LA CULTURE DU SOL
L'âge des cueillettes. — L'Homme vécut d'abord en troupes peu nombreuses, toujours en lutte avec la faim, les bêtes sauvages et les intempéries. Il est probable que sa première nourriture consista en fruits et en racines : l'expérience lui fit vite acquérir la connaissance des propriétés alimentaires, indifférentes ou nuisibles, des plantes qui croissaient autour de lui.
L- plante fournit aussi à l'homme sa première arme et son premier outil, le bâton ; l'âge du bois, qui n'a pas laissé de traces, précéda certainement l'âge de pierre. En saisissant une branche d'arbre, l'homme a étendu le rayon de son énergie musculaire de la longueur de ce bâton. C'est encore le bois qui permit de réaliser 1 arc, la première arme de jet ; il constitua aussi la hampe de la lance, terminée par une pointe de silex. Grâce au bois et à la pierre, la chasse devint fructueuse et l'homme put varier son alimentation. La découverte du feu lui donna la possibilité d'employer la nourriture animale et d'utiliser certains produits végétaux qui, sans cuisson, n'ont aucune valeur.
A la plante, l'homme doit aussi son premier vêtement, que remplacèrent plus tard les peaux des bêtes tuées à la chasse. Enfin, le tronc d'un gros arbre abattu par le vent et creusé au silex et au feu devint le premier canot.
Pendant bien des siècles, l'humanité dut exclusivement ses repas à la chasse, à la pêche et aux cueillettes. Notre lointain ancêtre, 1 homme paléolithique, qui, au début de 1ère quaternaire, taillait grossièrement la pierre, n'a jamais cultivé les plantes.
Début des cultures. — L'âge néolithique amène des progrès immenses : l'homme polit la pierre et invente la hache, arme terrible pour attaquer ou se défendre, outil sans pareil pour abattre les arbres et tirer du bois de précieuses ressources. Quelques animaux sont domestiqués, ce qui permet la vie pastorale et, par elle, une nourriture abondante et assurée : le lait et la chair des animaux domestiques. Enfin, un dernier progrès est accompli : l'homme commence à cultiver les plantes; la vie nomade à la recherche de
nouveaux territoires de chasse ou de nouveaux pâturages fait place à la vie sédentaire d'où sont nés les arts et la civilisation.
Dans les assises de la grotte du Mas-d'Azil (Ariège), datant d'une époque que I on considère comme formant la transition entre le paléolithique et le néolithique, Piette a trouvé, à côté de vestiges se rapportant à des plantes sauvages (noyaux de prunelles, de merises, etc.), des restes incontestables d'espèces cultivées : du blé,
Fig. 268. — Fruits cultivés par l'homme préhistorique au Mas-d'Azil.
A, D, F, Noyaux de Prunes ; B, de Cerises ; C, de Prunelles ; E, de Merises ;
G, Noisettes : II, Noix. — (Extrait de l'Anthropologie, Masson, <5dit.).
des noix petites et à coque dure, des noyaux de prunes et de cerises, de plusieurs variétés tranchées.
Vers la fin de la période néolithique et même pendant la période du bronze, beaucoup de peuplades habitaient des huttes bâties sur pilotis dans les eaux peu profondes des lacs de la Lombardie, de la Bavière et de la Suisse. Ces habitations, nommées palafittes ou stations lacustres, ont été détruites par le feu. Des fouilles pratiquées dans la vase ont mis au jour des restes indiquant une agriculture en progrès et un degré de civilisation déjà avancé. L'homme cultivait les céréales et les arbres fruitiers. Le Froment et ses variétés, l'Amidonnier, l'Engrain et le Poulard sont représentés par des graines beaucoup moins grosses que les nôtres, mais très reconnaissables. L'Orge à deux rangs, l'Orge à six rangs, le Millet commun ou Panic miliacié et le Millet d'Italie sont abondants, ainsi que le Lin à feuilles étroites, espèce vivace, distincte de notre Lin usuel. On trouve aussi des graines de Pavot qui devaient fournir de l'huile ; de petites pommes, toujours fendues en long, sans doute pour la dessiccation; des noyaux de cerises, de prunelles et de prunes. Les stations plus récentes, datant de l'âge du bronze, ont fourni, en outre, de l'avoine, des pois, des fèves minuscules et des pépins de raisins. L'homme travaillait le bois, tissait le lin, broyait son grain à l'aide de meules primitives et cuisait un pain grossier dont on a retrouvé un fragment. Il élevait des animaux domestiques pour l'agriculture, comme le montre la découverte de jougs.
Dans l'Egypte ancienne, les industries exploitant le règne végétal étaient très prospères. Les tisserands façonnaient de beaux tissus de lin qu'on retrouve aujourd'hui autour des momies; le Henné, le Carthame étaient exploités pour la teinture ; la fabrication des parfums, la préparation des aromates étaient en honneur ; le Papyrus fournissait un excellent papier qui est parvenu jusqu'à nous, avec les hiéroglyphes dont il était couvert ; de l'Orge, on tirait une sorte de bière sans houblon ; on cultivait le Blé, le Dattier, l'Olivier, le Figuier sycomore, l'Oignon, l'Ail, la Fève, la Lentille, etc.
Dans l'Inde, le Riz, la Canne à sucre, le Sésame, le Citronnier, le Manguier, le Bananier sont cultivés depuis des millénaires, de même qu'en Chine, le Thé, l'Oranger, l'Abricotier, le Pêcher, le Mûrier blanc, le Riz, la Pastèque, le Canellier.
Ces anciennes civilisations nous ont transmis, par l'intermédiaire de la Grèce et de Rome, la plupart des plantes de première utilité cultivées encore de nos jours. Il serait injuste d'oublier cequenous devons au Nouveau Monde et, en particulier, à la civilisation des Incas. Les nombreuses graines et plantes trouvées dans les tombeaux de l'ancien Pérou et datant du XII8 auXV° siècle de notre ère nous renseignent sur ce sujet. Costantin et Bois ont étudié des restes végétaux recueillis par le capitaine Berthon dans plusieurs anciens cimetières des environs de Lima. Ce sont des tubercules de Ma-
ri. Costantin cl Bois.
Epis de maïs des anciens tombeaux péruviens.
nioc, des graines de Cotonnier, d'Anone chérimolier, de nombreux épis de Maïs appartenant à plusieurs races et montrant que la plante était parvenue à un remarquable degré de perfectionnement cultural, puis des fruits d'Arachide et des haricots, plantes dont l'origine américaine ne fait plus aujourd'hui aucun doute; enfin, des Gourdes calebasses dont la présence témoigne peutêtre de relations précolombiennes entre l'Asie et l'Amérique, caria plante à gourdes de pèlerin existe dans 1 Inde.
Partout où se sont étendues les cultures, la flore naturelle a été profondément modifiée. La Gaule était une immense forêt de Chênes, de Hêtres et de Bouleaux, mais la forêt des régions tempérées ne peut nourrir l'homme; à mesure que notre pays se peuplait, les arbres étaient abattus et le sol qu'ils occupaient livré aux cultures. Il en a été de même en bien des points du globe, le débroussaillement sont des opérations longues et pénibles. Dans les pays neufs où les moyens de transport manquent et où le bois n'a aucune valeur, le feu prépare la besogne.
Le défrichement,
Labourage à l'araire, en Bretagne.
Le labourage. — Toute culture exige une préparation du sol. Le première houe avec laquelle l'homme remua la terre fut peut-être un de ces bois de cerf réduits à un seul andouiller, comme ceux qu'on a trouvés dans les tourbières de Suède et dans les cités lacustres. Des instruments tout aussi primitifs sont encore en usage : les Fidgiens ont pour bêches des côtes de baleine, et certaines peuplades d'Afrique utilisent des rondins de bois façonnés en forme de cure-dent. Quant à la première charrue, ce fut, sans doute, une grosse branche recourbée, sorte de crochet en bois dont une extrémité servait de soc et l'autre de manche. De pareilles charrues se rencontrent encore, sans grands perfectionnements, dans l'Afrique du Nord. Les Égyptiens y attellent des bœufs, les Arabes des dromadaires ou des ânes, ou même leur femme. Plus tard, la découverte des métaux fit adapter à la charrue un soc en fer. L'allongement de la flèche à laquelle on attelle les animaux, l'addition du coutre, qui fend d'abord la terre que le soc doit soulever, et celle d'un manche simple ou bifurqué pour la direction, transformèrent la charrue primitive en un araire.
L'araire fut la charrue des Grecs et des Romains de l'antiquité, celle du moyen âge; on le retrouve au Japon pour la culture du Riz, en Egypte, en Algérie. L'araire, compliqué du versoir, pièce I-.iérale renversant sur le côté la terre soulevée par le soc, est encore très employé dans certaines régions de la France. Ceperdant, on y trouve surtout une charrue plus perfectionnée dont le corps ou âge portant coutre, soc et versoir, se guide avec des mancherons. Un avant-train à deux roues la supporte et un régulateur, fixé sur l'âge, permet de modifier la profondeur du labour. On emploie beaucoup aussi la charrue Brabant double, comprenant deux corps de charrue superposés qu'on retourne autour de leur âge commun à chaque extrémité du sillon, ce qui permet -i de renverser la terre toujours du même côté. De toutes les opérations agricoles, le labourage est la plus importante : il retourne, aère, divise la couche superficielle du sol, active les fermentations utiles, détruit les mauvaises herbes, enfouit les engrais, facilite la germination et la pénétration des racines des plantes. Les labours sont complétés par le hersage qui ameublit le sol, et par le roulage qui le tasse, couche les jeunes tiges des céréales et provoque le tallage, c'est-à-dire la formation de nouvelles tiges. Herse et rouleau sont actionnés le plus souvent par les animaux domestiques; mais dans la très petite culture, le moteur humain — et pour cause — se substitue parfois au moteur animal. La culture mécanique, ou motoculture, née en France, utilisée d'abord dans les immenses domaines de l'Amérique du Nord, a pris un développement important; elle pare, en effet, à la rareté de la maind œuvre et permet la préparation de grandes surfaces de terrain en un court espace de temps favorable. Elle utilise des moteurs à vapeur
UTILITÉ DES VÉGÉTAUX
Chadoufs en étage, sur les bords du Nil.
ou à explosions, ou même le courant électrique. On distingue trois types : les treuils-tracteurs, dans lesquels le moteur agit sur l'instrument de culture par l'intermédiaire d'un câble; les tracteurs proprement dits qui le remorquent directement, enfin les instruments automobiles (charrue, herse, rouleau, faucheuse, etc.), dans lesquels le moteur et les pièces travaillantes sont réunis dans un même châssis.
Amendements, irrigation. — La pratique des amendements consiste à fournir au sol les éléments qui lui manquent : chaux ou marne aux terrains granitiques, sable aux terrains argileux, etc. Le drainage assainit les terres trop humides : l'eau en excès est recueillie par une série de fossés ou de drains en poterie.
L'eau, en proportion convenable, est le facteur le plus puissant de la fécondité des terres. L'humidité apportée par les pluies est, en beaucoup de régions du globe, suffisante pour le développement des plantes. Dans le jardinage, on l'augmente par l'arrosage ; dans la grande culture, par Yirrigation. Pour arroserou irriguer une petite surface, on se contente ordinairement de l'eau d un puits tirée à l'aide de seaux, ou mieux d'une pompe actionnée à bras ou par un moulin à vent, Dans l'Afrique du Nord, on emploie beaucoup le chadouf, solide balancier pouvant osciller autour d'un axe et portant un seau à l'une de ses extrémités et à l'autre une grosse pierre. On fait basculer la perche de façon que le récipient plonge dans l'eau, et, grâce au contrepoids, il suffit d'un faible effort pour relever celle-ci. Le même appareil, sous le nom de cigogne, est utilisé dans diverses parties de la France. Dans le puits à charpente, commun en Tunisie, le récipient est une peau de bouc attachée à deux cordes glissant sur deux poulies superposées, et les deux autresextrémités de ces cordes se fixent au bât d un chameau ou d'un âne. Les allées et venues continuelles de l'animal sur une rampe ayant pour longueur la profondeur du puits font monter et descendre alternativement le seau qui se déverse automatiquement dans un bassin.
La noria est une machine élévatoire fort ancienne ; un animal domestique, attelé à un manège, met en mouvement une corde portant des vases en terre qui plongent dans un puits ou dans une rivière pour déverser ensuite leur eau dans une rigole. Dans le Sahara et le Sud algérien existent des eaux souterraines qui permettent le forage de puits artésiens.
Epandage de l'engrais humain, au Japon
L'irrigation, telle qu'on la pratiquedans la grande culture, exige souvent des travaux considérables; elle peut rendre prospères les pays les plus arides. Les Hollandaise Java, les Anglais en Egypte, ont fait, à ce point de vue, des choses merveilleuses.
Engrais. — Les récoltes enlèvent à la terre des éléments indispensables qu'il faut lui restituer par les engrais. Le fumier est le plus complet des engrais organiques. Au moment de l'emploi, on l'épand sur le sol, puis on l'enterre à la charrue.
L engrais humain est employé dans nos pays sous forme de poudrette ou bien, au voisinage des grandes villes, il est véhiculé par les eaux dégoût qui, par épandage, apportent la fertilité aux cultures maraîchères. En Extrême-Orient, par suite delà pénurie d'animaux de ferme, il est tenu en haute estime et, au grand détriment de l'hygiène, on l'utilise en nature. En bordure des routes, il est bien peu de champs qui ne soient « agrémentés » d'un édicule où tout passant est invité à pénétrer. Les paysans laissent fermenter les matières pendant six à huit jours, puis les étendent de dix volumes d'eau. Pour l'emploi, une équipe de trois hommes se partage la besogne : l'un porte sur son épaule, suspendus aux deux extrémités d'un bambou, deux vastes seaux contenant l'engrais ; les deux autres y puisent à l'aide de grandes cuillers de bois et, d un geste auguste, arrosent les plantes.
Les débris animaux, comme l'engrais de hareng, au Japon , les goémons, les engrais verts sont aussi très employés. Les progrès de la chimie agricole ont fait de nos jours accorder une grande place aux engrais minéraux, qui sont d'une utilisation presque immédiate : engrais azotés, comme les nitrates de soude et le sulfate d'ammoniaque, engrais phosphatés, etc.
L'emploi des engrais catalyseurs est rempli d'avenir. Depuis les travaux de Gabriel Bertrand, on sait que de très petites quantités de sels de manganèse, de cuivre, de zinc, de magnésium, incorporés au sol, favorisent les synthèses de la vie végétale et augmentent le rendement de certaines récoltes. La fertilisation à l'aide de ces stimulants, répandus par arrosage, est facile et peu coûteuse.
Enfin, ajoutons qu'on ne peut cultiver indéfiniment certaines plantes dans le même sol : malgré les fumures, les récoltes s'amoindrissent. L.'assolement consiste à diviser la terre d'une ferme en plusieurs portions ou soles, sur . chacune desquelles on fait se succéder régulièrement des plantes d'espèces différentes.