‹ Les Plateaux de la balanceChapitre 23 sur 47 · L ENVIE · texte numérisé non relu

L ENVIE

Vis-à-vis de celui qui mérite L'admiration, il ;i des airs «le réserve et de prudence.

Dans le premier cas, là où il n'y a pas de danger, il ;i l'air do dire :

«( Voyez quelle natore dévouée que la mienne ! Je ne nie possède pas ! Je suis l'homme des sacrifices complets ! Je n'ai qu'un défaut, c'est de. m'oublier. Pensez à mes intérêts, car moi je n'y pense pas. »

Dans le second cas, là où il y a du danger et où l'admiration pourrait devenir contagieuse, l'envieux, par sou attitude, vous tient à peu prés ce langage :

« Sans doute M*** est mon ami ; mais je ne me laisse pas aveugler par l'amitié. Je veux bien reconnaître les qualités qu'il a. Mais je tiens à signaler celles qui lui manquent. Je n'entends pas devenir fanatique. Je n'entends pas devenir le serviteur d'un homme, sa chose, son instrument. J'entends garder \ isà-vis de lui et vis-à-vis de tous mon droit de jugement, ma liberté d'action pleine et entière, le tiens surtout à la garder vis-à-vis de ceux qui peut-être ne seraient pas fâchés de me la prendre. »

Mors l'envieux insinue doucement que l'homme dont il est envieux est une espèce de Mahomet, qui voulait le prendre pour séide. Il a soin de mêler certains éloges insignifiants à des accusations formidables. Les éloges insignifiants déguisent la haine, sans la compromettre. Les accusations formidables passent à la faveur des éloges insignifiants.

L'envieux aimerait même à se proclamer l'obligé de celui qu'il ravale, parce que les bienfaits qu'il en aurait reçus enlèvent à son hostilité toute ressemblance, même lointaine, avec une vengeance quelconque.

11 prononce un discours plein de réticences et d'insinuations qui dit ou qui sous-entend ces paroles :

« Voyez à quel point l'homme dont je parle est mauvais, puisque moi-même, qui suis son obligé, vaincu par la force de la vérité, je fais de tels aveux ! »

Car il donne à son acte d'accusation l'apparence d'un aveu, retenu par la bonté et arraché par la franchise.

L'envieux ferait au besoin un grand éloge de la reconnaissance, quand il parle de son bienfaiteur, mais il ajouterait :

<( Cependant je ne consentirai jamais à me laisser aveugler, fût-ce par des bienfaits. La justice l'emporte sur tout. Puisque cet homme est dangereux et malfaisant, je dois le dire : je dois faire abstraction de mes souvenirs personnels. »

L'envieux élève l'ingratitude à la hauteur d'un principe. Car tout envieux est ingrat. Tout ingrat est envieux.

L'envieux se sert de son ingratitude pour attester son indépendance, et il est condamné, par sa propre bassesse, à un esclavage perpétuel. Son infamie lui sert de carcan.

Il élève l'ingratitude à la hauteur d'un sacrifice. Il se sert de l'ingratitude pour faire

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