partie inférieure de notre Valais était plus boisée qu’elle ne l'est, ce canton aurait moins à souffrir de la sécheresse. On a remarqué, chose curieuse, qu’il ne grêlait que dans les contrées peu boisées et que le fléau dévastateur ne se produisait jamais dans les forêts, Qui s’étonnera dès lors que, par suite des déboisements pratiqués sur les sommités qui nous environnent,nous voyions souvent le retour du terrible visiteur ? On sait que le Salève, les Pitons, le Vuache et Ie Jura étaient autrefois recouverts d’un riche végétation arborescente et que les pentes arides et sèches du Jura français n'ont pris l'aspect sauvage et désolé qui les caractérise que depuis qu'on a déboisé ces montagnes
Il existe en Valais, non loin de Martigny, sur la rive droite du Rhône, une pente sèche et aride dont l'œil se détourne avec horreur. Pas un buisson, pas une place gazonnée, ne coupe l’effrayante monotonie de ce paysage brûlé. Sur trois ou quatre kilomètres de longueur on n'aper-
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coit que des débris de rocs et de graviers provenant du sommet de la montagne. Tout est aride, morne et sinistre dans cet emplacement sur lequel semble reposer une éternelle malédiction. Et cependant il n’y a pas 80 ans que le voyageur parcourant ces contrées recherchait l’ombrage de la superbe forêt de châtaigniers qui dominait le riche petit village du Rozet, aujourd'hui détruit et enseveli sous les décombres de la montagne! On devine ce qui s’est passé. Un jour un misérable spéculateur convoita la forêt; il offrit au Conseil municipal du Rozet la somme de 30,000 francs pour le bois. L'or étranger tenta le Conseil municipal qui, en vendant les châtaigniers, vendit le bonheur du pays. Avec les arbres abattus disparut le village et, au bout de peu d’années, les éboulements successifs qui en- sevelirent les champs et les terrains des environs, forcèrent les habitants du lieu, à quitter leurs demeures, qui sont aujourd’hui ensevelies sous des monceaux de pierres. Or, d’après estimation faite plus tard par un expert, il se trouva que la forêt avait, comme bois à brûler, une valeur de plus de 200,000 francs ().
(4) Il existe encore aujourd’hui, parmi les habitants des bourgs voisins, trois ou quatre vétérans d’entre ceux qui ont aidé à abattre la forêt protectrice de leurs anciennes demeures. Ceci n’est donc point un récit légendaire, mais de l’histoire facile à contrôler.