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connaissance de tous. Tropmann a peut-être eu dans sa prison, grâce aux journaux, des transports d'orgueil. Il a certainement méprisé les assassins moins heureux qui n'attiraient pas le^ yeux de Paris. La publicité est une parodie de l'aveu. Elle donne la publicité au crime qu'elle raconte. Autour de la tête qui devra être coupée, sa main pose une auréole. Or la publicité, cette consolatrice qui inenl si haut, ne se donne jamais aux crimes inférieurs. Ceux-ci n'ont jamais la ressource d'espérer l'attention européenne. Par là ils déplaisent à leur auteur.
Quel est l'homme qui s'est illustré par l'En- \ ie ? L'Avarice d'un misérable se raconte à \oi\ basse, dans les maisons du voisinage. L'avare et l'envieux se cachent à eux-mêmes cette chose sans preuve précise et sans retentissement extérieur, qui ne groupera jamais la foule autour d'eux. L'avare se dit : Je suis économe. L'envieux se dit : .le suis ambitieux. I.' ambition augmente dans la mesure où elle Be proclame. L'ambitieux croit que son ambition atteste la grandeur de sa nature emprisonnée.
Tous les crimes que son ambition lui fera commettre sont des titres de noblesse à ses yeux, et comme les comparaisons les plus Qatteuses sont celles qu'il choisit, il est à ses yeux un grand personnage historique, à qui tout est permis, parce que tout lui est dû.
L'Ambition et l'Envie ne se ressemblent pas.
l68 LES PLATEAUX DE LA BALANCE
L'Ambition peut venir d'une certaine force, et l'Envie vient toujours de la faiblesse. Mais elles peuvent devenir identiques. Quand l'Ambition, au lieu de sortir d'un lieu intérieur et profond, naît seulement d'un regard méchant jeté sur les têtes les plus hautes, l'Ambition s'appelle Envie. Mais, même dans ce cas, surtout dans ce cas, elle repousse avec horreur ce nom qui serait une lumière. Elle le repousse, car c'est le nom que le catéchisme lui donne.
L'Envie et l'Ambition représentent assez bien les deux tendances humaines qui se manifestent, chez les natures basses, par la première de ces deux choses, chez les natures hautes, par la seconde.
Le danger est des deux côtés. Seulement l'Ambition qui éclate a plus de chances d'être avertie d'elle-même par les malheurs qu'elle attire ordinairement, par les ruines qu'elle fait, par les effusions de sang et les larmes qu'elle a l'habitude de provoquer.
L'Envie proprement dite, celle qui reste dans le cercle des méchancetés de la vie bourgeoise, a plus de chances de rester inconnue à elle-même, parce qu'elle n'étale pas les preuves autour d'elle et que l'œil de l'observateur est le seul qui la découvre.
L'Envieux, dans la vie vulgaire, ne fait rien d'éclatant. Il peut se déguiser sous mille habits qui tous lui vont assez bien. Son venin est si subtil que sa langue ne le sent pas, et
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il e>t bj bien trompeur qu'il est et demeure trompé.
L'envieux n'insulte pas toujours ; il y 9 même tel envieux qui n'insulte jamais ; mais il rabaisse ce qui est en haut. Il rabaisse en Ici -mes mesurés, el cette mesure même donne à son opinion quelque chose de probable. Il rabaisse sans violence, tout juste assez pour exclure l'admiration, pour l'égorger, si elle allait naître, non pas assez pour attirer sur lui-même des soupçons qui affaibliraient ses paroles.
L'envieux ne veut pas avoir l'air d'un ennemi violent qui déchire : son but serait manqué. Il veut avoir l'air d'un homme éclairé qui coupe court aux exagérations et qui rend aux choses leurs proportions vraies. Il dénigre prudemment, il ravale avec mesure En face d'une supériorité éclatante, il ne refusera pas à l'homme supérieur toute espèce de mérite. Il lui accordera volontiers ceux qu'il pourra lui accorder, sans courir le danger de lui être utile. Il lui refusera tous ceux qui pourraient faire naître l'admiration ; car l'admiration est son ennemie personnelle. Il y a pourtant une circonstance où, à force de haïr, il feindra d'admirer. Ceci se produira dans le cas où, pour écarter l'admiration de celui qui la mérite, il essayera de la donner «à celui qui ne la mérite pas. L'envieux a, comme tons les êtres, l'instinct de la conservation. Il sait où est le danger. Le danger est là où il y a quelque chose de supérieur, quelque chose d'ad-
mirable. Quand l'envieux a reconnu le danger et flairé son ennemi, pour écarter de là l'admiration, il tâchera de la porter sur un autre point. Il tâchera de l'égarer en route et de lui assigner un but faux, pour qu'elle manque le but vrai. Il exaltera volontiers, et outre mesure, celui qui n'est pas admirable, pour paraître capable d'admiration. Par là il veut bénéficier d'un sentiment généreux qu'il n'a pas, et écarter le soupçon d'un sentiment infâme qu'il a. Il fait un double profit. Il ment deux fois. Il trahit deux fois la justice. Il refuse l'admiration là où elle n'est pas due. Le second mensonge autorise le premier.
L'envieux prend volontiers des airs enthousiastes là où l'enthousiasme n'est pas possible, pour se dispenser d'en avoir là où l'enthousiasme serait légitime. Il a l'air de vous dire : Si je n'admire pas là où vous admirez, ce n'est pas que je sois envieux, c'est que j'ai gardé mon admiration pour autre chose.
Quand l'envieux exalte quelqu'un, ce n'est pas pour exalter celui-là, c'est pour rabaisser l'autre.
L'Envie est peut-être la chose la plus tortueuse qui soit au monde. Je lui donnerais le pas même sur l'Avarice, qui pourtant sait bien des détours.
Vis-à-vis de celui qu'il ne faut pas admirer, l'envieux prend des airs de générosité et do dévouement. Il sait bien qu'il ne sera pas pris au mot, et que le danger n'est pas de ce côtélà.