‹ Les Plateaux de la balanceChapitre 15 sur 47 · LES PREJUGES · texte numérisé non relu

LES PREJUGES

On pourra il dire de l'Esprit moderne ce que Jo&d dit tlu peuple hébreu :

« Hardi contre Dieu seul ! »

Cet esprit si lier de sa critique révoltée, qu'il croit libre parce qu'elle est sans loi, ne s'indigne absolument que contre les vérités éternelles. 11 ne secoue d'autre joug que le joug libérateur de la Sagesse sans caprice. Ma is s'agit-il des préjugés littéraires, des leçons qu'on apprend par cœur à l'âge où l'on ne comprend pas, l'esprit moderne devient plus doux, plus craintif, plus timide, plus soumis que ne le serait un enfant, s'il exislait encore des enfants. Il ose tout contre Dieu. Il n'ose rien contre le préjugé, parce que le préjugé c'est lui-même. 11 y a entre les erreurs une alliance secrète, un traité offensif et défensif, en vertu duquel chacune d'elles protège les autres pour être à son tour protégée. Nous êtes un libre penseur : ce nom vous autorise à nier ce qui est vrai, mais il ne vous autorise pas à nier ce qui est faux. Contre la vérité tous les droits vous sont donnés ; mais contre l'erreur vous n'en avez aucun. Vos permissions ne s'étendent qu'à tout ce qui est juste et saint. Elles meurent dans le domaine où elles devraient naître, et vous

êtes tenu au plus profond respect vis-à-vis de tout ce qui est méprisable.

Peut-être Shakspeare fournit-il à cette vérité générale une de ses applications les plus précises. Je ne pense pas qu'il existe un libre penseur qui ose se dispenser d'admirer Shakspeare.

On a beaucoup usé de Shakspeare. Hamlet, le Roi Lear, Roméo et Juliette brillent à chaque instant sur l'affiche des théâtres. On dirait des pièces nouvelles ; c'est la parodie d'une jeunesse éternelle. Il serait facile à un regard superficiel de tirer de là, en faveur du poète anglais, des conclusions énormes. Mais le point de vue change, si la profondeur intervient.

Il y a un homme qui a prononcé la condamnation de Shakspeare. Cet homme est nécessairement un de ses plus fanatiques adorateurs : c'est M. Victor Hugo. C'est celui-là même qui admire tout dans le poète anglais

Je m'adresse donc à cet ami féroce, plus cruel qu'un ennemi, et même plus cruel qu'un ennemi déguisé, et je lui demande ce qu'est son idole, et l'adorateur me répond :

« Qu'est-ce que la Tempête, Troïlus et Cressida, les Gentilhommes de Vérone, les Commères de Windsor, le Songe d'été, le Songe d'hiver ? C'est la fantaisie, c'est l'arabesque. »

C'est la fantaisie. Arrêt terrible porté par la main un peu lourde, quoiqu'un peu légère, d'un dangereux idolâtre. La critique la plus «sévère n'oserait pas aller si loin. Je ne suis

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