CONCLUSIONS SUR LES DROSÉRACÉES
Drosophyllum. — Structure des feuilles, — Nature de la sécrétion. — Mode de capture des insectes. — Faculté d'absorption. — Digestion des substances animales. — Résumé sur le Drosophyllum. — Roridula. — Byblis. — Poils glanduleux d’autres plantes; leur faculté d’absorption. — Saxifrages. — Primula. — Pelargonium. — Erica. — Mirabilis. —- Nicotiana. — Résumé sur les poils glanduleux, — Remarques finales sur les Droséracées.
DROSOPHYLLUM LUSITANICUM.
Cette plante rare ne se trouve qu’en Portugal; toutefois, d’après le docteur Hooker, elle existe également au Maroc. J’ai pu m’en procurer des plants vivants, grace a l’obligeance de M. W. C. Tait, et, plus tard, de M. G. Maw et du docteur Moore. M. Tait m’informe que cette plante pousse en grande abondance sur les flancs des collines desséchées qui entourent Oporto, et qu’un nombre considérable de mouches adhèrent à ses feuilles, Les villageois connaissent parfaitement ce caractère de la plante à laquelle ils ont donné le nom de gobe-mouches ; ils la pendent dans leur maison pour les attraper. Un pied que j'ai cultivé dans ma serre a attrapé tant d'insectes de tout genre pendant la première partie d'avril, bien que la température fût assez froide et les insectes fort rares, que le Drosophyllum doit les attirer fortement. Dans le courant de l’automne, j'ai trouvé que huit, dix, quatorge et seize petits insectes, principalement des Diptères, adhéraient aux quatre feuilles d’une plante toute jeune et encore toute
388 DROSOPHYLLUM LUSITANICUM.
petite. J'ai négligé d’examiner les racines, mais le docteur Hooker m’apprend qu’elles sont très-petites, comme celles de toutes les espèces de la famille des Droséracées dont nous nous sommes déjà occupés.
Les feuilles sortent d’une tige presque ligneuse ; elles sont linéaires, se terminent en pointe et ont plusieurs pouces de longueur. La surface supérieure des feuilles est concave, la surface inférieure convexe, avec un canal étroit dans le milieu. Les deux surfaces, à l’exception de ce canal, sont recouvertes de glandes supportées par des pédicelles et disposées en rangées longitudinales et régulières. Je donnerai à ces organes le nom de tentacules, à cause de leur grande ressemblance avec les organes du Drosera, bien qu’ils n’aient pas la faculté de se mouvoir. Les tentacules d’une même feuille ont des longueurs bien diverses. Les glandes ont aussi des grosseurs différentes; elles affectent une couleur rose brillant ou pourpre; leur surface supérieure est convexe, et leur surface inférieure plate et même concave, Ce qui les fait ressembler à des champignons microscopiques. Les glandes se composent, je crois, de deux couches de cellules délicates angulaires, — renfermant huit ou dix cellules plus grandes, dont les parôis en zigzag sont plus épaisses. À l’intérieur de ces cellules plus grandes, il y en a d’autres que l’on distingue à leurs lignes spirales, et qui semblent se relier aux vaisseaux spiraux qui pénètrent dans les pédicelles verts multicellulaires. Les glandes sécrètent de grosses gouttes de sécrétion visqueuse. On trouve sur les pédoncules et dans le calice de la fleur d’autres glandes ayant le même aspect général.
Outre ces glandes supportées par des pédicelles longs ou courts, on en trouve un grand nombre d’autres sur les deux surfaces des feuilles, mais si petites qu'on peut à peine les distinguer à l’œil nu. Ces glandes sont incolores, presque sessiles, et affectent une forme circulaire ou
ovale; celles qui présentent cette derniére forme sont plus ordinairement placées à la surface inférieure des feuilles (fig. 14). Intérieurement, ces glandes ont la même conformation que les glandes plus grosses portées par des pédicelles; on observe, d’ailleurs, des gradations insensibles entre ces deux espèces de glandes. Mais les glandes sessiles différent des autres à un point de vue important; en effet, elles ne sécrètent jamais spontanément, autant toutefois que j'ai pu m’en assurer, et je dois ajouter que je les ai examinées avec un très-fort grossissement pendant des journées très-chaudes, et alors que les glandes supportées par des pédicelles sécrétaient abondamment. Toutefois, si l’on place sur ces glandes sessiles des morceaux d’albumine humide ou de fibrine, elles se mettent à sécréter au bout d’un certain temps, tout comme le font les glandes de la Dionée, quand on les traite de la même façon. Je crois qu’elles twat sécrètent aussi quand on se contente de les lusitanicum. frotter avec un morceau de viande crue. Les Partie
. d'une feuiile glandes sessiles et les glandes supportées grossie sept fois par des pédicelles ont la propriété d'absorber fi, rapidement les substances azotées.
La sécrétion des glandes portées par des pédicelles diffère d’une manière fort remarquable de celle des glandes du Drosera; en effet, elle est acide avant que les glandes aient été excitées, et, à en juger par la teinte communiquée au papier de tournesol, elle est beaucoup plus acide que celle du Drosera. J'ai observé ce fait à bien des reprises; une fois j’ai choisi une jeune feuille qui ne sécrétait pas beaucoup et qui n’avait jamais capturé un insecte, cependant la sécrétion de toutes les glandes colorait le papier de tournesol en rouge brillant. La rapidité avec laquelle les glande: extraient les substances ani-
390 DROSOPHYLLUM LUSITANICUM.
males de matiéres telles que la fibrine ou le cartilage bien lavé me porte à penser qu'il doit y avoir dans la sécrétion, avant que les glandes soient excitées, une petite quantité du ferment convenable, de sorte que les matières animales sont rapidement dissoutes.
Grâce à la nature de la sécrétion ou à la forme des glandes, les gouttes de sécrétion s’enlèvent avec une facilité singulière. Il est même assez difficile de placer sur les gouttes une petite parcelle, de quelque nature que ce soit, à l’aide d’une aiguille bien pointue et bien polie un peu humectée dans l’eau; en retirant l'aiguille, on enlève ordinairement la goutte de sécrétion : chez le Drosera, cette difficulté n'existe pas, bien qu’on enlève quelquefois ces gouttes. En conséquence de cette particularité, quand un petit insecte vient se poser sur une feuille de Drosophyllum, les gouttes adhèrent à ses ailes, à ses pattes ou à son corps, et se détachent de la glande; l’insecte se traîne alors un peu plus loin, et d’autres gouttes adhèrent à son corps, de sorte qu’enfin, enveloppé complétement par la sécrétion visqueuse, il tombe et meurt, reposant sur les petites glandes sessiles qui recouvrent la surface presque entière de la feuille. Chez le Drosera, un insecte qui vient toucher un ou plusieurs tentacules extérieurs est transporté par leurs mouvements jusqu’au centre de la feuille; chez le Drosophyllum, ce même effet s’obtient par les efforts que fait l’insecte pour se débarrasser, car ses ailes surchargées par la sécrétion ne lui permettent plus de s'envoler.
Il existe une autre différence entre les glandes de ces deux plantes au point de vue de leurs fonctions : nous savons que les glandes du Drosera sécrètent plus abondamment quand elles sont convenablement excitées. Or j'ai placé sur les glandes du Drosophyllum, sans que la quantité de sécrétion ait jamais paru augmenter, des parcelles de carbonate d’ammoniaque, des gouttes
d’une solution de ce sel ou d’azotate d’ammoniaque, de la salive, des petits insectes, des morceaux de viande crue ou rôtie, de l’albumine, de la fibrine ou du cartilage, aussi bien que des parcelles-inorganiques. Comme les insectes n’adhèrent pas ordinairement aux grandes glandes, mais qu’ils se contentent d’en enlever la sécrétion, nous comprenons qu'il ait été peu utile pour la plante que les glandes prissent l'habitude de sécréter plus abondamment quand elles sont stimulées; chez le Drosera, au contraire, cette sécrétion plus abondante est avantageuse, et la plante a acquis cette habitude. Toutefois, les glandes du Drosophyllum sécrètent continuellement, sans avoir besoin d’être excitées, afin de remplacer constamment les pertes qu’elles éprouvent par l’évaporation. Ainsi, si l’on place une plante sous une petite cloche de verre dont la surface intérieure et le support ont été bien mouillés, il n’y a plus d’évaporation, et la sécrétion, dans ce cas, s’accumule en si grande quantité en un seul jour, qu’elle coule le long des tentacules et recouvre une grande partie des feuilles. Les glandes sur lesquelles j’ai placé les substances et les liquides azotés que je viens d’énumérer n’ont pas, comme nous l’ayons dit, sécrété plus abondamment; au contraire, elles ont réabsorbé leurs propres gouttes de sécrétion avec une rapidité étonnante. J'ai placé sur cing glandes des parcelles de fibrine humide, et, quand je les observai au bout d’une heure douze minutes, la fibrine était presque sèche, et toute la sécrétion avait été réabsorbée. Il en a été de même pour trois cubes d’albumine, au bout d'une heure dix-neuf minutes, et pour les autres cubes, bien que je n’aie pu observer ces derniers, qu’au bout de deux heures quinze minutes. J'ai obtenu les mêmes résultats en une heure quinze minutes, et en une heure trente minutes, en plaçant des parcelles de cartilage et de viande sur plusieurs glandes. Enfin, j'ai ajouté à la sécrétion entourant trois glandes une petite goutte (envi-
392 DROSOPHYLLUM LUSITANICUM.
ron 1/20° de minime) d’une solution contenant une partie d’azotate d’ammoniaque pour 146 parties d’eau, de facon à ce que la quantité de liquide entourant chaque glande fait légèrement augmentée; cependant, quand je les observai deux heures après, ces trois glandes étaient sèches. . D'autre part, je plaçai, sur dix glandes, sept parcelles de verre et trois parcelles de charbon, ayant à peu près le même volume que les parcelles des substances organiques dont je viens de parler; j’observai quelques-unes de ces glandes pendant dix-huit heures, et d’autres pendant deux ou trois jours, sans pouvoir découvrir le moindre signe de réabsorption de la sécrétion. Dans les premiers cas, l'absorption de la sécrétion doit donc provenir de la présence de quelques substances azotées, déjà solubles, ou devenues telles par la sécrétion. Comme la fibrine dont je me suis servi était pure, et qu’elle avait été bien lavée dans l’eau distillée, après avoir été conservée dans de la glycérine, et comme le cartilage avait longtemps séjourné dans l’eau, je pense que la sécrétion avait agi sur ces substances et les avait rendues solubles pendant le court intervalle que j’ai indiqué ci-dessus.
Les glandes n’ont pas seulement la faculté de réabsorber facilement leur sécrétion, mais elles ont aussi celle de sécréter facilement de nouveau; cette dernière faculté a sans doute été acquise par la glande en conséquence de ce que les insectes enlèvent ordinairement les gouttes de sécrétion qui doivent être remplacées le plutôt possible. J'ai estimé, dans quelques cas seulement, la durée de la période au bout de laquelle les glandes recommencent à sécréter. Au bout de vingt-deux heures, les glandes qui s étaient desséchées en une heure trente minutes, par suite de l’apposition sur elles de morceaux de viande, sécrétaient de nouveau; il en a été de même, au bout de vingt-quatre heures, pour une glande sur laquelle j'avais placé un morceau d’albumine. Les trois glandes sur lesquelles j'avais
placé une goutte d’une solution d’azotate d’ammoniaque, et qui s’étaient desséchées au bout de deux heures, se mirent à sécréter de nouveau douze heures après.
Les tentacules ne sont pas doués de mobilité. — J'ai observé, avec le plus grand soin, beaucoup de grands tentacules auxquels adhéraient des insectes; j’ai placé sur les glandes de beaucoup d’autres tentacules des fragments d'insectes, des morceaux de viande crue, d’albumine, etc., des gouttes d’une solution de deux sels d’ammoniaque et de salive, sans pouvoir jamais découvrir la moindre trace de mouvement. A bien des reprises, j'ai irrité les glandes avec une aiguille, j'ai gratté et piqué le limbe de la feuille, sans que ni le limbe ni les tentacules se soient jamais infléchis. Nous pouvons donc en conclure que les tentacules n’ont pas la faculté de se mouvoir.
De la faculté d'absorption possédée par les glandes. — J'ai déjà démontré indirectement que les glandes surmontant les pédicelles absorbent les substances animales. Leur changement de couleur et l'agrégation de leur contenu, quand on laisse les glandes en contact avec des substances ou des liquides azotés, est une nouvelle preuve à l'appui de ce fait. Les observations suivantes s’appliquent aux glandes surmontant les pédicelles et aux petites glandes sessiles. Avant qu’une glande ait été stimulée, les cellules extérieures ne contiennent ordinairement qu'un liquide pourpre limpide; les cellules plus centrales contiennent des masses de matière granuleuse pourpre qui affectent à peu près la forme d’une mûre. Je plaçai une feuille dans une petite quantité d’une solution contenant une partie de carbonate d’ammoniaque pour 146 parties d’eau (3 grains de sel pour une once d’eau), les glandes noircirent immédiatement et devinrent bientôt tout à fait noires, Ce changement est di à l'agrégation fortement
394 DROSOPHYLLUM LUSITANICUM.
prononcée du liquide contenu dans les cellules, et plus particulièrement dans les cellules intérieures. Je plongeai une autre feuille dans une solution d’azotate d’ammoniaque faite au même degré. Au bout de vingt-cinq minutes, les glandes avaient pris une teinte un peu plus foncée, au bout de cinquante minutes, la teinte devint plus foncée encore, et, au bout d'une heure trente minutes, elles étaient devenues d’un rouge si foncé qu’elles paraissaient presque noires. Je plongeai d’autres feuilles dans une faible infusion de viande crue et dans de la salive humaine; au bout de vingt-cinq minutes, les glandes avaient pris une teinte plus foncée, et, au bout de quarante minutes, elles étaient devenues si foncées qu’on aurait presque pu dire qu’elles étaient noires. L’immersion même, pendant un jour entier, dans l’eau distillée cause quelquefois une certaine agrégation à l’intérieur des glandes, et elles prennent, en conséquence, une teinte un peu plus foncée. Dans tous ces cas, les glandes sont affectées exactement de la même facon que celles du Drosera. Toutefois, le lait qui agit si énergiquement sur le Drosera, semble avoir un peu moins d’action sur le Drosophyllum, car les glandes de ce dernier n’avaient guère changé de couleur après une immersion d’une heure vingt minutes, mais elles prirent une teinte plus foncée au bout de trois heures. Je plongeai dans la solution de carbonate d’ammoniaque des feuilles que j'avais laissées pendant sept heures dans une infusion de viande crue ou dans la salive, les glandes prirent alors une couleur verdatre; si, au contraire, je les avais placées tout d’abord dans la solution de carbonate, elles seraient devenues noires. Dans ce dernier cas, l’ammoniaque se combine probablement avec l'acide de la sécrétion, et n’exerce, par conséquent, aucune action sur la matière colorante; quand, au contraire, les glandes sont plongées d’abord dans un liquide organique, l'acide est employé pour le travail de la digestion, ou les
parois des cellules deviennent plus perméables, de sorte que le carbonate non décomposé pénètre dans les cellules et agit sur la matière colorante. Si l’on place sur une glande une parcelle de carbonate d’ammoniaque sec, la couleur pourpre disparaît rapidement, à cause probablement d'un excès de sel. En outre, la glande est tuée.
Occupons-nous actuellement de l’action exercée par les substances organiques. Les glandes sur lesquelles je plaçai des morceaux de viande crue prirent une teinte plus foncée, et, au bout de dix-huit heures, le contenu des cellules était visiblement agrégé. Je plaçai sur plusieurs glandes des morceaux dalbumine et de fibrine; elles prirent une teinte plus foncée au bout de deux ou trois heures; dans un cas, la couleur pourpre disparut complétement. Je comparai des glandes qui avaient capturé des mouches à d’autres glandes qui se trouvaient tout auprès; bien qu’elles ne diflérassent pas beaucoup en couleur, il y avait une différence bien prononcée dans leur état dagrégation. Dans quelques cas, toutefois, je ne pus observer aucune différence sensible, ce qui paraissait provenir de ce que les insectes avaient été capturés depuis longtemps, et que, par conséquent, les glandes avaient repris leur état naturel. Dans un cas, un groupe de glandes sessiles incolores auxquelles adhérait une petite mouche présentait un aspect tout particulier; ces glandes, en effet, étaient devenues pourpres, grâce à des matières granuleuses pourpres qui revêtaient les parois de leurs cellules. Il me faut ici faire une réserve, c’est que peu de temps après l’arrivée de mes plantes du Portugal, au printemps, les glandes paraissaient insensibles à l’action des morceaux de viande, des insectes ou d’une solution d'ammoniaque ; c’est là une circonstance que je ne peux expliquer.
Digestion des substances animales solides. — En es-
396 DROSOPHYLLUM LUSITANICUM.
sayant de placer des petits cubes d’albumine sur deux des glandes supportées par des pédicelles, ces cubes glissèrent, et, enduits de la sécrétion, restérent sur quelques petites glandes sessiles. Au bout de vingt-quatre heures, l’un de ces cubes était complétement liquéfié, bien que quelques filaments blancs fussent encore visibles: l’autre était presque complétement arrondi, mais n’était pas encore dissous. Je plaçai deux autres cubes sur les glandes élevées, et je les y laissai pendant deux heures quarantecinq minutes, au bout duquel temps toute la sécrétion était absorbée; toutefois, les cubes n’avaient pas été perceptiblement attaqués, bien que, sans aucun doute, les glandes aient dû puiser chez eux une minime quantité de matières animales. Je placai alors ces cubes sur les petites glandes sessiles qui, stimulées de cette façon, se mirent à sécréter abondamment pendant sept heures. L’un de ces cubes avait été presque complétement liquéfié pendant ce court espace de temps; tous deux l’étaient complétement au bout de vingt et une heures quinze minutes; toutefois, on pouvait encore observer dans les petites masses liquides quelques filaments blancs. Ces filaments disparurent après une nouvelle période de six heures trente minutes, et le lendemain matin, c'est-à-dire quarante-huit heures après que les cubes avaient été placés sur les glandes, les matières liquéfiées étaient complétement absorbées. Je plaçai sur une autre glande pedicellée un cube d’albumine; cette glande absorba d’abord la sécrétion, puis se remit à sécréter au bout de vingt-quatre heures. Le cube, entouré de la sécrétion, resta sur la glande pendant une nouvelle période de vingt-quatre heures, sans être attaqué ou ne l'étant que fort peu. Nous pouvons conclure de ces expériences que la sécrétion des glandes pedicellées, bien que fortement acide, a peu de puissance digestive, ou bien que la quantité de sécrétion déversée par une seule glande ne suffit pas pour dissoudre une parcelle
dalbumine qui, pendant le même laps de temps, ,aurait été dissoute par la sécrétion de plusieurs petites glandes sessiles. La mort de ma dernière plante m'a empêché de déterminer laquelle de ces hypothèses était la vraie.
Je pris quatre petites parcelles de fibrine pure que je disposai de façon à ce que chacune d’elles reposat sur une, deux ou trois glandes pedicellées. Au bout de deux heures trente minutes, la sécrétion de ces glandes avait été absorbée, et les parcelles de fibrine étaient presque desséchées. Je les placai alors sur des glandes sessiles. Au bout de deux heures trente minutes, une de ces parcelles me parut complétement dissoute, mais j’ai pu me tromper. Au bout de dix-sept heures vingt-cing minutes, une seconde
parcelle était liquéfiée, mais le liquide examiné au micros-
cope contenait encore des granules de fibrine flottant ca et là. Les deux autres parcelles étaient complétement liquéfiées au bout de vingt et une heures trente minutes; mais j’ai pu encore distinguer quelques granules dans une des gouttes. Toutefois, ces granules étaient complétement dissous aprés une nouvelle période de six heures trente minutes, et la surface de la feuille était, sur un certain espace, recouverte d’un liquide limpide. Il résulte de ces expériences que le Drosophyllum digère l’albumine et la fibrine un peu plus rapidement que le Drosera, ce qu’il faut peut-être attribuer au fait que l'acide, et probablement aussi une petite quantité de ferment, sont présents dans la sécrétion avant que les glandes aient été stimulées, de telle sorte que la digestion commence immédiatement.
Conclusions. — Les feuilles linéaires du Drosophyllum ne diffèrent que légèrement de celles de certaines espèces de Drosera. Les principales différences sont : 1° la présence de petites glandes sessiles qui, comme celles de la Dionée, ne sécrètent qu'après avoir été excitées par l’ab-
sorption de matières azotées. Toutefois, on observe des glandes semblables sur les feuilles du Drosera binata, et elles paraissent être représentées par les papilles sur les feuilles du Drosera rotundifolia. 2° La présence de tentacules sur la surface inférieure des feuilles; mais nous avons vu que quelques tentacules, disposés irrégulièrement et tendant à disparaître, existent encore sur le côté inférieur des feuilles du Drosera binata. Il y a de plus grandes différences de fonctions entre les deux genres. La plus importante de ces différences est que les tentacules du Drosophyllum sont privés de motilité, faculté qui est compensée en partie par le fait que les gouttes de sécrétion visqueuse se détachent facilement des glandes; de telle sorte que, dès qu’un insecte se trouve en contact avec une goutte, il peut encore s'éloigner, mais il touche bientôt d’autres gouttes, puis, étouffé par la sécrétion, il tombe sur les glandes sessiles et meurt. Une autre différence est que la sécrétion des glandes pedicellées, avant que ces glandes aient été excitées, est fortement acide et contient pentêtre une petite quantité du ferment convenable. Enfin, ces glandes ne sécrètent pas plus abondamment quand elles sont excitées par l'absorption de matières azotées; au contraire, elles réabsorbent leur propre sécrétion avec une rapidité extraordinaire, et, au bout de quelque temps, elles se remettent à sécréter. Toutes ces circonstances découlent probablement du fait que les insectes n’adherent pas ordinairement aux glandes avec lesquelles ils se sont trouvés d’abord en contact, bien que cela arrive quelquefois, et aussi du fait que c’est la sécrétion des glandes sessiles qui dissout principalement les substances animales continues dans le corps des insectes.
RORIDULA. 399
RORIDULA.
Roridula dentata. — Cette plante est originaire de la région occidentale du cap de Bonne-Espérance; un spécimen m'a été envoyé du jardin de Kew, mais à l’état sec. Le Roridula a une tige et des branches presque ligneuses; il semble atteindre une hauteur de quelques pieds; les feuilles sont linéaires et elles se terminent en pointe au sommet. Leurs surfaces supérieure et inférieure sont concaves, la partie médiane ayant une grande épaisseur ; ces deux surfaces sont couvertes de tentacules qui diffèrent beaucoup en longueur; les uns sont trèslongs, particulièrement ceux qui se trouvent au sommet des feuilles, les autres sont très-courts. Les glandes different aussi beaucoup en grosseur; elles sont quelque peu allongées et portées sur des pédicelles multicellulaires.
Cette plante ressemble donc, sous bien des points, au Drosophyllum, bien qu’elle diffère de ce dernier sous les rapports suivants. Je n'ai pas pu découvrir de glandes sessiles ; ces glandes seraient d’ailleurs inutiles à la plante, car la surface supérieure des feuilles est complétement recouverte de poils pointus unicellulaires, formant un angle droit avec le limbe. Les pédicelles des tentacules ne contiennent pas de vaisseaux spiraux, et il n’y aaucune cellule spirale à l’intérieur des glandes. Les feuilles se présentent souvent par touffes; elles sont pinnatifides, les lobes faisant un angle droit avec le principal limbe linéaire. Les lobes latéraux sont souvent très-courts et ne portent qu'un seul tentacule terminal accompagné de deux ou trois autres tentacules courts situés près de lui. On ne peut établir aucune ligne de démarcation bien marquée entre les pédicelles des longs tentacules terminaux et le sommet très-pointu des feuilles. Il est possible
400 BYBLIS.
toutefois de fixer arbitrairement l’endroit jusqu’ou s’étendent les vaisseaux spiraux partant du limbe, mais il n’existe aucune autre distinction.
Les nombreuses parcelles de substance collées aux glandes prouvent évidemment que celles-ci sécrètent une grande quantité de matière visqueuse. Un grand nombre d'insectes appartenant à des espèces variées adhéraient aussi aux feuilles. Je n’ai pu découvrir aucune trace d’une inflexion des tentacules sur les insectes capturés; si ces tentacules avaient été doués de la faculté du mouvement, j'aurais pu, sans aucun doute, m'en apercevoir, même sur un spécimen desséché. Ge caractère négatif semble prou— ver que le Roridula ressemble à l'espèce septentrionale, le Drosophyllum.
BYBLIS. :
Byblis gigantea (Australie occidentale). — Les directeurs du jardin de Kew m’ont envoyé un spécimen desséché de Byblis ayant environ 18 pouces de hauteur et une forte tige. Les feuilles atteignent quelques pouces de longueur; elles sont linéaires, légèrement aplaties, avec une petite côte à la surface inférieure et recouvertes de tous côtés par des glandes de deux espèces : des glandes sessiles disposées en rangées et d’autres glandes supportées par des pédicelles assez longs. Ces pédicelles sont plus longs vers le sommet étroit des feuilles; en cet endroit, ils égalent le diamètre de la feuille. Les glandes affectent une teinte pourpre; elles sont très-aplaties -et consistent en une seule couche de cellules rayonnantes au nombre de 40 ou 50 dans les glandes les plus grandes. Les pédicelles se composent de cellules simples allongées, aux parois incolores et très-délicates, sur lesquelles on remarque les traces de lignes spirales très-fines. Je ne saurais dire si ces lignes proviennent de la contraction
résultant du desséchement des parois, mais le pédicelle entier est souvent roulé en spirale. Ces poils glandulaires ont une conformation beaucoup plus simple que les prétendus tentacules des genres précédents, et ils ne diffèrent pas essentiellement des poils d’une foule d’autres plantes. Les pédoncules des fleurs portent des glandes semblables. Le caractère le plus singulier de ces feuilles est que la pointe s’élargit de façon à former une petite protubérance recouverte de glandes, protubérance qui est environ un tiers plus large que les parties adjacentes de la feuille qui se termine en pointe. Dans deux endroits, des mouches mortes adhéraient aux glandes, Comme on ne connaît aucun exemple de conformations unicellulaires douées de motilité!, le Byblis, sans aucun doute, capture les insectes uniquement à l’aide de ses sécrétions visqueuses. Ces insectes étouffés par la sécrétion tombent probablement sur les petites glandes sessiles qui, à en juger par analogie avec le Drosophyllum, déversent alors leur sécrétion et s’assimilent ensuite les substances digérées.
Observations supplémentaires sur la puissance d'absorption au moyen des poils glandulaires d’autres plantes. — Il ne sera pas inutile de faire ici quelques observations sur ce sujet. Gomme les glandes de beaucoup d’espèces, sinon de toutes les especes de Droséracées absorbent différents liquides, ou tout au moins permettent a ces liquides de les pénétrer facilement?, il semble désirable de nous assurer jusqu'à quel point les glandes d’autres plantes qui ne sont pas spécialement adaptées pour la capture des insectes, possèdent la même propriété. Les plantes choi-