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Les plantes

LORSQUE l'homme civilisé se promène à travers les rues des grandes capitales, il observe partout les traces de l'activité de ses semblables, et la végétation semble avoir disparu totalement de son voisinage; le sol est recouvert de pavés ou de bitume et la terre nourricière des plantes est complètement supprimée : les maisons, les usines, les palais, les temples apparaissent à tous les coins de l'horizon et le végétal paraît absent ou dompté. Cependant, de-ci de-là, quelques arpents de sol sont demeurés libres et transformés en jardins pour rappeler au souvenir de l'observateur qu'au delà des fortifications des villes se pressent des légions d arbres et d'herbes prêts à livrer l'assaut. A la moindre défaillance de la civilisation, de partout affluent des semences qui s insinuent entre les pierres des édifices pour les disjoindre, les renverser et pour reprendre possession d'un empire qui a été traîtreusement enlevé aux vrais possesseurs du sol. On pouvait voir, il y a quelques années, à la Cour des Comptes, une telle expérience faite en plein Paris, par la volonté du gouvernement et du parlement. C'était une ruine bien étrange et bien curieuse. Le

monument tel qu'il était sorti des mains des fédérés de la Commune, dévasté par l'incendie, ses balcons tordus, ses pans de murs à moitié écroulés, ses pièces à jour au travers desquelles on voyait le ciel, avait été abandonné à l'invasion du monde végétal. Les plantes avaient pullulé, les herbes folles, les arbres s'étaient installés en maîtres, et, après dix années, leur œuvre avait été extraordinaire. La civilisation humaine est donc une simple tache, une moisissure à la surface de l'écorce terrestre que les hommes entretiennent et défendent par une lutte de tous les instants, avec un acharnement inlassable. Dans nos climats du Nord, la lutte est déjà intense, mais dans les pays chauds, le combat est plus âpre encore : Le lecteur pourra contempler le Bouddha majestueux et résigné représenté par notre première gravure ; ce dieu, habillé de végétations, coiffé de lianes, assiste à son propre émiettement dans les solitudes du Siam ; là, les monuments abandonnés disparaissent rapidement, engloutis sous la forêt vierge voisine, et cela peut être un moyen de conservation partielle. Tel est le cas pour les ruines d'Angkor, au Cambodge, où les palais merveilleux de cette ville enchantée et mystérieuse ont été ensevelis pendant des siècles, ignorés des humains, sous la forêt qui avait repris possession du sol.

L'homme a d'ailleurs porté la lutte sur le territoire ennemi, et partout, surtout dans les pays septentrionaux, le monde des plantes est soumis à sa sévère discipline, domestiqué pour son usage. Chaque année, surd'immenses territoires, la végétation est enlevée, le sol nettoyé par un labour patient, et la semence féconde est déposée en terre « par le geste auguste du semeur ». C'est grâce à ces grandes plaines cultivées et aux récoltes qu'elles produisent que le civilisé, voyant son pain assuré, peut scruter le ciel ou descendre en lui-même et créer la science, l'art, la poésie et tout le magnifique édifice de la civilisation.

Si en Europe notre aliment fondamental est obtenu grâce au Blé, c'est à l'aide du Riz que les immenses populations asiatiques se nourrissent dans les contrées chaudes, et la culture en est faite en terrains inondés. L'humidité abondante fournie aux plantes, jointe à la chaleur intense du soleil, peut permettre deux récoltes en une année; aussi ne devons -nous pas être étonnés de savoir

une attention inquiète qu'il surveille la levée de son Blé, l'éclosion des fleurs de sa Vigne; chaque jour amène une occupation nouvelle et un souci nouveau; tantôt c'est la gelée qu'il redoute, la grêle, l'orage ; à un autre moment il se lamente sur la sécheresse ou bien il gémit sur l'absence du soleil, sur la lenteur avec laquelle mûrissent ses moissons. Par contre, à d'autres heures, quelle acti-

Ruines de la Cour des Comptes, en 1898.

que l'Asie a été le berceau des grandes civilisations de l'antiquité, qui se sont toujours épanouies là où l'eau abondait dans les pays chauds, comme le long du Nil dans l'ancienne Egypte ou de l'Euphrate et du Tigre dans la Chaldée où naquit la culture du Blé.

Pascal a comparé l'humanité à un homme qui vivrait toujours et toujours progresserait. Sa tâche primitive, à l'aube de l'histoire, a été de lutter contre les plantes et de les utiliser. On peut comparer cet homme-humanité qui ne meurt jamais à un laboureur ou à un jardinier dont la vie entière est occupée aux soins qu'il donne à la végétation. Depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher il vit avec les plantes, il les soigne, il les arrose, il les plante, il les repique, il les arrache, il les récolte, il les vend. 11 consacre un certain temps chaque jour à nettoyer le sol, à ratisser les allées afin d'arrêter l'invasion des herbes folles, mais ses principaux efforts sont consacrés aux grands champs cultivés ou aux plantes du potager qui doivent le nourrir. Il ne néglige cependant pas le jardin d'agrément qu'il inonde d'une pluie bienfaisante, car les belles fleurs réjouissent le regard, éloignent la tristesse et contribuent puissamment à l'embellissement de la vie en jouant un rôle si important dans l'art et dans l'ornementation.

L'homme des champs, laboureur ou viticulteur, n'a point d'autre pensée que celle de faire fructifier son champ, et c'est avec

Cl. de l'Office colonial.

Ruines d'Angkor-Vat (Cambodge).

vite il déploie, par exemple à l'époque du jaunissement des champs de Blé, au temps de la vendange. Il n'a qu'une idée en tête, celle de ses plantes et de la récolte qu'il en attend.

Le citadin n'a pas de pareilles pensées et il oublie volontiers quelle place importante le monde végétal tient dans son existence. Il lui suffit cependant, pour s'en rendre compte, d'aller se promener un matin sur un marché, par exemple sur le carreau des Halles, pour voir l'immense variété de tout ce que consomme chaque jour une grande capitale comme Paris. Dans le roman d'Emile Zola, « le Ventre de Paris », cette description est faite d'une manière puissante et c'est une obsession pour le lecteur que de voir réapparaître à tous les chapitres cette énumération formidable de ce qu'exige la vie de plusieurs millions d'hommes en légumes, en fruits de toutes sortes : carottes, oignons, navets, pommes de terre, fraises, cerises, pommes, poires, pêches forment des amoncellements énormes et multicolores, qui, chaque matin, sont happés avec une rapidité merveilleuse. Il suffit d imaginer une cause quelconque mettant obstacle à l'arrivée de toutes les denrées végétales, une grève de chemins de fer, l'apparition d une armée ennemie, un siège, une inondation, pour voir tout à coup la vie sociale s'arrêter et l'homme civilisé, endormi par le bien-être, disparaître pour faire place au barbare sauvage et affamé qui constituait les hordes primitives de l'humanité.

Le laboureur, le jardinier, dont toute l'existence est consacrée aux soins à donner aux plantes, a tout intérêt à les bien connaître et cela à tous les points de vue. Il doit d'abord savoir les distinguer les unes des autres. Il est bien évident qu'il ne confondra pas un Chou avec une Pomme de terre, mais il devra s'efforcer de discerner des différences plus délicates, de distinguer, par exemple, les particularités infimes qui séparent les variétés de Céréales. Il devra rassembler des séries de plantes voisines appartenant à une catégorie à laquelle il se consacrera particulièrement. Celui-là soi-

INTRODUCTION

gnera les légumes, et la culture maraîchère n'aura plus de secrets pour lui ; cet autre s'attachera aux plantes ornementales de jardins : les Roses, les Dahlias, les Chrysanthèmes seront l'objet de ses efforts; un troisième se consacrera à la culture des serres et des merveilles qu'on y rassemble : Orchidées, Fougères, plantes grasses, etc., car un seul type de ces plantes mérite une attention

Les besoins de notre espèce sont innombrables ; l'homme ne doit pas seulement se nourrir, il faut qu'il fabrique ses vêtements, qu'il se construise des habitations, qu'il alimente en matière première les innombrables industries créées par son esprit inventif.

Les plantes textiles, comme le Cotonnier, le Lin, le Chanvre ont depuis un grand nombre de siècles une place considérable

Culture du Riz au Japon : la Plantation.

de tous les instants de la part d'un praticien. Chacun a intérêt à avoir une spécialité, à la condition de trouver le moyen de communiquer sa manie à son semblable, de le convaincre qu'il a acquis une maîtrise dans un art difficile et qu'il est intéressant de conserver un trésor rassemblé avec beaucoup de peine. Mais le goût de la collection n'est pas le seul que doive avoir celui qui vit des plantes ; il doit aussi connaître leurs mœurs, leurs propriétés, leur manière de vivre; il a besoin de savoir comment elles naissent, comment elles se reproduisent, comment elles meurent. Un exemple montrera, mieux que toute autre chose, la portée d'un pareil renseignement obtenu par un homme habile. Dans les serres de la maison Veitch, qui, en Angleterre, sont depuis plus d'un demi-siècle consacrées à la culture des Orchidées, il y avait vers 1850 un jardinier émérite nommé Dominy qui cultivait ces plantes avec beaucoup de méthode et d'attention ; ayant appris d'un médecin, le Dr Harris, le mécanisme de la fécondation pour ces fleurs, il réussit l'hybridation de Cypripèdes ou Sabots de Vénus et ces croisements furent féconds. Il fut assez habile pour réaliser la germination très difficile des semences ainsi obtenues et, après des années d'efforts, les premiers hybrides artificiels d'Orchidées firent leur apparition sur la place, et ils trouvèrent des amateurs qui les payèrent au poids de l'or; cette expression n'est pas une métaphore, car on a vu un seul pied payé parfois jusqu'à 10 000 francs. Evidemment la culture faite de cette façon devient un art extrêmement délicat et l'on conçoit que la maison qui possède un pareil artiste fasse les plus grands efforts pour conserver sa collaboration. L homme-humanité de Pascal, auquel nous faisions allusion plus haut, a été amené, de même que le jardinier auquel nous le comparions, à se perfectionner dans le cours des siècles, à étendre ses connaissances, à multiplier et à varier ses cultures. L'homme ne vit pas que de pain, il a besoin de légumes, de fruits. Ces derniers occupent une place prépondérante dans son alimentation : chercher des fruits comme les poires, les pommes, les cerises, et de plus en plus gros, de plus en plus succulents, de plus en plus précoces ou de plus en plus tardifs a été une tâche importante. La découverte de types de culture supérieurs à ceux qui existaient a été un problème de premier ordre qui a contribué à l'enrichissement des contrées où les bonnes variétés ont pu se propager.

Sabots de Vénus.

dans les cultures humaines. Les transformations de ces matières premières ont été le point de départ de toutes les inventions de machines qui font la gloire de l'Europe.

L'évolution de l'industrie a été aussi provoquée et accélérée par la nécessité d'extraire les matières grasses ou oléagineuses d'un grand nombre de Pavot, Arachide,

graines : Palmier à huile, Cocotier, Lin, Colza Ricin, Cotonnier, Aleurite ou Abrasin, etc.

Dans ces dernières années, les applications multiples du caoutchouc, notamment pour les bandages des roues des bicyclettes, des automobiles, de toutes les voitures, ont eu comme conséquence la nécessité de récolter ou de produire une quantité énorme de cette matière première qui s extrait en saignant diverses plantes, surtout des grands arbres du bassin de l'Amazone. On croyait les réserves des immenses forêts vierges du Brésil inépuisables, mais l'industrie de la locomotion a pris un tel essor qu'il a fallu exploiter les plantes à caoutchouc de l'Afrique tropicale et que les Anglais ont installé d'immenses cultures dans les Straits settlements de la presqu'île de Malacca et dans l'île de Ceylan.

De même, l'industrie des câbles sous-marins n'a pu se développer que grâce à la gutta-percha, et l'exploitation des arbres producteurs a été faite avec une intensité si barbare dans les forêts de 1 archipel de la Sonde que des espèces précieuses ont complètement disparu ; ce serait une perte sans remède si heureusement le jardin

botanique de Buitenzorg, à Java, n'avait pris soin de sauver les types les plus rares et de la plus haute valeur qu'une exploitation féroce allait faire disparaître.

L'industrie du bois de construction est beaucoup plus importante et plus ancienne.

C'est par l'exploitation des forêts que l'homme a de tout temps extrait les matériaux dont il a besoin pour la construction de ses maisons, de ses meubles, de ses parquets et de tous les menus objets fabriqués par le menuisier, le tourneur, et dont on ne peut se passer. L'exploitation se fait d'une manière intense dans la montagne, et les troncs d'arbres, précipités dans les lacs, les rivières, sont amenés par flottage, ce qui réduit singulièrement les frais de transport.

L'industrie de la teinture est depuis longtemps extrêmement florissante : dans tous les temps et chez tous les peuples, les étoffes aux couleurs vives ont toujours été appréciées et les matières colorantes comme l'indigo, la garance, pour ne citer que les plus connues, peuvent s'extraire de certaines plantes. Les espèces à tanin qui servent au tannage des peaux sont également indispensables pour l'industrie et partout on recherche avec soin les plantes nouvelles qui peuvent en fournir, car ce n'est pas seulement de l'écorce de Chêne que l'on peut l'extraire, et la Canaigre notamment, qui pousse à l'état sauvage et en grande abondance dans les terres basses et sablonneuses de l'Arizona, du Mexique, a dans ces derniers temps beaucoup attiré l'attention des tanneurs.

Les plantes narcotiques, comme le Tabac, le Pavot à opium, occupent une place malheureusement trop grande dans la vie humaine, car s'il y a des plantes indispensables, il en est un certain nombre, comme l'Absinthe ou celles qui produisent le haschisch, dont on pourrait avec avantage se passer.

Beaucoup de plantes sont bienfaisantes et le nombre des plantes médicinales est considérable. Si, pour certaines d'entre elles, les propriétés curatives qu'on leur attribue ne sont pas toujours aussi effectives que veulent bien le dire ceux qui les préconisent et s'il y a des modes dans les médicaments comme en toutes choses, il y a par contre des plantes (comme le Quinquina, qui

Le flottage du bois au Canada.

Cl. J. Boyer.

Bestiaux dans un pâturage.

fournit la quinine) qui ont rendu d'immenses services à l'humanité.

Enfin, l'homme n a pas seulement à s'occuper de ce qui peut l'intéresser lui-même, il doit encore songer aux animaux qu'il a domestiqués et qui lui rendent des services si grands dans toute son existence.

Le perfectionnement de l'industrie tend à réduire leurs services : le développement prodigieux de l'automobilisme n'arrivera peut-être pas à supprimer le cheval, mais certainement à réduire beaucoup son emploi. Cependant l'homme n'est pas près de se passer du bœuf de labour, de la vache à lait, du mouton de boucherie. Il faut nourrir tout ce bétail, et l'alimentation de tous ces animaux est l'origine de très grandes cultures fourragères. Dans les pays du Nord, la constitution des pâturages est facile; mais dans les régions désertiques il n'en est plus ainsi et la question de l'élevage du bétail devient une des grandes préoccupations de l'agriculteur. Les plantes des pays très secs où la végétation est restreinte sont d'ailleurs armées contre la dent des ruminants par des épines qui les protègent très efficacement. Il faut donc trouver des espèces ou des variétés que la nature et l'art du sélectionneur sont parvenus à rendre lisses et qui peuvent servir à l'alimentation des animaux domestiques.

Cette rapide revision suffit pour nous faire entrevoir l'importance immense des plantes pour l'homme et le rôle considérable qu'elles jouent dans les civilisations. Ne négligeons pas de rappeler qu'elles servent à embellir l'existence humaine, si souvent attristée ; quelques fleurs à la fenêtre de Jenny l'ouvrière lui donnent un peu de joie et de gaieté. L'élégance des fleurs et leur beauté les rendent extrêmement intéressantes pour l'artiste et la place qu'elles occupent dans l'art moderne est considérable.

Elles ont d'ailleurs une autre tâche, moins apparente celle-là, mais non moins efficace, c'est de purifier l'atmosphère que la vie animale vicie d'une manière intense par la respiration ; sans les plantes qui régénèrent l'oxygène et qui absorbent l'anhydride carbonique, l'atmosphère deviendrait bientôt irrespirable et la vie disparaîtrait de la surface du globe. On peut se rendre compte de leur utilité quand, dans un appartement, dans un laboratoire, on veut avoir un aquarium pour y élever des petits poissons, il est indispensable d'y mettre des plantes d'eau afin de régénérer l'oxygène ; sinon il faut faire circuler dans le liquide un courant de bulles d'air. La plante joue donc un grand rôle dans les harmonies naturelles; sans le végétal, l'animal ne peut exister, non seulement parce que le premier fabrique l'air respirable, mais parce qu'il lui donne les éléments de sa nourriture. La plante se contente pour vivre de l'air, de la lumière et du sol. On a pu dire que c'est « un rayon de soleil condensé ».

Un autre rôle des plantes ne peut pas être passé sous silence, celui des infiniment petits sous forme de poussière dans l'atmosphère et qui constituent les microbes dont les immortels travaux de Pasteur ont révélé l'immense importance. Les Champignons microscopiques ont un rôle presque aussi grand dans le monde ; ils pullulent partout sous forme de moisissures, de parasites, et les maladies contagieuses qui s'étendent à toutes les plantes cultivées d un pays pour le ruiner manifestent ainsi l'étendue de leur domaine.

Cl. C. Reid.

INTRODUCTION

Forêt de Fougères arborescentes en Australie.

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