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LES ASPECTS DE LA VÉGÉTATION

Le vent, les eaux, le feu central, creusent les vallées, sculptent les rivages, créent les reliefs. Les grandes lignes du paysage résultent du travail incessant de ces forces qui modèlent les roches composant l'écorce terrestre. Cette ossature déroches compactes, massives, n'apparaît qu en un petit nombre de points; partout ailleurs, elle est recouverte d'une riche parure de plantes qui puisent leur nourriture dans le sol superficiel ou terre végétale.

La terre végétale. — Comment se forme la terre végétale ? Les premiers artisans en sont les Lichens, plantes inférieures qui, sous la forme de lames ou de croûtes blanchâtres, grises, jaunes ou brunes, sont répandues partout sur l'écorce des arbres, les murs, le sol. Les Lichens prennent possession du roc nu, s'y cramponnent, attaquent sa surface et, de leurs débris accumulés, joints aux débris de la roche, forment une mince couche de matière organique dans laquelle se développent bientôt les germes de Mousses qu'apporte le vent.

Celles-ci continuent l'attaque, ajoutent à l'épaisseur de la couche d'humus et préparent le terrain dans lequel vivront plus tard des végétaux d'un ordre plus élevé.

La durée d'une existence humaine suffit à l'accomplissement de ce travail. Des vieillards vous diront qu'au temps de leur enfance ils ont connu, blanc et net, dans la nouveauté de sa pierre, le mur de ce jardin de village dont les parois disjointes sont

Orpins et Joubarbes sur un mur

maintenant mouchetées de Lichens, tapissées de verdure et de Heurs, et dont le faîte disparaît sous une végétation adventice de Coquelicots, de Giroflées, de Sédumsou Orpins et de Joubarbes. Certaines tranchées de chemins montrent comment la roche cède a 1 action des racines (fig. ]). En bas, elle est intacte; plus haut, craquelée, puis formée d'éléments séparés, de pierrailles disséminées dans une substance déjà terreuse ; elle disparaît complètement dans la partie superficielle qui supporte les végétaux.

Les flores naturelles ou modifiées par 1 homme sont un des éléments importants du paysage. Tous les lieux où les plantes ne peuvent vivre : déserts, régions polaires, sommets glacés, sont l'image même de la mort et de la désolation. Combien, grâce aux végétaux, sont admirablement variés les spectacles de la nature !

Au cours de cet ouvrage, nous étudierons 1 action du milieu sur les plantes, ainsi que les lois qui président à leur distribution à la surface du globe. Nous voulons seulement, pour l'instant, appeler l'attention sur leurs physionomies si diverses, sur leurs modes de groupement, et contempler en amis du beau quelques paysages botaniques.

Qu on se serve du gros bout ou du petit bout de la lorgnette, qu'on contemple du haut d'une colline un vaste ensemble de pays ou qu'on se penche sur le moindre tapis de verdure, le spectacle offert par le monde végétal est toujours magnifique.

<< Je n'ai jamais observé la simple corolle de la plus petite fleur, dit Bernardin

Petite flore

de Saint-Pierre, que je ne l'aie vue composée d'une matière admirable, parsemée de brillants et teintée des plus vives couleurs. »

La flore d'un talus. — Voulezvous que, pour commencer, nous regardions ensemble un paysage en miniature : le talus de ce chemin creux.

C'est l'hiver : l'herbe est rare et les fleurs sont absentes, mais des Lichens barbus, étalés, ramifiés de dix façons montrent les singularités de leur végétation ; le sol est recouvert des étranges frondaisons des Peltigères, des cornets menus des Cladonies et de la minuscule forêt des Mousses aux tiges élégantes et aux feuilles diaphanes. Au printemps, le spectacle change : les Mousses se surmontent de leurs mignonnes capsules, des fleurettes se dressent partout et, par larges plaques, le tapis des herbes disparaît sous les Pâquerettes étalant au soleil leurs rayons blancs et leur cœur d'or. Puis, c'est la poussée des hautes herbes : Graminées aux nuances ternes, mais gracieuses quand même par la disposition de leurs inflorescences. Millepertuis aux corolles dorées, Coquelicots écarlates, Bouillon blanc à la colonne de fleurs jaune pâle érigée sur un imposant piédestal de feuilles épaisses et cotonneuses, et bien d'autres plantes encore que des semis de hasard apportèrent en ce lieu.

L'automne amène la déchéance des plantes à fleurs; leur tige se dessèche, leurs feuilles jaunissent, se flétrissent, s'envolent à tous les vents. Les humbles végétaux, Mousses et Lichens,

enfouis sous la forêt des herbes hautes, reparaissent au jour et reprennent, avec l'humidité croissante, le cycle interrompu de leur végétation.

Les saisons qui se renouvellent et qui, comme on l'a dit justement, sont les climats qui voyagent et nous viennent trouver, font de cet étroit espace de terrain un tableau changeant. La vie y est active, la lutte intense pour la conquête de la lumière et la possession du sol ; des espèces succombent, d autres dominent,

Cl. de M. F. FaiJeau.

d'un talus.

Fig. 1. — Formation de la terre végétale

Conifères : Un bouquet de Pfns sylvestres.

jusqu'à ce qu'une nouvelle plante mieux douée vienne arrêter leur marche envahissante ou même les éliminer complètement. C'est, sur une scène restreinte, toute la vie du monde végétal.

La forêt en France. — Mais quittons ce minuscule coin de terre. La forêt est là toute proche et qui nous attire, infiniment variée dans ses aspects, avenante et gaie dans ses clairières, inquiétante et hostile dans ses vallons sombres, émouvante partout.

Chaque arbre a sa beauté, ses caractères, sa physionomie et produit une impression particulière rendue beaucoup plus saisissante par le groupement.

Le Chêne, roi de nos forêts, est robuste, majestueux; de son écorce crevassée, de ses branches tordues, se dégage une impression de grandeur.

Le Hêtre, tout aussi puissant, est plus élégant, avec son tronc droit, son écorce lisse, ses feuilles minces et régulières. Le Bouleau est gracieux, délicat; son écorce est d'un blanc d'argent; ses branches sont légères, flexibles, ses feuilles s'agitent au moindre vent. Les Conifères, enfin, ont un feuillage sombre et serré qui les rend lourds, massifs; leurs troncs cylindriques, égaux et tous pareils, ont un aspect monotone et triste.

Au printemps, lorsque le feuillage encore léger laisse filtrer de larges nappes de lumière, le sol des bois se pare. Perce-neige, Anémone sylvestre, Narcisse jaune, Jacinthe sauvage, Muguet, Sceau-de-Salomon, qui couvrent souvent d'immenses espaces, fleurissent à peu près en même temps et pendant une courte période. Plus tard, la frondaison s épaissit, la lumière manque; le sous-bois ne s'égaie que de quelques fleurs rares et peu brillantes.

L immensité du sujet nous déborde et nous trouble. Où trouver la place de décrire la fougeraie, les Bruyères, la si jolie flore des clairières avec ses Violettes, ses Pervenches, ses Véroniques, ses Lamiers, ses Stellaires, et celle, si curieuse, qui apparaît pendant les périodes successives d'exploitation des taillis. C'est un fait bien

connu que dans l'année qui suit la coupe d'un bois, toute une flore s'épanouit dont aucune trace n'existait auparavant. Des Ronces aux tiges férocement armées arrêtent le promeneur; la Douce-amère s'enroule autour des jeunes arbres çà et là oubliés dans la coupe précédente, un épais tapis de Fraisiers couvre le sol ; les Digitales, en terrain siliceux, dressent orgueilleusement leurs hampes garnies de corolles tubulées. L'année suivante, le taillis a poussé; la végétation herbacée est moins variée; elle disparaît peu à peu à mesure que l'ombre s'accroît, pour reparaître dix à quinze ans plus tard quand les jeunes arbres tomberont de nouveau sous la cognée du bûcheron. Ya-t-illàapport de graines venues d'endroits situés hors de la coupe ou germination de graines restées inactives dans le sol depuis la dernière exploitation ? C est un point fort discuté.

La végétation tropicale. —

Nos forêts paraissent vides et nues, si on les compare à la forêt tropicale, telle qu'on peut l'admirer dans l'Inde, au Congo, au Brésil. C'est une masse solide et compacte de verdure composée

INTRODUCTION

Cl. 0:1 col.

La végétation en forêt tropicale.

Une colonie de Digitales pourpres, en forêt de Meudon.

de centaines d'espèces d'arbres très différents. Les fleurs de ces arbres n'apparaissent pas toutes ensemble, comme sous nos climats; elles se succèdent pendant toute l'année, sont souvent petites et leurs couleurs ne frappent pas les yeux par leur masse. Partout le voyageur admire ou s'étonne. Certains arbres ont des fruits étranges, tel ce curieux Kigelia, l'Arbre à saucissons du Victoria-Nyanza, dont les fruits cylindriques, suspendus à l'extrémité de leur long pédoncule, évoquent, sur ces terres lointaines, de vagues souvenirs de la foire aux jambons.

Les Palmiers forment une des particularités les plus saillantes de la région tropicale; les Fougères y abondent, les espèces arborescentes constituent des groupes importants dans les forêts de l'Amérique, de l'Australie, de Java, de l'Afrique tropicale, etc. Les Bambous, dans les terrains un peu frais, atteignent une grosseur et une taille extraordinaires. Après les grands arbres, ce qui frappe le plus dans la forêt tropicale, c'est la profusion de plantes grimpantes qui vont fleurir au sommet des arbres, en pleine lumière. Les plantes épiphytes, Orchidées, Broméliacées, Fougères, recouvrent les branches, et chaque arbre devient lui-même une petite forêt.

Pour consoler ceux qui n'ont pas vu et ne verront jamais les splendeurs de la forêt tropicale, ajoutons avec le naturaliste Wallace :

« Cette richesse de végétation devient, à la longue, monotone, oppressive, et on regrette parfois les teintes de l'automne, si riches et si variées, des régions tempérées, le froid sommeil de l'hiver et le charme du réveil de la nature au printemps. »

Le contraste est extraordinaire entre ce monde végétal exubérant, touffu, formidable et la maigre végétation des régions désertiques ou semi-désertiques. Quels arbres étranges que ces Dracœna qui se dressent sur les plateaux de l'île Socotora, non loin de la côte des Somalis. Combien sont curieux certains aspects de Madagascar, montrant ces bosquets d'énormes Baobabs au tronc renflé à la base, ou les vallées du Natal, couvertes d'herbes rudes et d Aloès géants, colonnes cylindriques terminées par une rosace de feuilles épineuses.

Les prés et les moissons. —

La flore de la prairie, composée de plantes vivaces, amies du plein soleil, est abondante et variée. Les conditions d'humidité, la nature du terrain qui favorisent telle ou telle espèce, le

rythme saisonnier font de la prairie un parterre où se modifient constamment le décor floral et la nuance du fond, c'est-à-dire le vert des Graminées. Quelques Pâquerettes égaient seules le court gazon de l'hiver. Véroniques, Primevères, Cardamines, Boutons d'or apparaissent au printemps, bientôt suivis du blanc Narcisse des poètes, dans les prairies de montagnes. Au début de juin, sous la triple action de la chaleur, de la lumière et de l'humidité, tout un jardin jaillit du milieu des herbes : les grappes bleues des Sauges se dressent; les Scabieuses et les Jacées forment des nappes violettes et les Grandes Marguerites de larges taches blanches ; cà et là fleurissent des Plantains, des Salsifis, des Orchidées; plus tard, c'est le tour des Liserons, de l'Aigremoine, de la Tanaisie, du Millefeuille, de la Carotte sauvage et des Campanules. Dans les prés humides, septembre fait apparaître les larges corolles du Colchique d'automne, messager de l'hiver prochain.

Dans les Blés, croissent trop abondamment nos plus belles fleurs sauvages : Bleuet, Coquelicot, Nielle, Souci, Matricaire, Spéculaire miroir de Vénus, Pied-d'alouette, Chrysanthème des moissons, Nigelle, Scandix peigne de Vénus et cent autres. Cette flore élégante, venue d Orient avec les céréales, comprend surtout des

Cl. de M. Alluaud.

Kigelia d'Afrique ou arbre à saucissons (région du Victoria-Nyanza,

Groupe de Palmiers (Borassus flabelliformis) [Ancien Togoland].

Cl. G. Fischer (Vegetationsbilder).

végétaux annuels qui sont semés avec elles, grandissent en même temps que les chaumes, et mûrissent la plupart de leurs graines, avant que, de sa faucille, le moissonneur ne les couche sur le sol.

La haie. — Évoquons, en passant, la splendide floraison printanière des arbres fruitiers de nos vergers et arrêtons- nous quelques instants au pied de la haie. Pour protéger son domaine, l'homme l'enclôt surtout de plantes épineuses. Dans la haie, le Prunellier et l'Aubépine étalent leurs rameaux pointus comme des alênes ; les aiguillons des Ronces et ceux de l'Églantier renforcent cette ligne de défense et la rendent impénétrable. Par un curieux contraste, ces plantes, si peu accueillantes, ont d'admirables floraisons qui s'échelonnent du printemps à la fin de l'été. L'hiver à peine fini, le Prunellier ouvre la marche et dissimule ses piquants sous l'éphémère parure de ses fleurs délicates ; en mai, l'Aubépine lui succède et entremêle de blancs bouquets la verdure de ses feuilles ; en juin et durant une partie de l'été, l'Églantier épanouit ses grandes fleurs rosées au si doux parfum; la Ronce le suit de près et garde jusqu'à l'arrière-saison quelques rameaux fleuris.

Au pied de la haie, vit tout un monde d herbes qui profite de l'abri de son feuillage et de la fraîcheur qu'il entretient; autour de ses rameaux épineux s'enroulent des Liserons, des Chèvrefeuilles, s'accrochent des Bryones et des Clématites.

Quand les derniers pétales sont tombés, que les feuilles commencent à jaunir, puis à tournoyer sous le vent d'automne, la haie est encore superbe sous sa parure de fruits ; mûres et prunelles aux nuances sombres qui font ressortir le rouge éclatant des cenelles des Aubépines, des cynorrhodons des Églantiers et la blanche cascade des longues aigrettes plumeuses des Clématites.

La montagne et les eaux. — En montagne, la température s'abaisse d'environ un degré tous les 200 mètres, de sorte que, sur quelques kilomètres, tous les climats se superposant. On peut dire de toutes les montagnes ce que Labillardière a dit du Liban : elles portent l'hiver sur leur tête, le printemps sur leurs épaules et l'automne dans leur sein, tandis que l'été dort à leur pied. En quelques jours ou même quelques heures, le voyageur qui fait l'ascension d'une haute montagne en région tropicale voit passer sous ses yeux toute la végétation d'un hémisphère de l'équateur au pôle. Aucune montagne n'est plus intéressante à ce point de vue que le Kilimandjaro, situé sous l'équateur et haut de 6 000 mètres. L'un de ses explorateurs, Alluaud, a rapporté de son voyage d'impressionnantes photographies. Nous publions ici l'une d'elles, représentant le val de Buamba. Ces arbres étranges chargés de plantes épiphytes prospèrent à 3 500 mètres d'altitude.

En gravissant nos Alpes, le touriste traverse d'abord des forêts où il voit disparaître successivement le Chêne, le Hêtre, le Charme et le Frêne; puis, plus haut, les Pins et les Mélèzes eux-mêmes. Ensuite, il ne rencontre plus que des arbustes nains, rabougris : Saules, Bouleaux et autres, et les jolies plantes alpines : Silènes, Saxifrages, Androsaces, Draves, Armoises, Primevères, Soldanelles, Linaires, Gentianes, Linnées, etc. Leurs touffes basses, serrées, compactes, aux feuilles menues, disparaissent, la saison venue, sous les larges corolles innombrables, admirablement belles et si vivement colorées !

Les pentes sèches et ensoleillées sont garnies de plantes velues et laineuses dont Y Edelweiss (Gnaphale pied de lion) est le type le plus connu. Dans les lieux frais vivent des plantes à feuilles molles et vertes : Fougères (Woodsia et autres), Pédiculaires,

Cl. G. Fischer ( Veyetationsljilder).

Dracœna Cinnabari, de l'ile Socotora (Océan Indien).

Un bouquet colossal de Bambous, dans l'ile de Ceylan.

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