LE CHANVRE ET LE LIN
Le Chanvre et le Lin sont certainement les deux plantes à fibres textiles dont l’usage, au moins chez les Européens et chez les peuples orientaux les plus rapprochés de l’Europe, remonte à la plus haute antiquité. Les historiens et les poètes anciens nous montrent les femmes de la plus honorable condition, les princesses et même les déesses terricoles, occupées avec leurs esclaves et leurs compagnes à fjler le lin et la laine. Mais le lin seul servait à fabriquer des tissus dont on faisait des robes et des tuniques d’un prix élevé : vêtements réservés aux prêtres, aux prêtresses, qui s’en couvraient seulement pour les cérémonies sacrées, et aux personnes, surtout aux femmes de haut rang. Avec le chanvre on ne fabriquait que des cordes, des filets de pêche, et jusqu’à la fin du xvi e siècle il n’eut pas d’autre emploi. La cravate
de chanvre était jadis, dans l’argot populaire, une sorte d’euphémisme pour désigner la corde du gibet. Au temps d’Olivier de Serres, on ne faisait encore avec le chanvre que des tissus très-grossiers, et l’on citait comme objets d’un luxe extraordinaire , ainsi que comme un vrai tour de force
Chanvre mille et femelle.
du fabricant, les deux chemises en toile de chanvre que possédait la reine Catherine de Médicis. De nos jours, les anciens usages du chanvre, c’està-dire la fabrication des cordes, des ficelles, de la toile d’emballage, etc., sont encore de beaucoup les plus importants; toutefois on utilise la belle
filasse, concurremment avec le lin et le coton, pour tisser des toiles dont on peut faire des draps de lit, des serviettes et même du linge de corps d’une finesse supportable et d’une grande solidité.
Le Chanvre ( Cannabis ) constitue un genre établi par Tournefort et adopté par les botanistes modernes, mais qui, après avoir été placé dans la famille des Urticées, est devenu le type d’une petite famille créée par Endlicher: celle des Cannabinées, composée de deux genres seulement : le genre Cannabis et le genre Hurnulus. Les divisions du premier sont-elles des espèces ou de simples variétés? C’est là une question sur laquelle les auteurs ne sont pas bien d’accord. Plusieurs n’admettent dans le genre Cannabis qu’une seule espèce, qui, selon eux, ne varie, comme toutes les plantes, que par l’effet des conditions de climat , de terrain, de culture auxquelles elle est soumise.
Quoi qu’il en soit, l’espèce, ou la variété commune (Cannabis saliva) est une plante annuelle, originaire du centre de l’Asie, transportée depuis des siècles en Europe, où elle a parfaitement réussi. Cette plante est dioïque, et il existe une différence très-sensible entre le Chanvre mâle et le Chanvre femelle. Les personnes les moins initiées à la botanique ne peuvent les confondre. Seulement c’est un préjugé très-répandu parmi nos paysans de croire que les individus les plus grands, les plus robustes, les plus vivaces sont les mâles, et que les plus petits, ceux qui vivent le
moins longtemps, sont les femelles. C'est le contraire qui est la vérité, et les choses sont, pour la plante dont nous parlons, l’inverse de ce qu’on observe dans l’espèce humaine et chez un grand nombre d’animaux. Le Chanvre femelle, devant porter à maturité les semences destinées à perpétuer l’espèce, est naturellement plus fort et vit plus longtemps que le mâle, dont le rôle est terminé dès qu’il a livré au vent sa poussière fécondante.
C’est aussi une erreur de croire que le Chanvre n’est pas une plante de grande culture. Il convient, au contraire, parfaitement aux exploitations importantes. Seulement il faut savoir lui choisir un sol et un climat favorables. L’extrême sécheresse et l’excès d’humidité lui sont également nuisibles. Dans le premier cas, il se rabougrit et ne pousse pas, sa fibre est tenace, mais courte et rude; dans le second, il croît en hauteur, mais il reste malingre, sans force, et ne donne que des produits de mauvaise qualité.
Le semis se fait, selon les localités, aux mois de mars, d’avril, de mai ou même de juin, et la récolte commence trois à quatre mois après. On récolte d’abord le Chanvre mâle, qui jaunit le premier; puis, un mois ou six semaines plus tard, le Chanvre femelle; et l’on sépare de ce dernier la graine ( chènevis ) en passant la tête de la plante à l’égrugeoir. Le chènevis entre, comme chacun sait, pour une part considérable dans l’alimentation des oiseaux de basse-cour et des oiseaux de
volière. Il y a même des pays, dans le nord de l’Europe, où les hommes ne le dédaignent pas. On en extrait d’ailleurs une huile qu’on peut employer soit pour l’éclairage, soit pour la fabrication des savons.
Le Chanvre, arraché et séché, est soumis à une opération qu’on nomme le rouissage, et qui a pour objet de séparer, par la fermentation, les libres ligneuses unies entre elles par une substance gommo-résineuse. Il existe trois systèmes de rouissage, employés suivant les pays : le rouissage dans l’eau stagnante, qui est fort malsain, à cause des émanations délétères dont il provoque le dégagement; le rouissage à l’eau courante, qui est préférable sous le rapport hygiénique aussi bien que sous le rapport industriel, mais qui a l’inconvénient de faire périr les poissons, empoisonnés par la substance narcotique dont la plante est imprégnée dans toutes ses parties; enfin le rouissage sur pré, plus lent que le précédent, mais parfaitement inoffensif et donnant de très-bons résultats. On a proposé quelques routoirs mécaniques, dont aucun n’a réussi, et l’on est revenu au rouissage sur pré, qui a pris, depuis plusieurs années, une grande extension.
Lorsque le rouissage est terminé, on sèche de nouveau le Chanvre, et on le sépare de la chènevotte par une manipulation qui varie aussi selon les contrées. En beaucoup d’endroits on pratique le teillage ; qui se fait à la main. Ailleurs on a recours à des procédés mécaniques qu’on appelle
le broyage et le ribage. La dernière opération est celle du sérançage, qui a pour but d’affiner la filasse. Le teillage est encore en faveur dans la Bourgogne et dans la Champagne. En Picardie', en Alsace et en Anjou on préfère le broyage.
Le rendement moyen d’un hectare de Chanvre est de 650 à 700 kilogrammes de filasse, et d’une quantité de chènevis à peu près triple de celle qui a servi à l’ensemencement. La tige de la plante, après qu’on en a retiré la filasse, est à peu près sans usage. Toutefois on en fait, dans certains départements, des allumettes soufrées. Elle donne aussi un charbon assez propre à la fabrication de la poudre, mais difficile à préparer à cause de la rapidité avec laquelle il se réduit en cendre.
Dans quelques contrées de l’Asie on fume les feuilles du Chanvre mêlées avec celles du Tabac. Enfin, c’est du Chanvre indien que s’extrait la substance narcotique et enivrante qu’on nomme haschisch l .
Le Lin (Linum usitatissimum) est l’espèce type d’un genre qui lui-même donne son nom à la famille des Linées ou Linacées. C’est une plante annuelle, à tige droite et cylindrique, haute de 50 à 60 centimètres, rameuse à sa partie supérieure. Ses feuilles sont linéaires, lancéolées, aiguës et d’un ton glauque. Ses fleurs sont d’un bleu clair un peu grisâtre. Ses semences, dont la forme
1 Voyez, au sujet du haschisch, notre livre des Poisons.
et l’aspect sont bien connus, ont une grande importance industrielle et commerciale, comme graines oléagineuses et à cause de leur fréquent emploi en médecine, principalement-sous forme de farine. L’huile de lin est jaunâtre, visqueuse et
très-siccative. Cette dernière propriété est encore augmentée lorsqu’on a fait bouillir l’huile de lin avec de la litharge. En la faisant bouillir seule pendant quelques heures, on obtient après refroidissement une glu excellente pour prendre les oiseaux. C’est avec l’huile de lin qu on prépare
les couleurs dont se servent les peintres. Elle est aussi employée dans la fabricatiçn des savons. Les graines de lin renferment environ 10 p. 100 d’un mucilage très-visqueux auquel on attribue des propriétés émollientes très-caractérisées. Ai-je besoin de rappeler que le topique émollient par excellence, le classique cataplasme est fait de farine de graine de lin?
Le Lin croît spontanément dans nos champs.
On le cultive en grand dans le nord de la France, en Silésie, en Belgique, en Hollande, en Russie, en Angleterre, ètc. Sa culture est simple et facile. Le plus ordinairement on le sème au printemps. Dans quelques localités cependant, les semis se font en automne, avec la graine de la variété dite Lin d'hiver. La plante est mûre lorsqu’on voit jaunir les tiges et les capsules. La récolte se fait alors par arrachage, et l’on réunit les pieds en petites bottes, de manière à favoriser la dessiccation. On sépare les graines, soit en froissant dans la main l’extrémité des tiges, soit en les battant légèrement ou en les faisant passer entre les dents d’une espèce de râteau. Quant à la filasse, on la sépare, comme celle du Chanvre, par le rouissage. On connaît deux procédés principaux pour le rouissage du Lin: le procédé ancien, ou procédé agricole, qui est encore le plus répandu en Allemagne, en Hollande et en Russie, et le procédé nouveau, ou procédé manufacturier, qui est généralement adopté en Angleterre, en Belgique et en France.
Le premier consiste à immerger le Lin dans l’çau courante, ou à l’étendre sur le pré. Le second opère le rouissage dans l’eau chaude, où l’on ajoute quelquefois des substances qui agissent chimiquement sur la plante, et favorisent la désagrégation des fibres. A l’opération du rouissage succèdent celles du teillage et du 'peignage.
Le teillage, appelé aussi broyage ou macquage, a pour but d’écraser la partie ligneuse de la tige du Lin, et de la séparer ainsi des fibres corticales. Le teillage est suivi de Yespadage ou du raclage, opérations qui ont toutes deux le même but, à savoir d’enlever les brins ligneux restés adhérents à la filasse après le broyage. La racloire est fort employée en Westphalie et dans les districts voisins. En Belgique, on espade le Lin avec une sorte de hachoir en bois. En même temps que l’espade ou la racloire sépare les brins de paille, elle enlève aussi l’étoupe la plus grossière, formée des fibres les plus courtes et de celles qui viennent à se rompre, et mélangée de beaucoup de débris ligneux. Cette étoupe se vend à part. Elle sert surtout à faire des sacs et des toiles d’emballage.
Le peignage a pour but de diviser parfaitement les brins sans les briser, de les assouplir sans les fatiguer, enfin de les ranger autant que possible parallèlement. Les étoupes provenant de cette opération sont beaucoup plus belles et plus propres que celles qu’on obtient par l’espadage ou le raclage, et se vendent aussi à part, après avoir été cardées.
Lorsque le Lin a été roui, teillé et peigné, on le file. Autrefois, — que dis-je? — jusqu’à une époque qui ne remonte pas au delà des premières années de ce siècle, on ne filait le lin qu’à la main, avec le rouet et les fuseaux. C’était un procédé peu économique, peu expéditif, et qui constituait le lin dans un état d’infériorité humiliante à l’égard de son rival, le coton, dont les machines avaient eu raison, en Angleterre, depuis une trentaine d’années, alors que la filature du lin en était encore à l’enfance de l’art. Or, sous le règne glorieux de Napoléon I er , la France, qui manquait de sucre et d’indigo, manquait aussi de coton. L’empereur, s’efforçant de remplacer les produits étrangers par des produits nationaux, le sucre de canne par le sucre de betterave et l’indigo par le pastel, se mit en tête que le lin deviendrait, industriellement et commercialement parlant, l’égal du coton, le jour où, comme celui-ci, il pourrait être filé mécaniquement. En conséquence, il institua un prix d’un million pour l’inventeur, — à quelque nation qu’il appartînt, — de la meilleure machine à filer le lin (décret du 7 mai 1810). A vrai dire, les conditions que devait réunir la machine n’étaient pas d’une réalisation facile, et la récompense promise devait être réduite au prorata, pour ainsi dire, de l’inexécution d’une ou de plusieurs des conditions requises.
Le concours demeura ouvert pendant trois années, du 7 mai 1810 au 7 mai 1813. Les concurrents devaient envoyer à Paris leurs machines
elles-mêmes, et non des plans ou des dessins. La commission chargée de les examiner et de les juger était présidée par l’illustre savant Gaspard Monge. En 1813, le prix ne fut point décerné : on n’a jamais su pourquoi; car il avait été bien et dûment gagné par l’ingénieur français Philippe de Girard. Celui-ci avait pris, dès le 18 juillet 1810 , un brevet où était décrit son procédé, qu’il mit en pratique : en 1813 et en 1815, dans deux usines montées par lui à Paris; en 1816, dans la manufacture impériale (autrichienne) de Hirtenberg; enfin, en 1819, dans la filature de M. Kraus, à Ghemnitz, en Saxe. En même temps, ses associés, qui s’étaient séparés de lui, avaient porté son invention en Angleterre. C’est de là que, comme tant d’autres, elle nous est revenue bien des années après, en contrebande, — car 1 exportation des machines à filer le lin était prohibée. — Les héritiers de Philippe de Girard réclamèrent alors le prix que cet ingénieur avait mérité. Une lôi du 7 janvier 1853 leur a accordé une pension.