sjmétriquemeni
manière à donner successivement deux", quatre, huit, seize, trente-deux Individus. Plus on connaît ces imperceptibles végétaux, plus leur vie mystérieuse invite à admirer la prodigieuse puissance qui dirige toutes les évolutions du monde des infiniment petits ! « L'étude de la nature porte à l'àme une nourriture qui lui profite, en la remplissant du plus digne objet de ses contemplations. » {J.-J. Rousseau.)
Embarras dans les rapprochements des formes de la vie. — Croyances et préjugés anciens. — Les «animaux-plantes ; les zoophytes; l'éponge.
— Mouvement des végétaux. — Motilité des conferves et algues microscopiques. — Causes probables de cette motilité. — Mouvement brownien. — Où commence la vie végétale? — Phénomènes sanglants.
— La neige rouge. — La neige verte.
Dans le courant des observations microscopiques relatives aux différentes branches de la botanique, on est souvent frappé de la confusion qui semble exister entre la vie dité végétale et la vie animale latente. Les animaux et les végétaux présentent, sous certains rapports, des analogies telles, qu'il n'est pas possible, dans beaucoup de circonstances, d'établir une ligne de démarcation bien tranchée entre les deux règnes.
En micrographie spécialement, où les déterminations catégoriques échappent parfois à l'œil et au jugement du plus scrupuleux investigateur, on est souvent fort embarrassé; le seul moyen d'éviter les conjectures que soulève chaque observation particulière est de se rapprocher du dogme de la science et de laisser la spécu-
lation philosophique ; d'admettre les lignes de démarcation établies par les études préalables et reconnues comme les plus généralement acceptables. La vie existe dans les deux règnes, elle ne diffère que par sa forme; les faits dont elle est composée sont-ils effectivement analysables? Quelle définition satisfaisante peut-on se" vanter de lui avoir donnée? On s'est lancé dans l'abîme sans fond des conjectures, sans en retirer aucune solution. Quis potest rerum cognoscere causas? Libre de tout préjugé, ne vaut-il pas mieux reconnaître dans la nature l'observation exacte des faits, parcourir le vaste champ de la science, en cueillant des fleurs? Les matériaux toujours à notre portée s'offrent de toutes parts ; ils frappent l'imagination par leur hardiesse et leur singularité.
Les anciens croyaient que certaines plantes possédaient la faculté de se changer en animaux. Oléarius, dans son voyage en Moscovie, dit avoir vu le Boramelz, plante grosse comme un concombre et qui ressemble à un agneau. « Il semble qu'elle ronge toutes les herbes d'alentour; quand elle est mûre, sa tige se dessèche et son fruit se couvre d'une peau velue, qui sert de fourrure après qu'on Ta préparée. » D'autres voyageurs rapportent avoir vu ce fruit merveilleux; il était élevé sur une haute tige ayant quatre pieds, deux cornes de lainô, deux yeux et une queue; les paysans de Moscovie croyaient que ce fruit était un animal vivant, dormant le jour sur sa tige, et descendant la nuit pour brouter l'herbe, qui est sèche et déracinée autour de lui. « Sa chair est semblable à l'ambroisie, son,sang est rouge et préférable aux plus excellents vins ; et si ce fruit pouvait marcher et demander du secours contre
les loups qui viennent le dévorer, on pourrait dire qu'il est un véritable agneau et que toutes les collines de ce pays sont couvertes de moutons en vie. » Suivant certains auteurs, ce Borametz aurait donné naissance à la .fable de la Toison d'or, et la liqueur de son fruit aurait été pour Éson une fontaine de Jouvence.
Le temps du merveilleux et des erreurs populaires a été remplacé par celui de l'observation et de l'expérience scientifique; mais les problèmes sont tellement compliqués, qu'on se laisse égarer malgré soi dans le champ des hypothèses, quand on voit les caractères de la plante et de l'animal si étroitement confondus. L étude des zoophytes microscopiques a révélé des faits remarquables, tenant à première vue du surnaturel et qui, après avoir été l'objet d'interprétations diverses de la part des naturalistes, sont passés dans la littérature populaire, revêtues déformes le plus souvent fantastiques. Suivant l'interprétation, c'est un animal stationnaire semblable à la plante, qui donne naissance à une couvée vivace d'animaux agités d'un mouvement perpétuel; c'est un long filament qui a des mouvements spontanés ; tout cela est extraordinaire et rempli de mystère, sans aucun doute; et cependant le simple exposé et l'explication rationnel le des phénomènes naturels sont loin d'être moins surprenants. Le zoophyte est un animal dans lequel la vie végétative prédomine , lorsque à l'état parfait il est stationnaire comme la plante. Il présente, dans la majeure partie des cas, une imitation fidèle de la forme et de la disposition générale des principes constituants de la plante. L'anatomie de cette classe du règne animal se fait remarquer par la répétition indéfinie d'éléments semblables, tendance caractéristique évidente du règne végétal et signe
CONFUSION DE LA VIE VÉGÉTALE AViiC LA VIE ANIMALE. 269
invariable du degré inférieur de l'être organisé. Le zoophyte a des bourgeons; et la plante a aussi ses bourgeons à feuilles et ses bourgeons à fleurs. Les deux organismes, bien qu'appartenant à deux règnes distincts de la nature, sont non-seulement rapprochés par la similitude de leur aspect extérieur, mais encore par une certaine analogie dans les fonctions de la vie.
La place que Ton doit assigner aux éponges a fréquemment été un sujet de contestation ; plusieurs clas-
Pig. 207. — Spicules d'éponge x 70. Fig. 208. — Spicules d'éponge X 70.
sificateurs les ont placées dans une région particulière, celle des amorphozoaires. Elles n'ont de l'animalité, dans leur organisation dégradée, que la reproduction de corps semblables à des œufs donnant naissance à des larves ciliées. Vers le mois d'avril, l'éponge se couvre de germes arrondis, jaunâtres ou blanchâtres, d'où naissent des embryons en forme d'œufs. granuleux, munis vers leur gros bout de cils vibratiles. Ces singuliers œufs animés ne tardent point à former des essaims de larves, qui nagent autour de l'éponge mère avec des mouvements doux et réguliers; elles s'élèvent peu à peu à la surface de l'eau et cherchent un endroit favorable où elles puissent se fixer. Dès qu'elles ont fait leur choix, elles se laissent tomber, leurs nageoires
s'atrophient et les voilà fixées peut-être pour des siècles. Dans la substance des éponges d'eau salée , on voit avec le microscope des filaments très-minces, qui renferment les granules; ce sont les spicules (fig. 207 et 208), corps très-variables dans leur conformation, tantôt en aiguilles, tantôt étoilés, parfois très-compliqués, dont on ne sait pas encore bien la fonction 1 .
Il a été reconnu que les végétaux supérieurs accomplissent dans certaines circonstances des mouvements lents, mais analogues à ceux qu'exécuterait un animal d'ordre inférieur, tel qu'un zoophyte ; les. fleurs aussi ont leurs étamines qui s'infléchissent vers le pistil, pour accomplir la fécondation ; on remarque dans l'ensemble de leurs fonctions une tendance générale à la motilité ; ainsi elles se tournent du côté d'où viennent l'air et le soleil ; elles se fixent ou se dégagent ; les vrilles de la . vigne recherchent instinctivement toutes les aspérités auxquelles elles pourront s'accrocher. Il n'y a pas de
1 Sur les limites extrêmes de la vie animale, on rencontre quelquefois dé singulières productions. Ainsi les mouches- feuilles sont de véritables insectes orthoptères, présentant l'aspect d'une véritable feuille. L'œil le plus attentif peut à peine distinguer sur les rameaux de l'arbuste l'insecte qui en reproduit absolument la feuille ; la nature a même armé les pattes de l'animal d'expansions foliacées ajoutant encore à l'illusion. Certaines parties du corps de cet insecte sont comme desséchées ; elles prennent une couleur de rouille, qui achève de tromper les yeux cherchant à distinguer les mouches au milieu des feuillages. Leurs ailes complètent ces singuliers animaux, sans altérer leur ressemblance avec les feuilles ; elles empruntent au goyavier, arbre dont l'insecte reçoit sa nourriture, la couleur et la forme de ses feuilles. Ces insectes ont été plusieurs fois importés des Seychelles en Europe ; la Société d'acclimatation en a reçu des spécimens* Des naturalistes voyageurs rapportent qu'en Chine il existe une plante, le Hias-taa-tom-chom, nom signifiant que pendant Pété elle est un végétal, et que pendant l'hiver elle devient ver. Si on la considère de près vers les derniers jours de septembre, rien en effet ne simule mieux un vert jaunâtre, long de m ,15, sur lequel apparaissent des organes animaux bien distincts.
mouvement propre dans cette action lente et proportionnée aux développements de la végétation ; elle ne peut être considérée que comme. une conséquence spontanée des fonctions végétales ou tout au plus de l'évolution des plantes. Mais dans les algues microscopiques le mouvement est réel; quoique infiniment petites, elles accomplissent des phases qui passent à nos yeux pour une motilité proprement dite.
Dans la plupart des observations du contenu de l'eau stagnante, on voit non-seulement de petits infusoires exécuter des mouvements très-rapides, mais aussi des . conferves animées. Chez quelques-unes, telles que VŒdogonium, la matière reproductive qui recouvre leur surface, l'endochrome, a la propriété de se dissoudre en une infinité d'infusoires ciliés, qui se mettent à tournoyer avec une grande rapidité dans la goutte d'eau disposée sur le porte-objet. Le Volvox giobator est une conferve en forme de boule, donnant naissance à des infusoires ressemblant beaucoup aux monades; pendant la première époque de son existence, cette con- I ferve est inerte ; pendant la seconde, la surface se peuple d'infusoires qui s'échappent dans l'eau. Les fila- ! ments précédemment décrits sous le nom de Spirogyra comportent une espèce particulière, nommée oscillatoire, à cause de la propriété qu'elle possède d'exécuter un certain mouvement pendulaire. Observée en premier lieu par Vaucher, ensuite par Harvey, elle a excité les commentaires des naturalistes philosophes. Les mouvements sont composés à la fois de reptation et d'oscillation de droite à gauche ; quelquefois encore ils paraissent être une translation particulière, avec progression hélicoïdale. Cette expérience demande du
soin : afin de ne pas mettre les sujets examinés en contact avec un corps étranger, il faut les laisser flotter librement dans le liquide ; car le mouvement cesse à la moindre perturbation. Les effets alternatifs d'oscillation ne sont pas la seule manière suivant laquelle la vie végétative a des points de contact avec l'animalité indéfinie.
Ainsi un corpuscule fort semblable à toutes les algues unicellulaires, VEuglena, a un mouvement rotatoire de gauche à droite, avec progression en spirale, sans jamais intervertir son mode d'évolution dans un sens contraire. Dans la classe si abondante des Diatomacées, on a des exemples fréquents de motilité non équivoque. Ainsi les Navicules particulièrement sont douées d'un mouvement de progression, en rapport avec celui de certains infusoires : ce qui les a fait classer longtemps parmi ceux-ci. Cette motilité est toute différente de celle des Oscillatoires ; ce n'est plus la simple agitation d'un filament, puisqu'elles sont totalement indépendantes ; elles ont même un certain instinct élémentaire, qui leur fait éviter les obstacles situés sur leur trajet. Elles se meuvent dans le sens de la longueur, direction à laquelle elles doivent la dénomination qu'elles portent. Lorsqu'il y en a un grand nombre sur le porte-objet, on les voit se mouvoir toutes dans des directions différentes, preuve évidente qu'on n'est pas le jouet d'une illusion produite par un courant du liquide dans lequel elles sont baignées.
On était porté à croire que plusieurs de ces algues microscopiques étonnantes sont végétales à certaines époques de leur existence, et animales dans d'autres; on appuyait cette supposition sur la production d'ani-
maux procréés par les végétaux, comme cela a lieu, dans d'autres proportions, pour les anthérozoïdes des mousses et des algues de plus grande taille. Ces deux métamorphoses procèdent Tune de l'autre par des phénomènes réguliers et concomitants.
11 peut y avoir, dans ces différentes périodes d'existence, transition de la vie végétative à la vie animale ; une cause inexpliquée produit la réaction ou la provoque; ce n'est pas la plante qui est devenue animée d'elle-même, elle n'a fait qu'émettre un animalcule kifime, jouissant d'une certaine indépendance de mouvements, mais la durée de cette existence, moins qu'éphémère, est-elle une preuve suffisante qui autorise l'hypothèse d'un globule tournoyant à une place assignée? La motilité de certaines conferves, et en particulier des Navicules, paraît coïncider avec l'époque où l'endochrome acquiert son plus grand développement ; elle n'existe plus dès qu'il est désagrégé. A une basse température, les Navicules semblent tomber en léthargie, pour ne reprendre leur vigueur qu'à quelques degrés au-dessus de zéro. Cette circonstance laisserait supposer que la spontanéité de mouvement ne serait autre chose qu'une fermentation végétale, s'opérant dans l'endochrome. Selon A. de Brébisson, elle aurait pour principe un phénomène d'osmose ou d'endosmose, phénomène auquel on peut rapporter plusieurs mouvements de fluides granulaires et une grande partie de ceux qui sont exécutés par les conferves.
Nous avons vu précédemment que les grains de chlorophylle pouvaient changer de place, exécuter certaines évolutions lentes sous l'influence de la lumière. Depuis longtemps, R. Brown a démontré qu'il se produit
un certain déplacement granulaire toutes les fois que des corpuscules, même de nature inorganique, sont tenus en suspension dans un liquide ; c'est donc une action simplement moléculaire, qui a été nommée mouvement brownien, du nom du célèbre observateur. Ce fait physiologique est connu, mais jusqu'à présent il est resté inexpliqué. Ces mouvements n'ont rien d'uniforme ni de régulier ; les molécules s'approchent et s'éloignent l'une de l'autre et rappellent très-bien l'agitation d'une fourmilière en mouvement. Ceci est très- sensible dans certaines matières, telles que le roucou.
D'après quelques physiologistes, on devrait admettre le système-de la gyration comme un phénomène commun à toutes les plantes ; ils basent leur opinion sur les végétaux où elle a été examinée avec plus de facilité, comme dans le Chara et le Vallisneria çpiralis. Mais souvent les expériences détruisent les théories affirmées par une autre observation.
La motilité ne doit être considérée que comme un état particulier de quelques sujets qui, sans déroger aux caractères principaux, constituent une de ces anomalies fréquentes dans l'ordre de la nature, servant de transition entre les derniers degrés de la vie animale et de la vie végétale. Dans la plupart des formes que revêt la vie élémentaire, le végétal et l'animal se confondent ; ils paraissent avoir une commune origine. Les études microscopiques démontrent que l'un peut posséder une telle affinité avec l'autre, qu'il est téméraire d'établir une ligne de démarcation. L'ordre naturel des choses, et surtout du monde des infiniment petits, nous montre qu'il existe une merveilleuse graduation, s'étendent si toqtes les catégories d'êtres, sans avoir jamais
de transitions brusques, aussi bien dans les hautes régions de l'organisation animale que dans le domaine microscopique, qu'on ne perçoit qu'avec une énorme amplification. Dans les trois grandes divisions de l'histoire de la nature, la vie se produit de différentes manières, avec des signes plus ou moins sensibles, tantôt latente, tantôt évidente. Elle offre une infinité de contrastes que notre faible imagination est souvent impuissante à expliquer. Ce que nous savons est peu de chose, ce que nous ignorons est immense.
La fausse idée que se faisaient les anciens et les peuples du moyen âge des phénomènes de la vie élémentaire a provoqué des croyances étranges et des préjugés naïfs que le microscope est parvenu plus tard à dissiper et à dévoiler avec autorité. Il a démontré que les phénomènes des pluies de sang, de la neige sanglante, étaient dus à la présence de conferves unicellulaires. En 467 (av. J.-C), comme Xerxès gravissait le mont Atlas, le vin de la « patère »
se changea en sang à trois reprises différentes. Bienavant, m®® en 221, les anciens auteurs 1®<3 rapportent que, dans le Picé- „
1 , . . , , . . Fig. 209. — Spores de VHxmaiocoe-
num, les rivières charriaient eus sanguine™ x m quipro-
dll sancr c ' uit ' es Phénomènes de la neige
o* rouge. Sujet isolé et sujet repro»
La neige rOUge est Un des duit par combinaison.
phénomènes les plus curieux
qu'il soit possible de contempler dans les régions alpestres. De Saussure est le premier qui ait remarqué son existence ; il la prenait pour de la poussière pollinique. Le célèbre navigateur anglais sir John Ross, chargé, en 1819, d'explorer la baie deBaffin, pour ten-
ter la découverte d'un passage à travers les mers polaires, a consigné dans sa relation la description de ce fait insolite. Le capitaine Parry (1821-1823) a fait de pareilles observations dans ces latitudes. R. Brown, Bauer et Hooker, botanistes anglais, ont examiné la neige provenant de ces deux voyages, et se sont accordés à rapporter la coloration à l'existence de certains cryptogames révélés par le microscope. Schuttleworth, d'après les recherches faites en 1839 auprès de l'hospice de Grimsell, a cru reconnaître dans la neige rouge l'existence simultanée de plusieurs animaux infusoires et de deux plantes cryptogamiques. Il a trouvé que la coloration se dédoublait d'une part en un rouge vif et presque couleur de sang, et d'autre part en un rouge grisâtre. Les deux cryptogames sont deux espèces de Protococcus ou Hœmatococcus nivalis (Agardh) ; ils consistent en un seul utricule transparent renfermant des granules d'un rouge de sang. Plus tard, Yogt en 1841, et Agassiz en 1853, ont prodigieusement augmenté les notions sur la neige rouge. Ehrenberg en a rencontré partout, en Afrique, en Asie, en Europe, dans l'eau de mer, comme dans celle des fleuves, et à la surface du sol. Parlatore, en 1849, a fait au mont Blanc une ascension qui lui a permis de recueillir de la neige rouge, et, la soumettant au microscope, à son retour à Florence, il a confirmé les observations de ses prédécesseurs. Plusieurs excursionnistes ont signalé surle mont Blanc, àla limite supérieure du glacier des Bossons, au bord d'un ruisseau, une longue traînée rougeâtre figurant assez bien, au premier abord, des traces de sang : ce n'était autre chose qu'une agglomération de Protococcus. La neige rouge se mon-
tre à l'époque de la fonte des neiges, toujours au-dessus d.e 2000 mètres d'altitude , jamais plus bas. Dans le premier moment de son apparition, elle est d'un rouge vif, qui s'affaiblit graduellement à mesure qu'elle subit l'influence du temps, et qu'elle s'éloigne davantage de la date de son apparition. On la trouve tantôt par plaques irrégulières, plus ou moins étendues en surface, tantôt par traînées ou longues zones, simulant tant bien que mal des traces de sang. Son aspect ne saurait en aucune façon donner l'idée de ce qu'elle est en réalité. Quanta sa nature, la neige rouge est un des phénomènes les plus singuliers, une nouvelle preuve de l'intensité de la vie élémentaire. Combien faut-il donc de milliers de ces petits globules imperceptibles pour colorer un champ de neige ?
La même algue ou cryptogame produit des effets différents de coloration 'suivant sa nature ; la neige verte a été observée par M. Charles Martins dans les régions arctiques. « Lorsque nous débarquâmes au Spitzberg (1838), dit-il, je m'aperçus, en traversant un ch^mp de neige, avec M. Bravais, que l'empreinte des derniers pas que nous avions faits avant de passer de la neige sur la terre, était d'une couleur verte. La surface même de la neige était blanche ; mais, à quelques centimètres audessous, il semblait qu'elle avait été arrosée avec de l'eau résultant d'une décoction d'épinards. Nous recueillîmes cette neige, et en fondant elle donna une eau très-faiblement colorée. Dans une autre course, je trouvai cette matière verte semblable à une poussière répandue à la surface d'un champ de neige dont la majeure partie était couverte d'une quantité de Protococeus nivalis. Au-dessous de la surface et sur les bords
du champ, la neige était aussi colorée en vert. Je recueillis la matière verte de la surface, et une goutte de ce liquide fut placée sur le porte-objet du microscope... L'eau était remplie d'une matière verte amorphe, au milieu de laquelle on distinguait des grains de Protococcus parfaitement sphériques... Ayant examiné comparativement de la neige rouge, recueillie dans le voisinage de la matière verte, nous pûmes vérifier l'identité des globules rouges de la neige verte avec ceux de la neige rouge. Cette dernière offrait en outre des chapelets plus ou moins longs formés par des globules simples ajoutés bout à bout et rappelant l'apparence moniliforme des espèces du genre T ovula. » La neige verte était produite par le Protococcus viridis, et la neige rouge par le Protococcus nivalis, qui sont une seule et même plante à deux états différents, sans qu'il soit facile de distinguer quel est l'état primitif. Ainsi, à mesure qu'on descend dans la série végétale, on voit les organes se simplifier jusqu'à la cellule microscopique, qui subit des métamorphoses aussi nombreuses que les plantes supérieures. C'est une preuve de plus que les études sur la nature sont infinies, soit qu'on les analyse dans les détails, soit qu'on veuille, en poursuivant un phénomène, arriver à une idée de l'ensemble.
Les particules de la poussière. — Méthode d'observation. — Les corpus* cules recueillis dans l'air des villes. — Le transport des germes. — Phénomènes cosmiques. — Les pluies de sang. — Épaisseur des brouillards rouges. — Mentions faites par les auteurs anciens. — Évaluation de la quantité de poussière tombée. — Exemples divers de la manifestation du phénomène. — Propagation des microphytes et des microzoires; expériences. — Origine des épidémies.
L'air que l'on respire dans les centres de population agglomérée est loin d'être pur ; organiquement et inorganiquement il contient une quantité de substances étrangères qui voltigent plus ou moins, selon leur den* sité, les courants aériens, l'état de sécheresse ou d'humidité. On ne saurait en donner une meilleure preuve qu'en faisant remarquer les épaisses couches de poussière dont toutes les surfaces extérieures et même inté* rieures sont recouvertes. Les particules qui composent la poussière appartiennent à toutes les catégories de matières réductibles en molécules par des causes mécaniques quelconques : les atomes de terre desséchée, les débris de toute nature, des filaments de matières lé-
gères, des germes de plantes et d'animalcules microscopiques ; on pourrait dire que tout ce qui existe à la surface du sol se retrouve flottant en fractions dans l'atmosphère.
Quand on veut faire des observations de ce genre,, on abandonne en divers endroits à l'air libre, mais dans une position abritée du vent et de la pluie, un certain nombre de porte-objets ou lamelles de verre. Au bout de quelque temps, on les examine attentivement, en ayant soin de déposer une goutte d'eau dessus pour donner de la translucidité; car, comme il est nécessaire d'avoir recours à un fort grossissement, il importe de produire ainsi une sorte de lavage élémentaire des corpuscules recueillis.
Les expériences de ce genre sont assez ingrates ; il fauties répéter souvent avec patience, avant de parvenir à découvrir un corps auquel on puisse attribuer un nom quelconque, la majeure partie de ce qui a été recueilli étant amorphe. Puis viennent une foule d'illusions ; elles ne peuvent être éludées que par l'observateur assez familiarisé avec les innombrables représentants du monde microscopique pour discerner ces atomes informes. Avant de découvrir quelque chose, le plus patient investigateur s'est fatigué les yeux ; il ne doit pas abandonner le sujet de ses études, parce qu'en cherchant on trouve souvent, à côté, des choses plus curieuses que celles qui étaient le but primitif de l'observation.
Les corps microscopiques qui flottent dans l'air que l'on respire dans les villes sont aussi divers que les substances susceptibles de désagrégation. On a recueilli une quantité d'échantillons des poussières déposées
dans plusieurs localités différentes. On a constaté que la poussière des rues est plus ou moins déliée, selon la hauteur à laquelle elle a été obtenue, et contient une quantité d'éléments organiques. On y trouve des particules de sable, de quartz, de feldspath, de charbon, de houille, de noir de fumée, des filaments de laine et de coton de diverses couleurs, des écailles épidermiques, des granules de fécule, de la farine de froment, du tissu végétal, des filaments végétaux, du duvet végétal, jusqu'à du pollen. On y voit de nombreux champignons, depuis les granules microscopiques jusqu'aux filaments des moisissures. En versant de l'eau sur ces poussières, quelle qu'en soit l'origine, et en la plaçant au soleil pendant quelques heures dans une éprouvette, on assiste au développement des vibrions et des bactéries ; des champignons ou fungoïdes se propagent et se multiplient : ce qui prouverait, non-seulement qu'ils avaient conservé toute leur vitalité, mais encore que les germes de la fermentation et de la putréfaction sont abondamment disséminés partout.
Des micrographes anglais ont recueilli des particules en suspension dans l'air avoisinant les hauts fourneaux ; elles consistaient en charbon, en cendre, en fer, sous la forme de globules creux d'un diamètre très-petit et à enveloppe infiniment mince. Dans l'air des fabriques, on a constaté la présence de filaments de chanvre et de coton, des fibres, des graines d'amidon, des sporules, des écailles, des globules de nicotine, des éléments métalliques, etc. Chaque localité a ses particules, selon les matières sujettes à la désagrégation. En réfléchissant sur la multitude de germes de toute nature qui flottent dans l'atmosphère, on Comprend plus évidem-
ment que la génération spontanée est peu admissible.
L'atmosphère, dans toutes les parties du monde, est plus ou moins chargée de corpuscules appartenant aux trois règnes de la nature : de kystes et de germes d'infusoires, même de vers nématoïdes, de substances végétales fraîches et en décomposition, de granules impalpables, de particules de craie, de silex, etc. Ces corps organiques et inorganiques s'y trouvent dans des quantités variables selon la condition de l'atmosphère ; plus abondants quand elle est sèche, et moins quand il pleut, ils flottent dans l'espace, et ils pénétrant partout avec lui. La ténacité de la vie dont ces germes sont doués est beaucoup plus forte que ne l'admettent quelques observateurs partisans de la génération spontanée, et cela principalement dans les formes les plus obscures rMonas, Vibrio, Bacierium, retenant l'existence dans des circonstances physiques très-peu favorables et qui, par l'addition de l'eau, aidée des rayons du soleil, se raniment après une suspension de vie prolongée. Le froid les tue. Les rayons lumineux et les rayons chimiques du soleil facilitent leur développement plus que les rayons calorifiques. Il est donc matériellement possible que les particules microscopiques entraînées dans l'eau chimiquement pure puissent, au bout de quelque temps, donner naissance à des infusoires ou à des fungoïdes.
Arago attribuait à des phénomènes cosmiques l'apparition des brouillards de poussière rouge et de sable fin; il se basait sur les travaux importants de Chladni à ce sujet. Mais A. de Humboldt, dès 1849, fut convaincu par les analyses microscopiques d'Ehrenberg de la nature réelle de ces poussières. Il n'admit plus l'ori-
gine, dite cosmique, et, renonçant à cette théorie, il donna comme cause de ces météores les courants d'air ascendants, qui entraînent avec eux des particules terrestres. Depuis, le savant micrographe de Berlin a étudié cinq cent vingt-six phénomènes de ce genre dans une période d'environ trente ans. Ces analyses de brouillards, dépoussières, que l'on a appelées pluies de sang, portent dans ses tableaux trois cents formes organiques distinctes, quoique plus ou moins semblables aux formes de même nature déjà connues. Celles qui prédominent sont composées en majeure partie de Baccilariens et de Phytolithariens, mélangés avec d'autres substances organiques calcaires et carbonifères. Le mélange dont elles se composent est partout le même, non-seulement comme constitution chimique, mais encore sous le rapport de l'analogie des espèces; cette analogie est même si frappante, qu'il est impossible de n'y pas voir la preuve d'une communauté d'origine.
Ehrenberg fait remarquer que ce n'est pas la masse totale qui est composée d'éléments organiques, mais que ceux-ci ne s'y trouvent que dans la proportion d'un huitième au plus, par rapport au volume de fine poussière, de terre de brique, dans laquelle on trouve quelquefois des grains de sable à facettes. Il est évident qus les déserts arides du Sahara ne peuvent être le point de départ des germes organisés aquatiques, car les brouillards de sable ont apparu dans toutes les saisons de l'année et dans les mêmes conditions. La couche supérieure du Sahara ne serait aucunement propre à la formation de ces poussières rouges, pas plus que le continent africain, tel qu'on connaît sa composition géologique de l'époque actuelle. Les navigateurs ont pu constater
près du cap Vert l'épaisseur et la grande étendue de ces brouillards de poussière rouge. En 1863, une observation importante fut faite par des navires mouillés dans le port, au pied du pic deTénériffe. Une heureuse chance permit de reconnaître simultanément la présence du phénomène au niveau de la mer et au sommet du pic, où, il est vrai, il ne put être constaté que par la couleur de la neige. L'épaisseur du nuage de ce brouillard atteignait ainsi une altitude minima de plus de 3000 mètres.
Dans l'antiquité, nous trouvons chez les auteurs anciens de fréquentes apparitionsde brouillards colorés, nommés naïvement « pluies de sang ».En 127 (av. J. C), il y eut près de Rome un brouillard blanc : Roma in agro Cortasi lacté pluit. En 103 (ère chrétienne) et en 106, la colline du Quirinal fut couverte de « sang ». En 169, un brouillard rouge dura trois jours : Saturnis e sanguine per triduum in oppido pluit. En 204 et 21 4, on signala une rubéfaction des épis de blé dans les champs romains. En 212, brouillard rouge intense. En 263, 272, 340, « il sort du sang de terre et de plusieurs sources ». 11 n'était pas étonnant que les anciens crussent à un miracle ou à un signe quelconque dans ces phénomènes, qu'ils ne pouvaient pas expliquer, ni par déduction météorologique, ni par l'examen au microscope, qui leur était totalement inconnu. Ce n'est, du reste, que depuis trente ou quarante ans que la question est sortie du domaine de la superstition pour obtenir une constatation légale de la science. Les populations qui voyaient un matin les champs couverts d'une poussière colorée ne soupçonnaient nullement la cause logique qui l'avait produite; comme la chose était extraordinaire, ils
en faisaient un miracle ou un signe précurseur de quelque événement néfaste. Ainsi les historiens rapportent que le soleil se voila de sang pendant trois jours à la mort de César: coïncidence, plus ou moins manifeste, d'un brouillard rouge avec un fait historique important.
Pour couvrir des espaces aussi étendus que ceux qu'enveloppent ces brouillards, il est nécessaire que les particules soient répandues à profusion. La masse de neige rouge tombée dans les hautes Alpes de la Suisse a été estimée dernièrement à 1500 tonneaux en un jour, et à HO tonneaux par mille carré pour la chute qui se produisit simultanément en 1869 en Sicile et aux Dardanelles. La distance entre l'Archipel et la Sicile, où ce phénomène fut constaté le même jour, sans possibilité d'en retrouver des traces sur Feau de la mer, dépasse de beaucoup ce qu'on avait présumé jusqu'ici sur son étendue. Dans d'autres localités, on a fait également des observations, qui ont donné des chiffres analogues sur la densité du brouillard.
. Il est admissible que la neige rouge ou pluie de poussière tombée aux Dardanelles donne une explication plausible des récits anciens sur les pluies de sang à Troie, en Grèce, à Constantinople. L'analyse d'une poussière tombée à Ispahan révélait aussi peut-être ce qu'est cette terre étrangère, qui, d'après Abdallatif, fertilise les déserts de l'Afghanistan. Pareille observation a aussi été faite pour les déserts du Beloutchistan. On a reconnu dernièrement que le sirocco, qui souffle sur l'Italie, n'est autre qu'une continuation des vents du Sahara. On a exposé à l'air extérieur du papier blanc mouillé; au bout de quelque temps, on remarquait
un assez grand nombre de petits points rougeâtres, reconnus, à l'aide du microscope, pour être identiques aux particules sablonneuses du Sahara. Il existe d'autre part parmi les blanchisseuses de l'Italie méridionale une tradition qui attribue à certains vents la propriété particulière de rougir le linge que Ton fait sécher pendant que soufflent les vents du sud.
Les courants aériens supérieurs amènent non-seulement des poussières minérales, enlevées du sol par des convulsions gyratoircs et transportées dans les régions élevées pour être ensuite déposées à de grandes distances, mais ils soulèvent aussi des matières végétales légères, telles que des graines, du pollen et d'autres substances existant en grande abondance sous forme pulvérulente. En 1827, il tomba en Asie Mineure une pluie de graines qui couvrit la terre en quelques endroits de plusieurs centimètres d'épaisseur. Les échantillons rapportés en Europe furent examinés et l'on reconnut qu'ils appartenaient à une famille de lichens très-abondante dans ces contrées.
Les recherches faites à Berlin en 1848 et 1849, durant la terrible épidémie de choléra, ont permis aux micrographes d'avancer les connaissances sur ce sujet, en comparant simultanément les poussières qui sont ordinairement en suspension dans l'air, tant en Allemagne qu'en Egypte et dans le Venezuela. On a trouvé que cette poussière Volante, en se déposant sur les troncs élevés des arbres, y développait une véritable végétation, qui se traduisait par d'épaisses couches de mousse et d'autres parasites qu'on pouvait également observer sur les cèdres du Liban.
Il existe ainsi une relation prononcée entre les pluies
de poussière et la présence de germes vivants dans l'air. Ces organismes invisibles ont encore été reconnus pour des êtres complets pouvant se conserver et se reproduire. Dans ces dernières années on a apporté des connaissances nouvelles dans ce champ nouveau des phénomènes de la vie, tant par des travaux micrographiques que par des expériences répétées. On connaît à peu près 500 espèces de formes organisées, entièrement invisibles à l'œil nu, dont 190 de la seule famille des Polyga^ter ; suspendus dans l'atmosphère, ils restent dans une sorte de léthargie; l'humidité les réveille et les met sur la voie des rapides progrès de leur développement.
Les hétérogénistes demandent, pour sanctionner les expériences sur les germes contenus dans l'air, que l'emploi de l'acide sulfurique et du feu soit banni. On se pénètre mieux de l'idée qu'ils posent en principe en étudiant la pléiade de microphytes et de microzoaires dans la vapeur d'eau atmosphérique condensée par le froid. Cette vapeur condensée est recueillie dans des tubes que l'on bouche ; on les place en présence d'une grande quantité d'air naturel à la température ambiante, et l'on étudie au microscope sa composition au moment de sa condensation. M. J. Lemaire a fait en 1864 des recherches comparées sur l'air des plaines de la Sologne et celui de Romainville. Voici comment il s'exprimait à ce sujet : « J'ai choisi le voisinage du village de Saint- Viàtre, appelé aussi Tremblevif, parce que c'est là que sévissent avec le plus d'intensité les fièvres paludéennes. Nous avons opéré par un soleil très-chaud, sur les bords de deux grands étangs de profondeur différente, mais contenant beaucoup de vase. Ils exhalaient
1. Microscope adapté à la chambre noire pour la photomicrographie. 16