‹ Les plantes insectivoresChapitre 55 sur 123 · Bot. Zeitung, 1860, p · texte numérisé non relu

Bot. Zeitung, 1860, p

mouvement serait trés-anormal ; il impliquerait, en effet, que les tentacules recoivent une impulsion motrice d’une source peu naturelle et qu’ils ont la faculté de se courber dans une direction exactement contraire à celle qui leur est habituelle; en outre, cette faculté ne serait en aucune facon utile à la plante, car les insectes ne peuvent adhérer au dessous lisse des feuilles.

J'ai dit qu'aucun effet n’avait été produit dans les cas précédents, mais cela n’est pas strictement vrai, car, dans trois cas où j'avais ajouté un peu de sirop aux morceaux de viande pour conserver ces morceaux humides pendant quelque temps, j'observai, au bout de trente-six heures, une trace de mouvement reflexe chez les tentacules d’une feuille et chez le limbe d’une autre. Au bout d’un nouveau laps de temps de douze heures, les glandes commencaient à se dessécher et les trois feuilles paraissaient fortement attaquées. Je placai alors A feuilles sous une cloche; les tiges de ces feuilles plongeaient dans l’eau et j'avais placé sur le côté inférieur des gouttes de sirop, mais pas de viande. Au bout d’un jour, quelques tentacules étaient recourbés sur deux de ces feuilles. Les gouttes de sirop ayant absorbé de l’humidité étaient alors devenues assez grosses pour se répandre sur l'arrière de la feuille et sur les tiges. Le second jour, le limbe d’une feuille s’était trèsrecourbé ; le troisième jour, les tentacules de deux feuilles étaient trés-recourbés et le limbe de toutes l'était plus ou moins. Le côté supérieur d’une de ces feuilles au lieu d’être, comme à l'ordinaire, légèrement concave était devenu très-convexe. Le cinquième jour, les feuilles ne semblaient pas mortes. Or, comme le sucre n’excite en aucune facon le Drosera, nous pouvons attribuer, sans crainte de nous tromper, le recourbement des tentacules et du limbe des feuilles dont nous venons de parler à une exosmose qui s’est produite chez les cellules en contact avec le sirop, exosmose suivie d’une contraction. Quand on place

270 DROSERA ROTUNDIFOLIA.

des gouttes desirop sur les feuilles de plantes dont les racines pénètrent encore dans la terre humide, aucune inflexion ne se produit parce que les racines, sans aucun doute, pompent de l’eau assez rapidement pour remplacer celle qui disparaît par l’exosmose. Mais, si l’on plonge des feuilles coupées dans un sirop ou dans un liquide très-dense, les tentacules s’infléchissent beaucoup, bien qu’irréguliérement, et quelques-uns prennent la forme de tire-bouchons; en outre, les feuilies deviennent bientôt flasques. Si on plonge alors les feuilles dans un liquide ayant une faible densité, les tentacules se redressent. Nous pouvons conclure de ces faits que les gouttes de sirop placées sur le côté inférieur des feuilles n’agissent pas en déterminant une impulsion motrice qui se propage jusque dans les tentacules ; elles causent simplement un mouvement en arrière parce qu’elles provoquent l’exosmose. Le docteur Nitschke a employé la sécrétion pour fixer des insectes au-dessous des feuilles; je suppose qu’il en a employé une grande quantité et que ce liquide étant très-dense a provoqué une exosmose. Peut-être aussi a-t-il expérimenté sur des feuilles coupées ou sur des plantes dont les racines ne pouvaient pas se procurer une quantité d’eau suffisante.

Autant donc que nous pouvons le savoir jusqu’à présent, nous pouvons conclure que l’irritabilité ou la sensibilité dont sont douées les feuilles réside exclusivement dans les glandes et dans les cellules des tentacules qui se trouvent immédiatement au-dessous des glandes. Onne peut mesurer le degré d’excitation d’une glande que par le nombre des tentacules environnnants quis infléchissent et par laquantité et la rapidité de leurs mouvements. Des feuilles également vigoureuses exposées à la même température, ce qui est une condition importante, se trouvent excitées à des degrés divers dans les circonstances suivantes. Une petite quantité d'une faible solution ne produit aucuneflet; si l’on augmente la quantité ou qu’on emploie une solution plus

forte les tentacules s’infléchissent. Si l’on touche une glande une ou deux fois, aucun mouvement ne se produit; qu’on la touche trois ou quatre fois et le tentacule s’infléchit. La nature de la substance placée sur la glande est un élément très-important : si l’on place sur le disque de plusieurs feuilles des parcelles, ayant un volume égal, de terre (qui n’agit que mécaniquement), de gélatine et de viande crue, la viande provoque des mouvements beaucoup plus rapides, beaucoup plus énergiques et s'étendant beaucoup plus loin que les deux autres substances. Le nombre des glandes excitées produit aussi une grande différence dans le résultat obtenu : que l’on place un morceau de viande sur une ou deux glandes du disque, et quelques-uns seulement ces tentacules courts, immédiatement adjacents, s’infléchissent ; que l’on fasse reposer ce même morceau sur plusieurs glandes, et un plus grand nombre de tentacules se mettent en mouvement; si on le fait enfin reposer sur 30 ou hO glandes, tous les tentacules, y compris les tentacules inarginaux extrêmes, s infléchissent fortement. Nous voyons donc que les impulsions provenant d’un certain nombre de glandes se renforcent les unes les autres, s'étendent plus loin et agissent sur un plus grand nombre de tentacules que l'impulsion partie d’une seule glande.

Transmission de l'impulsion motrice. — Dans tous les cas, l’impulsion partie d’une glande doit parcourir au moins une courte distance pour arriver à la base du tentacule, la partie supérieure et la glande elle-même étant passivement emportées par l’inflexion de la partie inférieure. L’impulsion est donc toujours transmise dans presque toute la longueur du pédicelle. Quand on excite les glandes centrales et que les tentacules marginaux extrémes s'infléchissent, l'impulsion est transmise à travers le demi-diamètre du disque; quand on excite les glandes situées d’un côté du disque, l'impulsion est transmise à

272 DROSERA ROTUNDIFOLIA.

travers la largeur presque entiére du disque. Une glande transmet son impulsion beaucoup plus facilement et beaucoup plus rapidement dans le tentacule qu’elle surmonte jusqu’a la partie flexible de ce tentacule, qu’elle ne la transmet a travers le disque jusqu’au tentacule adjacent. Ainsi, une dose très-petite d’une faible solution d’ammoniaque, placée sur la glande d’un tentacule extérieur, fait infléchir ce tentacule de façon à ce qu’il atteigne le centre de la feuille ; tandis qu’une goutte considérable de la même solution, distribuée sur une vingtaine de glandes du disque ne provoque pas la moindre inflexion des tentacules extérieurs. En outre, après avoir placé un morceau de viande sur la glande d’un tentacule extérieur, j'ai vu un mouvement se produire au bout de 10 secondes et fréquemment au bout d’une minute; tandis qu'un morceau beaucoup plus gros, reposant sur plusieurs glandes du disque, ne provoque l’inflexion des tentacules extérieurs qu’au bout d'une demi-heure et parfois même qu’au bout de plusieurs heures.

L’impulsion motrice se propage graduellement de tous les côtés, en partant comme d’un centre de la glande ou des glandes qui ont été excitées, de telle sorte que les tentacules situés le plus près de ce centre sont toujours les premiers affectés. En conséquence, quand on excite les glandes situées au centre du disque, les tentacules marginaux extrêmes s’infléchissent les derniers. Toutefois, les glandes situées sur différentes parties de la feuille transmettent leur impulsion motrice d’une facon. quelque peu différente. Si on place un morceau de viande sur la glande allongée d’un tentacule marginal, l'impulsion se transmet rapidement à la partie mobile de ce tentacule, mais, autant toutefois que j’ai pu l’observer, cette impulsion n’est jamais transmise aux tentacules adjacents ; en effet, ceux-ci ne sont affectés que lorsque la viande a été transportée jusqu'aux glandes centrales dont l'impulsion combinée se

transmet alors à toutes les parties de la feuille. Dans quatre occasions, j'ai préparé des feuilles en enlevant, quelques jours avant l'expérience, toutes les glandes du centre, de facon à ce qu’il n’y ait plus d’excitation produite par les moïceaux de viande apportés au centre de la feuille par Vinflexion des tentacules marginaux; or, ces tentacules marginaux se redressèrent au bout d’un certain temps sans qu'aucun autre tentacule ait été alfecté. Je préparai d’autres feuilles, de la même façon, puis-je plaçai des morceaux de viande sur les glandes de deux tentacules situés à la troisième rangée en partant de l'extérieur, et sur les glandes de deux autres tentacules situés dans la cinquième rangée. Dans ces quatre cas l’impulsion se propagea d’abord latéralement, c'est-à-dire dans la même rangée concentrique de tentacules, puis elle se propagea vers le centre, mais elle ne partit pas du centre pour aller affecter les tentacules extérieurs. Dans un de ces cas, un seul tentacule de chaque côté de celui qui portait la viande se trouva affecté. Dans les trois autres cas, de 6 à 12 tentacules, latéralement et vers le centre, s’infléchirent entièrement ou à moitié. Enfin, dans dix autres expériences, je placai des petits morceaux de viande sur une seule glande ou sur deux glandes au centre du disque. Afin qu'aucune autre glande ne puisse toucher la viande par suite de l’inflexion des tentacules courts immédiatement adjacents, j'avais enlevé précédemment une demi-douzaine de glandes sur les tentacules situés autour de ceux que j'avais choisis. Chez huit de ces feuilles, 16 à 25 ‘tentacules courts environnants s’infléchirent dans le cours d’un jour ou deux; il résulte de cette expérience que l'impulsion motrice, partant d’une ou de deux glandes du disque, peut produire un effet considérable. Les tentacules décapités sont compris dans ce chiffre, car ils se trouvaient si près des autres qu’ils avaient été certainement affectés. Ghez les deux autres feuilles, presque tous

274 DROSERA ROTUNDIFOLIA.

les tentacules courts du disque s’infléchirent. Quand on se sert d’un stimulant plus puissant que la viande, c’està-dire d’un peu de phosphate de chaux, humecté avec de la salive, impulsion partie d’une seule glande se pro— page plus loin et provoque de nombreuses inflexions ; mais, même dans ce cas, les trois ou quatre rangées extérieures de entacules ne sont pas affectées. Il résulte de ces expériences que l'impulsion partie d’une seule glande du disque agit sur un plus grand nombre de tentacules que celle partie d’une glande de l’un des longs tentacules extérieurs. Ceci résulte probablement, au moins en partie, de ce que l'impulsion a moins de chemin à parcourir le long des pédicelles des tentacules centraux, de telle sorte qu’elle peut se propager en rayonnant jusqu’à une distance considérable.

En examinant ces feuilles, je fus frappé de ce que chez six, et peut-être même chez sept d’entre elles, les tentacules étaient beaucoup plus infléchis vers le sommet et vers la base de la feuille que sur les côtés; cependant, les tentacules situés sur les côtés se trouvaient aussi près de la glande sur laquelle reposait la viande que les tentacules situés aux deux extrémités. Il semblerait donc que l'impulsion motrice partie du centre de la feuille se propage plus facilement à travers le disque dans une direction longitudinale que dans une direction transversale. Or, comme cette observation me parut un fait nouveau et intéressant dans la physiologie des plantes, je fis 35 expériences nouvelles pour m’assurer de sa vérité. Je placai des petits morceaux de viande sur une seule glande, ou sur quelques glandes a la droite ou à la gauche du disque chez dix-huit feuilles; je placai d’autres morceaux de viande ayant le méme volume sur des glandes situées a la base ou au sommet de dix-sept autres feuilles. Or, si limpulsion motrice se propage avec une égale vigueur, ou avec une égale rapidité, a travers le limbe dans toutes les

directions, un morceau de viande placé sur un des côtés ou à une des extrémités du disque doit affecter également tous les tentacules situés à une même distance du tentacule sur lequel il repose; tel n’est certainement pas le cas. Avant d'indiquer les résultats généraux que j'ai obtenus, je pense qu’il est bon de décrire trois ou quatre cas assez extraordinaires.

1. — Je plaçai un petit morceau de mouche sur l’un des côtés du disque; au bout de trente-deux minutes, 7 tentacules extérieurs, situés à peu de distance du morceau, étaient bien infléchis; au bout de dix heures, plusieurs autres tentacules étaient également infléchis, et, au bout de vingt-trois heures, un bien plus grand nombre. A ce moment le limbe de la feuille, de ce même côté du disque, s'était recourbé de façon à former un angle droit avec l’autre côté. Toutefois, ni le centre de la feuille, ni les tentacules placés du côté opposé n’avaient été aflectés; la ligne de démarcation entre les deux moitiés s’étendait de l'extrémité du pétiole au sommet de la feuille, Cette feuille resta en cet état pendant trois jours; le quatrième jour, elle commença à se redresser; pendant tout ce temps, pas un seul ‘tentacule ne s'était infléchi de l’autre côté.

2. — Je vais décrire un cas qui n’est pas compris dans les trentecinq expériences dont j'ai parlé plus haut. Je vis une petite mouche fixée par les pattes au côté gauche du disque d’une feuille. Les tentacules situés de ce côté s’infléchirent rapidement et tuérent la mouche; mais, à cause probablement des efforts qu'avait faits la mouche pour s'échapper, la feuille était si excitée, qu’au bout de vingtquatre heures environ tous les tentacules placés de l’autre côté s'étaient infléchis; toutefois, leurs glandes n’atteignirent pas la mouche, et, ne trouvant aucune proie à saisir, ils se redressèrent au bout de quinze heures environ, tandis que les tentacules situés du côté gauche de la feuille restèrent étroitement infléchis pendant plusieurs jours.

3. — Je plaçai sur la ligne médiane, à l’extrémité du disque auprès de la tige, un morceau de viande un peu plus gros que ceux que j’emploie ordinairement. Au bout de deux heures trente minutes, quelques tentacules adjacents étaient infléchis; au bout de six heures, les tentacules situés des deux côtés de la tige et quelques-uns placés sur les deux côtés de la feuille étaient modérément infléchis, au bout

276 DROSERA ROTUNDIFOLIA.

de huit heures, les tentacules situés à l’extrémité du disque étaient plus infléchis que ceux. placés des deux côtés de la feuille. Au bout de vingt-trois heures tous les tentacules, sauf les tentacules extérieurs des deux côtés de la feuille, embrassaient le morceau de viande.

4, — Je plaçai un autre morceau de viande à l'extrémité opposée du disque, c’est-à-dire près du sommet d’une autre feuille, et j'obtins exactement les mêmes résultats relatifs.

5. — Je plaçai un petit morceau de viande sur un des côtés du disque; le lendemain les tentacules courts adjacents étaient infléchis, ainsi que 3 ou 4 tentacules situés de l’autre côté de la feuille, auprès de la tige. Toutefois, ces derniers n’élaient que légèrement infléchis, et le lendemain ils paraissaient vouloir se redresser. Je plaçai donc un nouveau morceau de viande à peu près au même endroit, et, deux jours après, quelques-uns des tentacules courts du côté opposé du disque s'étaient infléchis. Dès que ces tentacules commencèrent à se redresser, j’ajoutai un autre morceau de viande, et le lendemain tous les tentacules du côté opposé du disque s'étaient infléchis vers la viande. Or, nous avons vu que les tentacules placés du côté où la viande avait été posée avaient été affectés par le premier morceau.

Examinons actuellement les résultats généraux que j’ai obtenus. Je placai des morceaux de viande a droite ou à gauche du disque sur dix-huit feuilles ; un grand nombre de tentacules s’infléchirent, chez huit, du côté où la viande avait été placée et, chez quatre, le limbe lui-même se recourba de ce côté tandis que pas un seul tentacule, pas plus d’ailleurs que le limbe, ne fut affecté. du côté opposé. Ces feuilles présentaient un aspect curieux; il aurait semblé que le côté infléchi avait seul gardé son activité et que l’autre était paralysé. Chez les’ dix autres feuilles, quelques tentacules s’infléchirent au delà de la ligne médiane du côté opposé à celui où se trouvait la viande, mais, dans quelques-uns de ces cas, les tentacules seuls situés à la base ou au sommet de la feuille s’infléchirent. L’inflexion des tentacules sur le côté opposé de la

feuille ne se produisit jamais que longtemps après celle des tentacules placés du même côté que la viande; dans un cas, cette inflexion ne se produisit que le quatrième jour. Nous avons vu aussi, dans l’expérience n° 5 citée plus haut, qu’il m'a fallu ajouter par trois fois un nouveau morceau de viande avant que tous les tentacules courts placés au côté opposé du disque s’infléchissent.

Le résultat est tout différent quand on place les morceaux de viande sur la ligne médiane, à une des extrémités du disque, vers la base ou vers le sommet. Je fis 17 expériences dans ces conditions. Chez trois feuilles, soit à cause de l’état de la feuille, soit à cause de la petitesse du morceau de viande, les tentacules immédiatement adjacents

- furent seuls affectés; mais, chez les quatorze autres feuilles, les tentacules situés à l’extrémité opposée s’infléchirent, bien qu’ils fussent aussi distants de la viande que pouvaient l’être ceux placés du côté opposé du disque dans les expériences que j'ai relatées d’abord. Dans quelques-unes des expériences qui nous occupent, les tentacules situés sur l’un des côtés de la feuille ne furent pas du tout affectés, ou ils le furent à un degré moindre, ou après un laps de temps plus considérable, que ceux placés à l’extrémité opposée. Il est utile de décrire en détail quelques-unes de ces expériences. Je plaçai des morceaux de viande, pas tout à fait aussi petits que ceux que j’emploie ordinairement, sur l’un des côtés du disque de quatre feuilles et des morceaux ayant le même volume à l'extrémité du disque, verslabaseou verslesommetdequatreautres feuilles. Quand je comparai ces deux groupes de feuilles après un intervalle de vingt-quatre heures, je pus observer des différences frappantes. Les feuilles chez lesquelles les morceaux de viande avaient été placés d’un côté du disque étaient très-légèrement aflectées de l’autre côté; chez celles, au contraire, où le morceau de viande se trouvait vers la base ou le sommet,

. presque tous les tentacules et même les tentacules margi-

218 DROSERA ROTUNDIFOLIA.

naux situés à l'extrémité opposée étaient étroitement infléchis. Au bout de quarante-huit heures, le contraste présenté par les feuilles des deux groupes était encore considérable ; cependant, les tentacules du disque et les tentacules sousmarginaux du côté opposé à celui où se trouvait la viande étaient quelque peu infléchis chez les feuilles sur lesquelles le morceau de viande reposait sur un des côtés ; j’ai attribué cet effet à la grosseur du morceau. En un mot, ces trente-cinq expériences, sans compter les six ou sept que j'avais faites précédemment, m’autorisent à conclure que l'impulsion motrice partant d’une seule glande, ou d’un petit groupe de glandes, se transmet aux autres tentacules, à travers le limbe, plus facilement et plus efficacement dans une direction longitudinale que dans une direction trans-. versale.

Aussi longtemps que ces glandes restent excitées, et cette excitation peut durer pendant plusieurs jours, pendant onze jours même quand elles se trouvent en contact avec du phosphate de chaux, elles continuent à transmettre une impulsion motrice à la base ou partie mobile de leur propre pédicelle, car, autrement, les tentacules se redresseraient. On trouve la preuve du même fait dans la grande différence qui se remarque dans le laps de temps pendant lequel les tentacules restent infléchis sur des objets inorganiques et sur d’autres objets ayant un même volume, mais qui contiennent des matières azotées solubles. Toutefois, l’intensité de l’impulsion transmise par une glande excitée, qui a commencé à déverser ses sécrétions acides et qui, en même temps, absorbe les matières azotées, semble peu considérable, comparativement à celle qu’elle transmet quand elle commence à être excitée. Ainsi, quand on place des morceaux de viande modérément gros sur un des côtés du disque et que, par suite, les tentacules du disque et les tentacules sous-marginaux, situés aux côtés opposés de la feuille, s'infléchissent de façon à ce que leurs .

glandes touchent enfin la viande et absorbent les matières qu’elles contient, ces tentacules ne transmettent aucune impulsion motrice aux rangées extérieures de tentacules situées du même côté, car ils ne s’infléchissent jamais. Or, si on avait placé de la viande sur les glandes de ces mêmes tentacules avant qu'ils aient commencé a déverser des sécrétions abondantes et à absorber les matières azotées de la viande, ils auraient certainement transmis une impulsion aux rangées extérieures. Néanmoins, quand je placai du phosphate de chaux, qui est un stimulant très-puissant, sur quelques tentacules sous-marginaux, déjà considérablement infléchis, mais qui ne se trouvaient pas encore en contact avec du phosphate, placé précédemment sur deux glandes au centre du disque, les tentacules extérieurs situés du même côté se trouvaient affectés.

Dès qu'une glande est excitée, l’impulsion motrice se décharge en quelques secondes, ce que prouve linflexion du tentacule; cette première décharge paraît s’effectuer avec beaucoup plus de vigueur que celles qui viennent ensuite. Ainsi, dans l’exemple que nous avons rapporté ci-dessus d’une petite mouche capturée naturellement par quelques glandes situées d’un côté d’une feuille, l’impulsion partie de ces glandes s’est lentement transmise à travers toute la largeur de la feuille et a provoqué une inflexion temporaire chez les tentacules situés de l’autre côté; mais, bien que les glandes qui restaient en contact avec l’insecte aient continué pendant plusieurs jours à communiquer une impulsion à la partie mobile de leurs propres pédicelles, cette impulsion n’a pas empêché les tentacules situés du côté opposé de la feuille de se redresser rapidement; on peut conclure de ce fait que l’impulsion a dû être d’abord plus énergique qu’elle n’a été ensuite.

Quand on place un objet quelconque sur le disque et que les tentacules environnants s’infléchissent, leurs glan-

280 DROSERA ROTUNDIFOLIA.

des sécrétent plus abondamment et la sécrétion devient acide, de sorte qu’on peut conclure que les glandes du disque communiquent une impulsion aux glandes environnantes. Toutefois, ce changement dans la nature et dans la quantité de sécrétion ne peut pas dépendre de l’inflexion des tentacules, car les glandes des tentacules courts du disque déversent des sécrétions acides quand on place sur elles un objet quelconque, bien que leurs pédicelles ne s'infléchissent pas. J’en avais conclu que les glandes du disque communiquent une impulsion aux glandes des tentacules environnants et que ces glandes, à leur tour, renvoient une impulsion à la partie mobile de leur base; mais je m’apercus bientôt que cette hypothèse n’est pas fondée. De nombreuses expériences m'ont prouvé que des tentacules dont les glandes ont été coupées avec des ciseaux bien aiguisés s’infléchissent souvent et se redressent ensuite en conservant toutes les apparences de la santé. J’en ai observé un qui est resté bien portant pendant dix jours après cette opération. J’enlevai donc à différentes époques, et sur différentes feuilles, les glandes de 25 tentacules; sur ce nombre, dix-sept s’infléchirent et se redressèrent ensuite. Le redressement commenca environ huit ou neuf heures après l’inflexion et se completa en vingt-deux ou trente heures. Au bout d’un jour ou deux, je placai de la viande crue humectée de salive sur le disque de ces dix-sept feuilles ; je les observai le lendemain et je vis que sept tentacules privés de glandes embrassaient aussi étroitement la viande que les tentacules complets des mêmes feuilles ; un huitième tentacule décapité s’infléchit au bout de trois autres jours. J’enlevai la viande d’une de ces feuilles et je lavai la surface avec un peu d’eau; au bout de trois jours, le tentacule décapité se redressa pour la seconde fois. Toutefois, ces tentacules décapités étaient dans un état différent de ceux qui, pourvus de leurs glandes, avaient absorbé les matières contenues dans la

viande, car le protoplasma des cellules des premiers avait subi une agrégation beaucoup moindre. Ces expériences sur les tentacules décapités prouvent évidemment que les glandes, en ce qui concerne tout au moins l’impulsion motrice, n’agissent pas de facon reflexe comme les ganglions nerveux des animaux.

Mais il est une autre action, celle de l’agrégation, que l’on peut, dans certains cas, appeler reflexe, et c’est le seul exemple qu’on en connaisse dans le règne végétal. Il faut se rappeler que la marche de l'agrégation ne dépend pas de l’inflexion antérieure des tentacules, ce que prouve évidemment l'immersion des feuilles dans certaines solutions énergiques. Elle ne dépend pas non plus de l’augmentation de la sécrétion des glandes, ce que prouvent plusieurs faits et notamment l'agrégation qui se produit chez les papilles, qui cependant ne sécrètent pas si on les met en contact avec du carbonate d’ammoniaque, ou une infusion de viande crue. Si on excite directement une glande de quelque façon que ce soit, au moyen de la pression d’une petite parcelle de verre par exemple, le protoplasma contenu dans les cellules de la glande s’agrége d’abord, puis celui contenu dans les cellules placées immédiatement au-dessous de la glande, et enfin l'agrégation se propage de cellule en cellule jusqu’à la base des tentacules, à condition toutefois que le stimulant soit assez énergique et n'ait pas attaqué les glandes. Or, quand on excite les glandes du disque, les tentacules extérieurs sont affectés exactement de la même manière; l’agrégation commence toujours dans les glandes bien qu’elles n’aient pas été directement excitées, mais qu’elles aient seulement reçu une impulsion partie du disque, ce que prouve d’ailleurs l'augmentation de leurs sécrétions acides. Le protoplasma contenu dans les cellules situées immédiatement au-dessous des glandes est affecté ensuite, et l’agrégation se propage de cellule en cellule, de haut en bas,

jusqu'à la base des tentacules. Ce phénomène mérite évidemment d’être appelé une action reflexe ; cette action est, en eflet, la même que celle qui se produit lorsqu'on irrite un nerf sensitif; celui-ci transmet une impression à un ganglion, lequel renvoie une impulsion à un muscle ou à une glande et provoque un mouvement ou une sécrétion plus abondante; toutefois, l’action, dans les deux cas, a probablement une nature très-différente. Quand l’agrégation du protoplasma se termine dans un tentacule, la dissolution commence toujours dans la partie inférieure et se propage lentement de bas en haut jusqu'à la glande, de telle sorte que le proloplasma qui s’est agrégé en dernier lieu est le premier qui se redissolve. La seule cause de ce phénomène est probablement que le protoplasma est de moins en moins agrégé à mesure qu’on arrive aux cellules plus éloignées de la glande, comme on peut s’en assurer d’ailleurs quand l'excitation a été légère. Aussi, dès que l’action qui provoque l’agrégation vient à cesser, la dissolution commence naturellement dans le protoplasma moins fortement agrégé qui se trouve dans les cellules situées à la partie inférieure du tentacule, et cette dissolution se complète d’abord dans ces cellules.

Direction des tentacules infléchis. — Quand on place une parcelle de quelque substance que ce soit sur la glande d’un tentacule extérieur, ce tentacule se meut invariablement vers le centre de la feuille ; il en est de même de tous les tentacules d’une feuille plongée dans un liquide excitant, ainsi que nous l’avons montré dans une figure précédente (fig. 4, p. 11), les glandes des tentacules extérieurs forment alors un anneau qui entoure la partie centrale du disque. Les tentacules courts, situés à l’intérieur de cet anneau, conservent leur position verticale de même qu'ils le font d’ailleurs quand on place un gros objet . sur leurs glandes ou que celles-ci capturent un insecte.

Page 1