LA LUMIÈRE ET LA FOULE
Parmi les erreurs les plus fatales qui dévorent l'humanité, j'en veux signaler une dont les désastres sont incalculables. Cette erreur est d'autant plus funeste qu'elle possède souvent les hommes bien intentionnés, et brise leurs armes dans leurs mains.
Cette erreur, la voici :
Beaucoup d'hommes, en face des principes les plus élevés de la métaphysique, disent :
« Qu'importe ?
m Les théories transcendantes, qu'elles soient fausses ou qu'elles soient vraies, ne pénètrent pas les masses. Je veux faire le bien ; or je suis entouré d'hommes qui n'ont lu ni les grands philosophes de la vérité, ni les grands philosophes de l'erreur. Ce sont des jeux d'esprit qui ne mènent pas le monde. Donnez-nous des choses pratiques. »
Dans l'opinion des hommes médiocres, les principes ne sont pas des choses pratiques.
je supplie ceux qui veulent faire le bien d'écouter ce que je vais leur dire :
Toujours, et partout, ce sont les principes de la métaphysique la plus élevée qui gouvernent les masses les plus ignorantes de la
métaphysique, non pas directement, il est vrai, mais indirectement. La vie privée des hommes, dans ses plus humbles détails, est la traduction de la métaphysique adoptée, et cette vie privée est d'autant plus mauvaise que la métaphysique de l'erreur a plus généralement et plus, longtemps prévalu, lout homme qui agit, obéit, en agissant bien ou en agissant mal, à une théorie metaphisique très profonde, qu'il ignore presque toujours, mais que d'autres savent pour lui.
Vous qui coudoyez les passants dans es rues, et qui dites : qu importe ? en face des vérités sublimes, que vous croyez abstraites vous ressemblez à un boulanger qui, au fond de son four, en remuant sa pâte, parlerait de la lumière, et dirait : que m'importe ? On dirait à entendre les hommes, qu entre les ravons du soleil et le pain qu'ils mangent. Dieu n'a mis aucun rapport. Ils ne savent pas comment le blé mûrit. Ils oublient la lumière en se nourrissant d'elle.
Le Saint-Esprit venait de descendre sur le cénacle en fête, et celui qui avait tremble devant une servante, c'est-à-dire devant I opinion, Pierre, fils de Jean, n'avait plus peur de rien Peu de temps après, Paul tombe sur le chemin de Damas. Il se relève, fou d amour. On le traîne devant l'Aréopage, afin d entendre du nouveau. Et, en effet, il parle de Dieu, et dit :
LA II MU lu: ET LA FOULE S
In ipso enim vivimus, movemur et sumiis.
Car, en lui, nous avons la vie, le mouvement el l'être.
A cette parole, il me semble que j'entends rire beaucoup d'auditeurs. Nous l'entendrons un autre jour, disent-ils tout bas. Peut-être le trouvaient-ils presque innocent à force de le trouver absurde. Je les entends rire ; mais il nie semble qu'à côté d'eux, j'entends le frémissement d'un homme. Cet homme s'est promené à Héliopolis, un certain jour, en compagnie d' Apollophane. Tous deux avaient remarqué que le soleil changeait ses habitudes. Il \ a, dit Apollophane, une révolution dans les choses divines.
Ou Dieu souffre, répondit son ami, ou il compatit à la souffrance.
L'ami d' Apollophane siégeait à l'Aréopage, à coté de ceux qui riaient, pendant que parlait Paint Paul. Je pense qu'au moment où vibra dans l'enceinte de l'Aréopage la voix qui disait : In ipso enim vivimus, movemur, et sumus, l'ami d' Apollophane, le disciple de la sagesse antique, qui allait devenir docteur de la Sagesse éternelle, Denys l'Aréopagite, qui allait s'appeler saint Denys, se souvint des télièbres d'Héliopolis, de* ténèbres du vendredi, »'t frémit, au fond de l'âme, sous le souffle de Dieu qui passait.
0 notre maître à tous ! saint Denys. qu'on no connaît pas, les grands hommes se sont
nourris de votre substance, l'humanité s'est nourrie des grands hommes, et ce siècle vous a oublié profondément. Si j'avais envie de rire en ce moment, je citerais les titres des livres qu'ils lisent, ces hommes qui ne vous lisent pas. Mais n'ayant pas, pour le moment, envie de rire, j'aime mieux les laisser lire leurs livres, et vous regarder, ô mon maître, dans la lumière où vous êtes. Cette lumière est très élevée. On dirait que Dieu se place, quand il veut être vu de nous, dans la direction de nos âmes. Il suit notre attrait. Ainsi les pêcheurs furent pris par la pêche miraculeuse, et désormais péchèrent des hommes
Ainsi, les rois mages, les rois astronomes, habitués à la contemplation des astres, furent saisis et entraînés par une étoile. Du ciel tomba la lumière qui les guida au berceau de Bethléem, parce que leurs regards aimaient le ciel. Or, ce fut le soleil, et le soleil éclipsé, qui porta à Denys la première nouvelle, nouvelle vague encore, des événements du Golgotha. La seconde lui fut donnée par la Parole, représentée ici par saint Paul. Et il était, destiné à entendre la conversation d'Hiérothée. Il semble que le souvenir du soleil éclipsé ait illuminé dans ses profondeurs la doctrine de saint Denys. Il a promené son regard d'aigle dans la région où se croisent la lumière et l'obscurité, au-dessus de l'horizon visuel des hommes.
Voici quelques lignes qui rappelleront à ceux qui la connaissent, et qui indiqueront
LA l.l Mil i;i II LA FOULE O
;iu\ inities la direction du regard de saint Deux-. Sun- ce regard, je l'espère, je vais copier ces lignes ; elles dérangeront peut-être les habitudes de plusieurs, et sembleront l>izarres ; mais je me soucie forl peu de cette crainte :
<< Trinité supra essentielle, très di\ ine, souverainement bonne, guide des chrétiens dans la sagesse sacrée, conduisez-nous à celle sublime hauteur (\rs Ecritures, qui échappe à toute démonstration el surpasse tonte lumière. Là, sans voile, en eux-mêmes et dans leur immutabilité, tes mystères de la théologie apparaissent parmi l'obscurité très lumineuse d'un silence plein d'enseignements profonds : obscurité merveilleuse qui rayonne, en splendides ('■clairs, et qui, ne pouvant être ni vue ni saisie, inonde, de la beauté (le ses feux, les
esprits saintement aveuglés. Telle est la prière que je fais.
« Pour \ons, o bienheureux Timothée, exercez-vous ^;lns relâche aux contemplations mystiques ; laissez de côté les sens et les opérations de l'entendement, tout ce qui est matériel et intellectuel, toutes les choses qui sont et celles qui ne son! pas, et d'un es-or surnaturel, allez \ons unir, aussi intimement qu'il e^l possible, à Celui qui est élevé par delà tonte essence el tonte notion. Car, c'est par ce sincère, spontané cl total abandon de vousmême, el de toutes choses, que, libre et dégagé d'entraves, vous vous précipiterez dans l'éclat mystérieux de la divine obscurité. »
El ailleurs (j'emprunte toujours l'admirable traduction de Mgr Darboy) :
<( Nous ambitionnons d'entrer dans cette obscurité translumineuse, et de voir et de connaître précisément, par l'effet de notre aveuglement et de notre ignorance mystique, Celui qui échappe à toute contemplation et à toute connaissance. Car, c'est véritablement voir et connaître, c'est louer l'Infini d'une manière suréminente, de dire qu'il n'est rien de ce qui existe (d'après nos conceptions de l'existence).
« Ainsi celui qui façonne la matière brute en une noble image, enlève les parties extérieures qui dérobaient la vue des formes internes, et dégage la beauté latente par le seul fait de ce retranchement. »
Et ailleurs :
(( Les ténèbres se dissipent devant la lumière, surtout devant une abondante lumière : l'ignorance se corrige par les connaissances, surtout par des connaissances variées. Il n'en est point ainsi de l'ignorance mystique, qui n'est point une privation, mais une supériorité de science... Et si. en voyant Dieu, on comprend ce qu'on voit, ce n'est pas Dieu qu'on a contemplé, mais bien quelqu'une des choses qui sont de lui, et que nous pouvons connaître. Et cette absolue et heureuse ignorance constitue précisément la science de celui qui surpasse tous les objets de la science humaine. »
Et ailleurs :
LÀ Ll M m: HE Et LA POULE 7
k Oui, l'éternité et le temps procèdenl do lui, et, principe sans commencement, il a
créé les êtres, quels qu'ils soient, cl la dur»''*' qui mesure leur existence. Tout participe de lui, et rien ne lui demeure étranger. II est antérieur à tout, cl toul subsiste en lui. En un mot, c'est en Celui qui précède l'être, que toute chose, quelle qu'elle soit, existe, se conçoit, cl se maintient. L'être apparaît, comme la participation radicale, fondement de toutes le- autres ; on comprend, en effet, que l'être en soi a la priorité sur les autres dons accordés aux créatures, sur la vie, la sagesse, la la ressemblance formelle avec la divinité ; et, de quelques perfections qu'elles soient ornées, l'être est la première participation qu'elles reçoivent. 11 y a plus : ces participations, qui sont le fond des diverses substances, trouvent elles-mêmes leur fond dans la participation de l'être nécessaire, etc., etc. ».
Ce saint Denys, qui parlait de si haut, ne se considérait pourtant que comme un vulgarisateur. Il mettait n la portée de tous les secrets divins que lui avait livrés le bienheureux Hiérothée, Hiérothée son maître, le maître de saint Denys ! Hiérothée qui parla aux amis du Verbe l'ait chair, à l'heure où venait d'expirer, dans la paix suprême, sainte Marie, mère de Dieu, conçue sans péché.
Toute parole, dit saint Denys, vient mal après celle d'Hiérothée. Et il s'excuse d'écrire ! II y a quelque chose de louchant et de sublime dans cette excuse. C'est la naïveté de la
grandeur, qui admire sans réserve ; c'est la plénitude de l'enthousiasme. Saint Denys s'étonne continuellement de parler, lui qui a entendu comment Hiérothée parlait !
<( Mais, dit-il, comme Hiérothée exposait sa doctrine d'une façon vraiment relevée et émettait des sentences générales, et qui, sous un seul mot, cachaient beaucoup de choses, nous tous qui sommes les maîtres des âmes encore novices dans la perfection, nous reçûmes l'ordre d'éclaircir et de développer, dans un langage mieux proportionné à nos forces, les idées si profondes et si concises de cette puissante intelligence... Et effectivement je le regarde comme le guide des esprits avancés dans la perfection, comme une sorte de seconde Ecriture, qui vient à la suite des oracles inspirés des Apôtres, etc., etc. Pour moi. je transmettrai, selon mon pouvoir, les secrets divins à qui me ressemble. J'ai donc eu raison de dire que cette vue intuitive et cet enseignement relevé du sens spirituel des saintes lettres, requièrent toute la force d'une mûre intelligence : mais que la connaissance et le développement des considérations élémentaires conviennent à des maîtres et à des élèves moins capables. »
Ainsi saint Denys, ce docteur de la science transcendante, livrait seulement à ses disciples les premiers rudiments de la science inouïe que lui avait révélée Hiérothée l'incommensurable, l'homme qu'il appelait digne panégyriste de la Divinité.
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Je me suis souvent transporté, par la pensée, près du bienheureux Hiérothée et près de saint Denys, pour célébrer comme je l'ai pu, à travers ces siècle^ qui voudraient nous Béparer, les solennités de leurs augustes conversations, .l'ai prêté l'oreille à travers l'histoire, pour tâcher de saisir leurs paroles dans l'air, j'ai voulu respirer leurs parfums. J'ai regardé sur le sable la trace des pas de saint Denys se rendant à Jérusalem. Saint Den\s voulait voir, avant de mourir, sainte Marie mère de Dieu, la Femme revêtue du soleil ei confiée à saint .lean. C'était saint Jean qui introduisait les fidèles en la présence de Marie. Sainl Paul donna à saint Denys une lettre de recommandation el d'introduction.
Sainl Denys, ayant en effet vu, de ses yeux, Marie la Sainte Vierge, écrivit à Saint Paul :
» Den\s. serviteur du Christ, au vase choisi du ciel, à Paul, mon précepteur et maître, salut.
-« .le confesse devant nous, mon Seigneur et maître, devant la Majesté plus qu'an relique de la très sacrée mère de Notre-Seigneur le Christ-Jésus, laquelle je \ iens de contempler de mes propres regards mortels, devant la toute-puissance de Dieu. l;i bonté et la clémence du Sauveur qui m'a donné de contempler sa mère, que Jean, le sommet de l'Evangile et des prophètes, qui. enchaîné dans la captivité du corps, reluit déjà comme un soleil dans les cieux, m'ayant introduil dans la présence de la très liante Vierge, une splendeur
si grande, si immense, si divine, m'a environné extérieurement et intérieurement, une si vive lumière a irradié mon âme et avec tant de plénitude, une si grande surabondance de tous les plus exquis parfums m'a embaumé, que ni mon corps de misère ni mon esprit abattu ne pouvaient soutenir les suavités et le poids immense d'une telle félicité. Mon cœur a défailli et mon esprit a succombé, opprimé par la majesté d'une si grande gloire. Oui, j'en prends pour témoin ce Dieu véritable, dont la présence se manifestait en cette incomparable Vierge ; si je n'avais été éclairé par les célestes enseignements que j'ai reçus de vous, j'aurais cru qu'elle était la véritable Divinité, objet de toute adoration, car je ne pouvais comprendre dans les esprits bienheureux qui contemplent Dieu même, ni plus de gloire, ni plus de bonheur que ce que je goûtais, tout indigne que j'en étais, moi si heureux alors, et maintenant si malheureux.
Grâces au Dieu très haut et très bon, grâces à la Vierge Marie et au très éminent apôtre Jean, grâces à vous-même. Sommet glorieux, chef triomphant de l'Eglise, de m'avoir procuré un si céleste spectacle et valu tant de bonheur. Adieu (i). »
Au-dessus des neuf chœurs des V.nges, audessus de toutes les montagnes créées connues et inconnues, au-dessus des flammes, des nei-
(1) J'emprunte cette lettre à un ouvrage de M. l'abbé Begel : Vie de la Sainte Vierge, d'après la tradition.