Phys. de la Digestion, 1867, t. II, p
La sécrétion, comme nous l'avons vu, dissout complément l’albumine, les muscles, la fibrine, le tissu aréolaire, le cartilage, la base fibreuse des os, la gélatine, la chondriné, la caséine dans l’état où elle se présente dans le lait, et le gluten traité par de l'acide chlorhydrique très-étendu. La syntonine et la légumine exercent sur les feuilles une action si puissante et si rapide que toutes deux, sans aucun doute, seraient dissoutes par la sécrétion. La sécrétion ne peut digérer le gluten frais, probablement parce que celui-ci attaque les glandes; mais une partie est certainement absorbée. La viande crue, sauf en morceaux très-petits, et les gros morceaux d’albumine, etc., sont aptes à attaquer aussi les feuilles qui semblent, comme les animaux, exposées à souffrir d’indigestion. Je ne sais s’il faut voir une analogie réelle dans le fait suivant, mais il n’en est pas moins digne de remarque, qu'une décoction de feuilles de chou est bien plus excitante et probablement bien plus nutritive pour le Drosera qu une infusion faite dans l’eau tiède ; or on sait que, pour l’homme tout au moins, les feuilles de chou bouillies forment un aliment bien plus nutritif que les feuilles crues. Le fait qui frappe le plus au milieu de tous ces résultats, bien qu’il ne soit réellement pas plus remarquable que tant d’autres, c’est la digestion d’une substance aussi dure et aussi résistante que le cartilage. La dissolution du phosphate de chaux pur, des os, dela dentine et surtout del’ émail semble étonnante; mais cette dissolution dépend uniquement de la sécrétion longtemps continuée d’un acide, et, dans ces circonstances, l'acide est sécrété pendant plus longtemps que dans aucun autre cas. Il est intéressant d'observer qu’aussi longtemps que l'acide est employé à la dissolution du phosphate de chaux aucune digestion vraie ne se produit; mais, dès que l’os est complétement débarrassé du phosphate qu'il contient, la base fibreuse est attaquée etliquéfiée avec la plus grande facilité. Les douze substan-
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ces que nous venons d’énumérer, qui sont dissoutes complétement par la sécrétion, sont aussi dissoutes par le suc gastrique des animaux plus élevés; l’action produite est la même, ce que prouvent la disparition des angles de l’albumine et plus particulièrement la manière dont disparaissent les stries transversales des fibres musculaires.
La sécrétion du Drosera et le suc gastrique ont pu tous deux dissoudre quelque élément, ou quelque impureté, qui se trouvait dans la globuline et dans l’hématine que j'ai employées. La sécrétion a aussi dissous quelques matières dans de la caséine préparée chimiquement, et que l’on dit formée de deux substances; or, bien que Schiff affirme que le suc gastrique n’attaque pas la caséine préparée dans ces conditions, il a pu facilement négliger une quantité extrêmement petite de matières albumineuses que le Drosera a trouvées et absorbées. Bien que le fibrocartilage ne soit pas dissous à proprement parler, la sécrétion du Drosera et le suc gastrique agissent sur lui de la même facon. Toutefois, j'aurais peut-être dû classer cette substance ainsi que la prétendue hématine dont je me suis servi au nombre des matières indigestes.
Il est complétement démontré que le suc gastrique agit au moyen d’un ferment, la pepsine, seulement en présence d’un acide; or, nous avons d'excellentes preuves que la sécrétion du Drosera contient un ferment qui, lui aussi, n’agit qu'en présence d’un acide. Nous avons vu, en effet, que lorsqu’on neutralise la sécrétion au moyen de petites gouttes d’une solution d’alcali, la digestion de l’albumine s’arrête complétement pour recommencer immédiatement, dès qu’on ajoute une petite dose d’acide chlorhydrique. |
Les neuf substances suivantes, ou classes de substances, c’est-à-dire les productions épidermiques, les tissus fibroélastiques, la mucine, la pepsine, l’urée, la chitine, la cellulose, le coton-poudre, la chlorophylle, l’amidon, les
graisses et les huiles sont insensibles à l’action de la sécrétion du Drosera, et, autant que nous pouvons le savoir, a celle du suc gastrique des animaux. Toutefois, la sécrétion ainsi que le suc gastrique artificiel ont extrait quelques matiéres solubles de la mucine, de la pepsine et de la chlorophylle que j'ai employées.
Les diverses substances qui sont complétement dissoutes par la sécrétion, et qui sont ensuite absorbées par les glandes, affectent les feuilles de façon très-différente. Elles provoquent l’inflexion à différents degrés et avec une rapidité différente ; en outre, les tentacules restent infléchis pendant un laps de temps trés-différent. L’inflexion rapide dépend en partie du volume de la substance placée sur la feuille, et, en conséquence, du nombre de glandes simultanément affectées; en partie, de la facilité avec laquelle la substance se laisse pénétrer et liquéfier par la solution; en partie de sa nature, mais principalement de la présence d’une matiére excitante dans la solution. Ainsi, la salive ou une solution faible de viande crue, agit beaucoup plus rapidement qu’une forte solution de gélatine. Ainsi encore, les feuilles qui se sont redressées après avoir absorbé des gouttes d’une solution de gélatine pure ou de colle de poisson (cette dernière est de beaucoup la plus puissante des deux), s’infléchissent beaucoup plus énergiquement et beaucoup plus rapidement qu'auparavant, si on leur donne des petits fragments de viande, bien que, d’ordinaire, il faille une période de repos entre deux actes d’inflexion. Le fait que la gélatine et la globuline, amollies par un long séjour dans l’eau, agissent plus rapidement que lorsque l’on se contente de les humecter, provient probablement d’une différence de contexture. Le fait que l’albumine, conservée pendant quelque temps, et que le gluten, qui a été traité par de l’acide chlorhydrique étendu, agissent plus rapidement que ces substances à l’état frais, provient sans doute aussi en
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partie d’un changement de contexture, et en partie d’un changement dans la nature chimique de la substance.
Le laps de temps pendant lequel les tentacules restent infléchis dépend beaucoup du volume de la substance placée sur la feuille, en partie de la facilité avec laquelle cette substance se laisse pénétrer par la sécrétion, et en partie aussi de sa nature essentielle. Les tentacules restent toujours infléchis beaucoup plus longtemps sur de gros morceaux ou sur de grosses gouttes que sur des petits morceaux ou des petites gouttes. La contexture joue probablement un rôle pour déterminer le laps de temps extraordinaire pendant lequel les tentacules restent infléchis sur les grains si durs de la caséine préparée chimiquement. Toutefois, les tentacules restent infléchis pendant un laps de temps aussi considérable sur du phosphate de chaux en poudre fine, obtenu par précipitation; dans ce dernier cas, le phosphore est évidemment la substance qui cause l'attraction, de même que dans la caséine ce sont les substances animales. Les feuilles restent très-longtemps infléchies sur les insectes, mais il est douteux que cela soit du à la protection dont les entourent leurs téguments chitineux; en effet, les substances animales sont promptement extraites du corps des insectes (probablement à cause d’un phénomène d’exosmose qui se produit entre leur corps et la sécrétion visqueuse qui les entoure), ce que prouve l’inflexion rapide des feuilles. Les morceaux de viande, d’albumine, de gluten nouvellement préparé, qui agissent tout différemment des morceaux de gélatine, de tissu aréolaire et de bases fibreuses des os, ayant un volume égal, nous prouvent l’influence exercée par la nature de différentes substances. Les substances que nous avons énumérées d'abord provoquent non-seulement une inflexion plus prompte et plus énergique, mais aussi une inflexion plus prolongée que les dernières. Nous sommes donc, je crois, autorisés à conclure que la gélatine, le tissu aréolaire et
la base fibreuse des os offrent moins d'aliments au Drosera que les insectes, la viande, l’albumine, etc. C'est 14 une conclusion intéressante, car on sait que la gélatine n’est qu’un aliment bien pauvre pour les animaux, et il en serait probablement ainsi du tissu aréolaire et de la base fibreuse des os. La chondrine que j’ai employée a agi plus puissamment que la gélatine, mais il me serait impossible d'affirmer que cette substance était pure. Il est un fait plus remarquable encore, c’est que la fibrine, qui appartient à la grande classe des protéides!, qui comprend l’albumine, dans un des sous-groupes, n’excite pas plus les tentacules, ou ne les fait pas rester infléchis plus longtemps que la gélatine, que le tissu aréolaire, ou que la base fibreuse des os. On ne sait pas combien de temps survivrait un animal si on le nourrissait uniquement de fibrine ; toutefois, le docteur Sanderson croit qu’il vivrait plus longtemps que si on le nourrissait de gélatine; or, on pourrait presque prédire, à en juger d’après les effets produits sur le Drosera, que l’albumine est plus nutritive que la fibrine. La globuline appartient aussi aux protéides et forme un autre sous-groupe; cette substance, bien que contenant quelques matiéres qui ont excité assez vivement le Drosera, a été à peine attaquée par la sécrétion et ne l’a été que très-peu et très-lentement par le suc gastrique. On ne sait pas si la globuline pourrait servir d’aliment aux animaux. Nous voyons donc que les diverses substances digestives dont nous avons parlé agissent trèsdifféremment sur le Drosera, et nous pouvons très-probablement conclure qu’il existe entre elles des degrés trèsdifférents au point de vue nutritif, et pour le Drosera, et pour les animaux.
Les glandes du Drosera absorbent certaines matières
1. Voir la classification adoptée par le docteur Michael Foster dans le Dict. of Chemistry de Watts, supplément, 1872, p. 969.
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contenues dans les graines vivantes qui sont attaquées ou tuées par la sécrétion. Elles absorbent aussi certaines matières contenues dans le pollen et dans les feuilles fraîches; or, on sait, à n’en pas douter, que le même phénomène se présente dans l'estomac des animaux herbivores. Le Drosera est à proprement parler une plante insectivore; mais comme le vent doit souvent projeter sur ses glandes le pollen, les graines et les feuilles des plantes environnantes, le Drosera est, dans une certaine mesure, une plante herbivore.
En résumé, les expériences détaillées dans ce chapitre nous prouvent qu’il y a une analogie remarquable au point de vue de la digestion entre le suc gastrique des animaux avec sa pepsine et son acide chlorhydrique, et la sécrétion du Drosera avec son ferment et son acide appartenant à la série acétique. Nous ne pouvons donc guère douter que le ferment, dans les deux cas, est très-semblable, pour ne pas dire absolument identique. Qu’une plante et un animal sécrètent le même ou presque le même liquide complexe, adapté à un même but, la digestion; voilà sans contredit un fait nouveau et étonnant dans la physiologie. J'aurai d’ailleurs occasion de revenir sur ce sujet dans le quinzième chapitre en faisant mes dernières remarques sur les Droséracées.