‹ Les Plateaux de la balanceChapitre 41 sur 47 · LA RÉPUTATION ET LA GLOIRE · texte numérisé non relu

LA RÉPUTATION ET LA GLOIRE

ne représente aucune idée, mais, en général, des intérêts mal entendus. Il a conquis sa place, non par un acte, mais par beaucoup de démarches, qui ne laisseront dans l'histoire aucun sillon lumineux.

La gloire est la patrie de l'aigle. Le domaine des réputations est le champ plein de fumier, où les insectes, symbole de la pourriture, se \aulrent, se battent et se dévorent.

Si la paix était possible sans Dieu. Go?th<> l'eu! conquise el donnée au monde. Le jour où Napoléon s'arrêta devant lui pour dire : « Monsieur Goethe, vous êtes un homme, » ce jour-là mit en présence deux hommes dont les destinées, si elles s'étaient croisées en un certain sens dans le monde invisible, auraient pu produire dans le monde visible des combinaisons extraordinaires. Tous deux en naissant avaient reçu la force sous deux formes différentes, qui pouvaient devenir les deux accords dune harmonie merveilleuse.

Ne parlons que de Gœthe. Peu d'hommes sont aussi difficiles à saisir : il n'a laissé nulle part la forme complète de sa pensée. Il ne nous a p;is donné le résumé de lui-même. Poète, philosophe, romancier, critique, que n'a-t-il pas été ? Et dans toutes les routes où il a marché, il a marché seul. Son nom a rempli le monde, et il n'a pas eu un disciple. Aucune école ne le réclame comme sien. Sur la surface de la terre, nul ne peut dire : Gœthe est avec moi, ni même : Je suis avec Qœthe, car son nom, qui réveille tant de choses, n'en personnifie cependant aucune. Nulle doctrine, philosophique ou littéraire, ne sV<l abritée

sous son ombre, et pourtant il a remué le monde intellectuel. Il a regardé la bataille sans se mêler à elle ; mais ses regards ont suffi pour troubler la mêlée. Tl n'a combattu pour aucune personne et pour aucune chose ; il a contemplé froidement.

Mais ce spectateur était plus terrible qu'un acteur. Ses yeux étaient des armes. Autour de lui, Fichte, Schelling, Hegel posaient leurs négations comme des dogmes, renversaient les principes de la pensée et faisaient sur leur route des ruines précises et déterminées. Leurs négations avaient des formules. Ils ont un caractère que l'histoire constate ; leur place est marquée dans les œuvres de la destruction.

Mais qui connaît la doctrine de Gœthe ? Il ne fut ni hégélien ni kantiste, et de son nom, à lui Gœthe, aucun adjectif ne s'est formé pour désigner une manière d'être. Il fut Gœthe, et ne fut pas autre chose.

J'ai longtemps cherché le nom qu'il porte dans l'ordre des idées, sans trouver le mot qui résume sa vie, son âme, son esprit, son œuvre. Si ce mot m'avait manqué toujours, Gœthe n'eût pas pris place dans ces études : car elles ont pour but de saisir l'homme qu'elles étudient dans sa forme totale, abrégée, synthétique ; elles essayent de caractériser, par un seul mot qui contienne tout l'homme, tous les détours d'une âme, et tous les circuits d'une vie. Obligé par la nature de mon travail d'écrire un mot sur le vaste front

GO l m 267

<lc (iœthe, j'ui rencontré ce mot et le voici : Isolement.

S;i \ ie, telle qu'elle fut, réalisa l'isolement; Sa vie, telle qu'elle devait rire, qu'eût-elle pu réaliser ?

La i><ii.r.

Car l'homme qui tombe, tombe dans la (Hrection qu'il devait suivre pour monter.

L'abîme qui menace chaque homme ressemble par sa forme et sa nature, à la hauteur quj attend ce même homme, s'il veut monter.

Notre chute a la forme renversée de notre grandeur possible.

Le genre de mal que nous faisons est la parodie directe du genre de bien que nous étions appelés à faire.

Or l'isolement est la parodie de la paix.

La paix domine ; l'isolement sépare.

La paix enferme l'homme dans le domaine tranquille de l'Être ; l'isolement enferme l'homme dans le domaine mort du néant.

Goethe n'était encadré dans aucune école : il promenait de tous côtés un regard investigateur et détaché qui scrutait les choses sans entrer dans leur dépendance ; il restait au dehors pour regarder au dedans.

11 n'était pas emporté comme Alfred de Musset ou lord Byron par un mouvement rapide et accidentel ; il ne vivait pas au jour le jour. Non ; il regardait vivre le genre humain comme on assiste à un spectacle. S'il avait connu le sens du grand drame, il l'eût contemplé dans la paix, en le rapportant à Dieu.

N'en connaissant pas le sens, il le contempla dans l'isolement, en le rapportant à lui-même. Son œil était fait pour voir haut el loin ; s'il eut vu juste, il aurait eu cette belle forme de la paix intellectuelle qui s'appelle l'impartialité. Mais ne vivant pas dans la lumière, et ne rapportant pas à l'unité les éléments multiples qu'il embrassait du regard, au lieu de l'impartialité, il eut l'indifférence qui en est la parodie.

Voici une coïncidence profonde qui n'est pas due au hasard.

Quel est le caractère général de cette philosophie allemande qui a enveloppé Goethe sans le pénétrer intérieurement, qui a été son atmosphère, sinon son pain quotidien ? Le caractère général de cette philosophie est l'indifférence théorique. De Kant à Hegel, la philosophie allemande monte les degrés de l'indifférence qu'elle confond avec la sagesse, et sur le frontispice du temple achevé, elle pose la formule qui est l'expression même de l'indifférence absolue : l'être et le néant sont identiques .

Or que fit Goethe ? Homme plutôt que philosophe, il fit passer dans la vie la formule hégélienne.

Il fut, dans l'ordre de la vie, ce que fut Hegel dans l'ordre de la science. Il regarda successivement et continuellement les hommes et les choses, et les choisit, et les traita dans ses actes, dans ses drames, dans ses vers, dans ses romans, comme Hegel les traitait

(.<* I III 2fig

dans ses pensées métaphysiques. Hegel proclamait L'égalité »'t l'identité des choses. Gœthe proclame le même dogme, à force de lioul mépriser : car si tout doil être confondu dans un même sentiment, ce sentiment-là sera le mépi is. Si le mal n'est qu'un développemenl bizarre, mais nécessaire, du bien, le bien qui devient la raison du mal est méprisable comme lui. \ussi Goethe, qui devait être le contemplateur, devient le contempteur universel.

Gcelhe, en effet, méprise tout, lui qui de\ ail cire la demeure et le temple du respect. lmpartial, il eûl respecté ; indifférent, il méprise. Il raconte avec la même indifférence le bien et le mal qu'il a faits. Il n'a point de repentir, il n'a pas même de remords. Il semble regarder tous ses actes comme le développement nécessaire cl Légitime de la même force : celle force, c'est I»' moi. Si la théorie du panthéisme méconnaît théoriquement la Liberté de l'homme, qu'il traite comme un des rouages de la machine universelle, la pratique du panthéisme méconnaît pratiquement la même \érité : or, le panthéisme pratique, c'est Gœthe, sa science et son art. Cet homme, si peu l'ail pour être ridicule, devienl ridicule quand il se contemple. Il a l'air de se regarder comme le (ils aine du dieu Pan. Le Fanthéisme étant la formule scientifique d'une doctrine dont le paganisme est l'expression poétique, je m'explique un fait qui pourrait paraître inexplicable : Gœthe était païen.

Comme homme, il est l'expression vivante du panthéisme. Il le regarde comme le principal ressort de la machine du monde, il étudie ce ressort en lui-même et dans ses relations avec les autres ressorts, il étudie le jeu de tout le mécanisme avec une froide curiosité : voilà Goethe savant. Comme artiste, il personnifie les forces de la nature qu'il a analysées comme savant ; comme artiste, il les met en scène ; ayant dépouillé les personnes de leur valeur morale, il ne peut plus les considérer que dans leur beauté matérielle : voilà Goethe poète. Cet homme, si admirablement doué pour admirer la beauté invisible, perd ce sens qui était le sien par excellence, et rencontre la limite qu'il était destiné à franchir. L'indifférence de Goethe penseur et savant conduit Gœthe artiste au culte exclusif de la beauté matérielle. Voilà par quelle route cet homme, qui se regardait comme l'incarnation de l'avenir, voilà par quelle route cet homme en est venu à adorer Jupiter. Il est intéressant d'entendre le même phénomène expliqué par M. Renan.

» Païen par nature, dit-il, et surtout par système littéraire, Gœthe devait peu goûter l'esthétique, qui a substitué la gausape de l'esclave à la toge de l'homme libre, la vierge maladive à la Vénus antique, et à la perfection idéale du corps humain, représentée par les dieux de la Grèce, la maigre image d'un supplicié tiraillé par quatre clous. Inaccessible à la crainte et aux larmes, Jupiter était vrai-

(Kl I m 271

mciii le tlit'ii de ce grand domine, et <>n n'esl pas surpris de voir placer devant son lit, exposée au soleil levant, afin qu'il puisse le matin lui adresser sa prière, la tête colossale de ce dieu. »

Vous \ oyez que M. Renan ue s'étonne nullement de \oir le panthéiste devenir païen. Il \a même presque jusqu'à donner, sans la comprendre, l'explication du fait. Païen par nature, dit-il (voilà le panthéiste), et surtout par système littéraire (voilà l'adorateur de Jupiter). La manière dont M. Renan raconte le fait est plus singulière que le fait lui-même. Il semble dire que la philosophie de Gœthe le conduisait naturellement à prier le matin, au soleil levant, Jupiter ; mais il ne tire de ce fait, contre cette philosophie, aucune conclusion. Pourquoi donc, en effet, ne pas adorer Jupiter ? Les hommes du progrès ne s'étonnent pas pour si peu de chose ! Ecoutez ces deux faits, plus instructifs l'un que l'autre. Le grand homme de l'Allemagne moderne, Gœthe, priait Jupiter tous les matins, et M. Renan, l'examinateur critique des religions, déclare qu'il n'en est pas surpris. Que faudrait-il donc pour le surprendre ? En fait d'abaissement, à quoi donc s'attend-il de la part de la philosophie hétérodoxe et panthéiste ? Que sera-t-elle réduite à faire pour étonner M. Renan, qui peut voir sans surprise Gœthe adorer Jupiter ?

Suivons bien l'enchaînement.

L'isolement est la solitude sans Dieu, Gœthe

représenté l'isolement. Il a élevé l'égoïsme à la hauteur d'une science. La fleur de l'isolement, c'est l'indifférence. La doctrine scientifique de l'indifférence, c'est le panthéisme, qui ne fait pas de différence entre les choses, puisqu'il les englobe toutes dans l'universelle divinité.

L'expression poétique du panthéisme, c'est la mythologie, qui, au lieu de voir dans la rose ou dans le cèdre deux créations du Créateur, y voit deux divinités créatrices d'ellesmêmes. La mythologie est obligée de voir dans la fontaine une naïade, n'ayant pas la force de rcmonler à l'idée d'une cause. La mythologie adore le dieu Tout, le dieu Pan, ne faisant pas de différence entre ceci et cela.

Voilà comment Gœthe en vient à adorer Jupiter. Il finit par regarder Jupiter comme son frère, fils comme lui du dieu Pan.

L'œuvre de Gœthe est l'œuvre même de l'orgueil. Aussi ressemblc-t-elle beaucoup à la tour de Babel.

D!ans cette œuvre multiforme et qui vise à une unité impossible, l'homme Gœlhe regarde l'humanité, et voudrait lui donner pour principe et pour fin Gœthe ; le savant Gœthe regarde l'humanité, et il la regarde comme s'il l'avait créée ; il voudrait la rapporter à lui Gœthe, comme principe et comme fin ; le poète Gœthe regarde Jupiter, et finit par se prendre Jui-même pour un des dieux de l'Olympe.

Chacun de ces éléments est une des pierres

Page 1