LE COTONNIER
La belle invention de Philippe de Girard, même après les perfectionnements qui, depuis son origine, y ont été apportés, n’a point résolu le problème que Napoléon avait proposé aux ingénieurs
de son temps. Le lin et le coton ont conservé leurs positions relatives. Chose en apparence bizarre : la fibre fournie par la plante indigène, — une plante commune, qui n’exige presque point de culture, et que nous pouvons faire pousser à foison dans nos champs, — cette fibre est celle qui fournit les tissus d’un prix élevé, la belle toile de Hollande, la batiste, la dentelle, en un mot, les produits du luxe, le linge aristocratique; et le duvet de la plante tropicale, qu’il faut aller chercher aux Indes et en Amérique, est toujours seule propre tà donner les tissus que leur bon marché met à la portée des plus pauvres. La cause de cette anomalie est toute simple : elle tient, non au prix de revient de la matière première, mais à celui de la main-d’œuvre, qui est forcément beaucoup plus élevé pour le lin que pour le coton. Ce qui manque au premier, comme à toutes les fibres longues, pour donner naissance à des produits qui se vendent à bon compte, c’est de pouvoir être filé économiquement. On s’est efforcé de coloniser ces fibres, c’est-à-dire de les modifier de façon à ce qu’elles pussent être filées, non pas sur les métiers de Philippe de Girard, mais sur les mêmes métiers qui servent à filer le coton. Tous les essais tentés dans ce but ont échoué, et n’ont fait que mieux asseoir la souveraineté du « roi Coton, — king Cotton », comme l’appellent les Américains ; — bon prince, il faut l’avouer, puisque ses sujets en vivent, et que sa puissance ne repose que sur les inestimables services qu’il nous rend !
Si cette précieuse substance, utile entre toutes, est nouvelle pour nous autres Occidentaux, il y a bien des siècles que ses qualités ont été appréciées par les peuples de l’Inde et de l’Égypte. En effet, Hérodote dit explicitement que les Indiens cultivaient une plante qui produisait, au lieu de fruits, une laine plus belle et plus douce que celle des moutons; et il est démontré aujourd’hui que les bandelettes qui enveloppent les momies retrouvées dans les cryptes égyptiennes sont faites, non pas avec du lin ou du chanvre, comme on l’a cru longtemps, mais avec du coton. Il faut cependant arriver au I er siècle de l’ère chrétienne pour trouver, dans la curieuse relation qu’Arrien nous a laissée de son Periplus maris Erythrœi, un témoignage des premières importations des tissus de coton d’Asie en Europe, par l’entremise des Arabes. Pendant longtemps encore ces tissus n’arrivèrent en Occident que de loin en loin, et la plante qui en fournissait la matière première demeura totalement inconnue jusqu’au x° siècle, où elle fut, dit-on, introduite en Espagne. Ce fut aussi à Barcelone que l’industrie cotonnière débuta en Europe (1250). Elle passa de là à Venise et à Milan, puis à Bruges (1560); elle ne pénétra en Angleterre qu’au xvi e siècle, et en France qu’au xvii 0 .
La fabrication des tissus de coton était déjà parvenue, sur plusieurs points de l’Amérique, à un degré de perfection très-avancé, lorsque les premiers navigateurs européens abordèrent sur les
rivages de ce continent, où le Cotonnier croissait spontanément.
« Les Patagons liaient leurs cheveux avec des cordons de coton, et cette laine végétale était si abondante au Brésil, que les habitants en formaient leurs lits. A San-Salvador, où Colomb prit terre d’abord, les Espagnols, qui en dépeignent les femmes comme portant des vêtements courts en coton, échangèrent des chapeaux, des rosaires et d’autres objets .sans valeur intrinsèque contre du coton filé.
« Les Mexicains tissaient avec cette matière leurs principaux vêtements, puisqu’ils n’avaient ni laine, ni chanvre, ni soie, et qu’ils ne se servaient pas du Lin, qui cependant croissait chez eux. Ils fabriquaient de larges toiles de coton, aussi fines et aussi belles que celles de Hollande, qui furent fort estimées en Europe. Parmi les présents envoyés à Charles-Quintpar Fernand Cortez, le conquérant du Mexique, on remarquait des manteaux, des vestes, des mouchoirs et des tissus de coton d’une finesse exquise, teints de diverses couleurs. Les Mexicains.fabriquaient aussi, du papier de coton; une de leurs monnaies consistait en une petite pièce de coton, etc.
« Même aussi loin vers le nord que le Mississipi, les premiers explorateurs de ce fleuve et des rivières ses tributaires virent « le coton croître à « l’état sauvage, dans sa cosse, et en grande « abondance. »
« Ces faits, qu’on pourrait multiplier, sont rap-
portés dans le but de réfuter l’opinion fondée sur le témoignage négatif du capitaine Cook, « que « le Go&sypium n’est pas un produit indigène de « l’hémisphère occidental h »
Feuilles, Fleurs et fruits du Cotonnier.
Les Cotonniers (genre Gossypium, famille des Malvacées) sont des plantes de petite ou de moyenne taille, à tige assez frêle, à feuilles ovaleslancéolées, luisantes, d’ùn vert sombre. Leurs fleurs ressemblent à celles de la Mauve; leur fruit
1 Dictionnaire universel du commerce et de la navigation. — Art. Coton.
est une capsule arrondie ou ovale, pointue au sommet, divisée en trois ou quatre loges, qui renferment les graines enveloppées d’un duvet filamenteux blanc ou jaunâtre. Lorsque le fruit est mûr, il s’ouvre et laisse échapper ou plutôt déborder le duvet, qui offre l’aspect d’une légère houppe floconneuse. Les Cotonniers croissent spontanément dans les parties chaudes de l’Asie et dans l’Amérique centrale. Ils se sont peu répandus en dehors de ces deux régions; mais la culture les y a considérablement multipliés. C’est surtout dans les Etats du sud de l’Union américaine que cette culture a pris des proportions gigantesques. Ces États avaient conquis rapidement, et ils ont conservé jusqu’en 1860 le lucratif privilège d’approvisionner de coton toutes les filatures de l’Europe; ce qui a fait dire que le coton des États-Unis était en quelque sorte « le pain de l’industrie du continent européen ».
Mais lorsque éclata la longue et désastreuse guerre entre le Nord et le Sud de la grande confédération , ce pain manqua tout à coup. Les Anglais se repentirent alors d’avoir laissé se ralentir la culture du Cotonnier dans leurs possessions de l’Inde, d’où ils ne tiraient plus que des quantités de coton relativement insignifiantes, et ils se mirent en devoir de lui rendre une nouvelle activité. On s’occupa en même témps d’établir des plantations de Cotonniers partout où le sol et le •climat paraissaient favorables, et notamment en Egypte, où ces essais ont donné de bons résultats.
Au moment où j’écris, les États du Sud de l’Union sont encore loin d’avoir retrouvé leur ancienne prospérité agricole et commerciale', et l’on peut croire que les autres nations, plus prévoyantes que par le passé, ne leur abandonneront plus désormais un monopole toujours dangereux; car, dit sagement le proverbe, « il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. »
En résumé, le Cotonnier est cultivé actuellement dans l’Inde, l’Indo-Chine, la Chine et le Japon, à Java, à Bornéo et dans quelques autres îles de l’archipel Indien; dans la Syrie, l’Asie Mineure et l’île de Chypre; en Égypte et dans quelques autres parties de l’Afrique; dans les colonies anglaises et françaises des Antilles; enfin aux États- Unis : dans l’Alabama, le Mobile, la Louisiane, la Floride, la Géorgie, les Carolines et la Virginie.
On cultive de préférence trois espèces de Cotonnier : le Cotonnier herbacé, le Cotonnier arbrisseau et le Cotonnier en arbre. Le premier paraît être originaire de l’Inde, de la Perse et de la Syrie. C’est l’espèce la plus rustique, bien qu’elle soit encore très-délicate; c’est celle dont la culture est la plus répandue. Ce Cotonnier atteint environ 1 mètre de hauteur. Il peut vivre plusieurs années, bien qu’on préfère généralement le cultiver comme plante annuelle.
Le Cotonnier arbrisseau a pour patrie le Céleste ‘ Empire; c’est de là qu’il s’est propagé au Japon, dans l’archipel Indien, puis dans les îles Mascareignes, et de là aux Antilles. Il en existe deux
variétés : l’une à duvet blanc, l’autre à duvet jaune. C’est avec cette dernière que les Chinois ont les premiers fabriqué le joli tissu connu sous le nom de nankin.
Le Cotonnier en arbre est de dimensions trèsmodestes, bien que son nom puisse faire croire le contraire. Il passe pour grand lorsqu’il atteint une hauteur de 5 mètres. Sa fleur est d’un rouge violacé. Son origine est incertaine.
Les distinctions que la science botanique a établies entre les espèces et les variétés du genre Gossypium ont peu d’importance aux yeux des planteurs et des négociants, qui se soucient beaucoup plus de la qualité du produit, et qui distingüent le coton en deux types principaux : les cotons courte soie (uplands green seed cotton, coton des hautes terres, à graine verte)', et les cotons longue soie ( sea-islands black seed cotton, coton des îles à graine noire). Les cotons longue soie sont beaucoup plus estimés que les courte soie; mais la culture en est moins profitable : aussi les seconds tendent-ils presque partout à remplacer les premiers.
La culture du coton est peu compliquée; mais elle exige le choix d’un bon terrain, et des précautions assez minutieuses. « Dans un sol trop riche ou trop humide, l’arbuste croît rapidement et se couvre de fleurs; mais la capsule tombe avec les pétales, comme les fruits de nos vergers qui ne sont pas noués. Dans un sol trop sec, le Cotonnier ne fleurit presque pas. Plusieurs espèces d’insectes l’attaquent, depuis sa jeunesse jusqu’au moment
de sa fructification, et souvent compromettent la récolte. Enfin l’état de l’air, le plus ou moins de soleil ou de pluie, influent sur l’abondance et la qualité des produits. Le planteur a autant de sujets d’inquiétude que le vigneron L »
C’est, dit-on, un charmant spectacle que celui d'une plantation de Cotonniers au moment de la récolte. Qu’on se représente un vaste tapis de verdure étendu sur des collines onduleuses, et parsemé d’innombrables flocons blancs. Sous les tropiques, la récolte se fait deux fois l’an. Elle consiste à arracher les touffes de duvet avec les graines, auxquelles le coton adhère fortement, et dont il faut ensuite le séparer. Cet épluchage est fort long lorsqu’il se fait à la main. Il y faut toute la patience de l’Hindou, qui passe une journée à éplucher une livre de coton. Mais on pense bien que les Américains, par exemple, ne s’accommodent point de ce procédé par trop primitif, et que chez eux l’épluchage du coton se fait , comme toutes les autres opérations industrielles, à la mécanique. Leur saiv gin, sorte de moulin à scie, nettoie par jour 500 kilogrammes de coton. Le produit est ensuite vanné au moyen d’un appareil analogue aux tarares dont se servent nos cultivateurs. On obtient ainsi ce qu’on nomme le « coton en laine » , qui s’expédie en Europe en grosses balles dont la forme, le poids et l’enveloppe varient selon les pays.
1 Musée des sciences, tome IL — Art. de M. L. Plaît.
C’est en cet état que le coton est acheté par les ülateurs. Ceux-ci commencent par le nettoyer à fond et le démêler au moyen d’un appareil spécial nommé willow . Le coton est ensuite battu, ktalè, cardé, étiré, enfin filé, — toujours mécaniquement, cela va sans dire. La machine à filer le coton est connue en Angleterre sous le nom de mull-jenny. L’idée fondamentale de cet ingénieux et utile appareil est due au célèbre Richard Arkwright.
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