‹ Les plantes des AlpesChapitre 8 sur 64 · LA VÉGÉTATION DANS LES ALPES · texte numérisé non relu

LA VÉGÉTATION DANS LES ALPES

Végétation arborescente. — Sous-arbrisseaux. — Caractères de la flore alpine. — Arrachages intempestifs. — Jardin alpin d’acclimatation. — Limites supérieures

de la végétation dans les Alpes.

Si, de la région des espèces arborescentes, nous passons à l’étude de la végétation qui garnit les régions supérieures des Alpes, nous nous trouvons en présence d’une flore toute particulière et qui diffère sensiblement de celle que nous rencontrons dans les plaines. Les formes dela végétation se rabougrissent de plus en plus; après les forêts de sapins viennent les arbrisseaux, puis les petits buissons rampants et enfin les pâturages gazonnés. Le Rhododendron, les différentes Vacciniées, le Bouleau nain, sont les derniers vestiges de végétation ligneuse, sauf toutefois les Saules, qui atteignent les dernières limites de la végétation phanérogamique, mais ne s’y rencontrent plus qu'à l’état de frêles touffes ram- pantes, rasant le sol. Deux espèces arborescentes appartiennent cependant à la zone alpine: ce sont l’Arole et le Mélèze.

L'Arole (Pinus Cembra L.) est le plus majestueux, le plus imposant et le plus célèbre d’en-

+ de

tre les arbres de notre pays. Bien que n'appartenant pas exclusivement à la chaine alpine, puisqu'il se rencontre abondamment dansles Carpathes, l’Altaï et la Sibérie, cet arbre est considéré comme le Cèdre de nos Alpes. Sa forme en candélabre, l’odeur pénétrante qu'il répand dans l'air à l’époque de sa croissance, la couleur de sa verdure, les superbes cônes qui garuissent ses branches et renferment les précieuses amandes si recherchées des pâtres et aussi des écureuils, tout cela donne à l’Arole un cachet particulier que nous né trouvons chez aucune autre espèce de nos forêts. Le seul fait que cet arbre peut croître dans des hauteurs aussi élevées, côtoyant souvent le bord du glacier dont ii anime et décore les moraines, ajoute encore à sa valeur et à son importance. Il s’acclimate du reste fort bien dans nos plaines, où il demande une position fraiche et un sol léger. Il s’en trouve un superbe dans la propriété Naville à Villette, et un autre, également fort beau, quoique plus jeune, chez Mme la baronne de Rothschild, à Pregny.

Quant au Mélèze (Larix europæa L.) c’est certainement l'arbre le plus caractéristique de notre pays. C'est une espèce appartenant en propre à notre chaîne alpine; l'espèce septentrionale (Larix

RU L'iE sibirica Ledeb.), qu'on avait longtemps regardée comme identique à la nôtre, a été reconnue pour être différente. Le Mélèz de nos Alpes est bien l’un des enfants de notre chaîne de montagnes, et d’entre les plus glorieux.

Quoi de plus beau, de plus majestueux que ces vénérables Mélèzes, isolés au milieu des pàturages alpins, qui ont vu à leurs pieds se succéder tant de générations humaines, qui ont assisté à tant de révolutions parmi la race à laquelle nous appartenons et qui, semblables au phare que n'ébranlent pas les tempêtes, élèvent leur front vers le ciel comme pour braver la foudre et l’orage! Le bois du Mélèse est l’un des des plus précieux que nous fournisse la famille

Conifères. ]Jl est recherché pour un grand nom-

“ke

bre d’usages et forme un excellent combustible. Tandis que l’Arole demande de la fraicheur et

l'ombre, le Mélèze, au contraire, recherche le soleil

et le sec. Dans une groupe d’Aroles et de Mélèzes, on a remarqué que ces derniers sont généralement orientés de façon à recevoir le soleil et qu’à leur ombre croissent les Aroles.

Le Rhododendron est, parmi les arbustes alpins, l'espèce la plus recherchée et la plus populaire. C'est la fleur des Alpes par excellence, no-

« tre fleur nationale ; elle est la fille de notre

Se WA chaine de montagnes, dont elle constitue le plus bel ornement. Le genre Rhododendron, très répandu sur les montagnes de l’Asie centrale, est représenté en Suisse par deux espèces, le Æ.

hirsutum L. et le Æ. ferrugineum L. Le Tyrol possède dans le R. chameæcisitus L. une espèce particulièrement belle et très différente des nôtres. Le nord de la Russie et les plaines de la Sibérie contiennent quelques espèces qui se rapprochent de la nôtre sans être exactement semblables.

Le Rhododendron, est-il nécessaire de le rappe-

ler, est connu sous le nom glorieux de Rose des Alpes ou de Rosage. Il y a quelquefois confusion avec le Rosa alpina L. qu'il conviendrait mieux de nommer l'Eglantine des Alpes. Ce que Henri Durand a chanté n’est évidemment pas le Rosa alpina mais bien le Rhododendron, alors même qu’il s’écrie, emporté par son élan poétique:

Ne l’ôtez pas du sol de ces hauteurs

Pour la transplanter dans les plaines;

Là-bas l’épine aussi bien qu’à ses sœurs,

Viendrait bientôt tromper vos peines.

La Rose des Alpes est notre plante nationale; le mot d’Alpenrose se trouve dans la plupart des chants patriotiques de nos confédérés de la Suisse allemande. Se figure-t-on les Alpes sans Rhododendron ! Ce serait Nice sans les orangers. Gênes

Se

sans sa Riviera, Fitalie sans son ciel bleu. Alpinistes et touristes, qui que vous soyiez, que vousaimiez les fleurs ou que celles-ci vous soient indifférentes , dites, que serait la nature alpine sans cette ceinture de roses qui enveloppe les flancs: de nos montagnes ainsi qu’une rivière de diamants relève l'éclat de la beauté du jour? Qu'il est heureux, le grimpeur haletant, fatigué, lorsqu'il aperçoit leurs joyeuses fleurs qui, du sein d'une verdure tenant du mryrte et du laurier, lui envoie les premiers parfums de la nature alpine. Avec quel enthousiasme ne les place:t-il pas au ruban de son chapeau! Et combien il sera heureux à sa descente des hauteurs, d’en cueillir des gerbes aussi grosses que possible, dont it cherchera à maintenir la fraicheur, s’ingéniant à trouver des trucs pour y parvenir. Comme nous comprenons bien, nous autres coureurs de montagnes, ces vers qui terminent la pièce déjà citée: de notre cher Durand :

Que je voudrais, maitre de mon destin, Sur les grands monts choisir ma rose ; Là je viendrais m'établir un matin Sans nul souci pour autre chose;

Je dresserais ma tente près du ciel,

Au vent des haleines divines,

Et je vivrais de parfums et de miel Près de ma rose sans épines.

ee

Mais laissons là l’Alpenrose que nous devrions appeler Rosage mais que nous continuerons à nommer de son nom populaire, et voyons plus loin. Plus nous nous élevons, plus la végétation se ratatine et se rabougrit. Arrivés à 2000 mètres, nous ne trouvons plus guère que des plantes vivaces herbacées, étalées sur le sol. Les genres qui dans la plaine sont représentés par des arbres ou des arbustes, tels que le Saule, le Bouleau, l’'Azalée, se rencontrent ici sous la forme d'espèces naines et rampantes. Dans ces régions les plantes, au lieu de se développer en hauteur, s'élargissent et s’étalent sur le sol à la protection duquel elles semblent vouloir en appeler. Elles fuient la fraicheur de l'atmosphère et s’attachent au terrain, qui conserve plus longtemps la chaleur des rayons solaires. En général ces plantes sont vivaces, stolonifères, cespiteuses; il y a fort peu d’espèces annuelles parmi les plantes alpines. La plupart sont sans parfum ; seule la Nigritelle répand dans l'air l’odeur aromatique de sa corolle. Il n’y a pas de champignons dans les Alpes ; la lumière vive et intense qui règne sur ces hauteurs, n’en permet pas le développement. Par contre, la couleur des fleurs est vive et brillante et leur corolle est généralement très grande. Les insectes, ces puissants auxilia-

DR: D res de la fécondation, n'ayant sur ces hauteurs qu'un court espace de temps pour vivre et pour accornplir leur œuvre, sont guidés par l'éclat des couleurs dans le choix qu'ils ont à faire, L’Oeillet des Alpes qui se rencontre dans la Suisse orientale, possède une fleur dont la corolle est plus grande et plus large que chez l'Oeillet de nos plaines, quoique sa tige soit à peu près nulle. Aussi, lorsque cette plante est en fleur, les pétales tiennent-ils tellement de place et recouvrent-ils tellement la touffe qu'on ne voit pas la verdure. La Pensée des Alpes nous présente une fleur grande, d’un lilas vif et foncé; cette fleur est portée sur une tige courte et sa corolle est cependant beaucoup plus large et plus développée que chez la Pensée de nos champs ou la Violette de nos bois. On pourrait multiplier les exemples.

Le docteur Christ, parlant de la flore alpine, dit :

« L'action puissante du soleil n’a pas manqué « d'imprimer à la forme extérieure et à l’organi- « sation des plantes alpines un cachet particu- «lier. Leurs feuilles sont d'une texture serrée. « épaisse et, grâce à un épiderme très solide, « elles sont capables de résister au dessèchement « auquel les expose par moments l'intensité des

TE

rayons solaires. Souvent aussi, elles sont préservées de ce dessèchement par une pubescence serrée qui se compose presque toujours de poils étoilés, surtout chez les crucifères, dont l’épiderme est d'ordinaire très délicat. Le poil se partage dès la base en ure série de rameaux étalés en rayons, et il forme ainsi sur tous les organes une couche qui empêche l'épiderme de se dessécher. Le duvet grisâtre, sorte de feutre épais, qui recouvre d’autres plantes alpines, surtout chez les composées, a le mème but. Dans les stations exposées au soleil, sur les hauteurs découvertes et les pentes. on remarque que les plantes ont presque toutes des feuilles coriaces ou une pubescence serrée tandis que dans les ravins ombragés et abrités, dans les gorges et les couloirs qui servent de lits aux torrents, les plantes ont les feuilles plus vertes et plus délicates » (1)

Il est en effet facile de constater sur les Alpes,

que dans les parties rocailleuses et exposées aux rayons desséchants du soleil la végétation est velue, souvent grisâtre et argentée (l’Edelweiss, les Artémises, les Séneçons, en sont des exemples), tandis que dans les couloirs frais et humides c'est le contraire qui a lieu.

(*) La flore de la Suisse et ses origines, page 30.

Page 1