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du monument qu'il élève. Il voudrai! élever oc monumenl jusqu'au ciel. Mais les ouvriers qui le construisent, c'est-à-dire les passions de Goethe, ne s'entendenl pas entre eux, ils ne parlenl pas la même langue. Tous ces ouvriers travaillent sous 1rs ordres du même maître, car toutes ces passions se rapportent à l'orgueil, comme à leur principe commun ; mais l'orgueil n'a pas le secret de l'unité, et jamais ses soi \ ilou rs ne se soûl accordés cuire eux. Ils se (li\iseni et se déchirent. Chacun lire à lui ; nul d'entre eux ne veut obéir, car tous Sont façonnés à l'image dit maître. Aussi voyez les pierres du monument. Elles se contrarient, se heurtent et se renversent.
L'une a pour inscription Faust, l'autre Wilhem Meister, l'autre Affinités électives ; d'autres s'appellent Iraprdies, et veulent entrer dans le moule d'Euripide. Jupiter et Méphistophélès se rencontrent, se choquent et se moquent l'un de l'autre.
Tous ces éléments sont rapprochés et non unis. Le terrain de l'orgueil est le terrain de l'isolement. L'unité est impossible, parce que Dieu est .disent. Le monument ressemble à la loin de Babel. Le maître et les ouvriers, l'orgueil et les passions qui le servent, tout cela porte le même nom, tout cela s'appelle légion. L'isolement, puisqu'il est la solitude sans Dieu, s'appelle toujours lésion.
La société ou la solitude, armées l'une et l'autre de la présence de Dieu, s'appellent unité.
Werther est isolé dans la passion ; Faust est isolé dans la science ; Wilhelm Meister est isolé dans la foule.
L'isolement mène Werther au suicide, Faust à la honte, Wilhelm Meister à l'anéantissement.
Werther reçoit en partage le désespoir, sous la forme de la jalousie ; Faust, le désespoir, sous la forme du crime ; Wilhelm, le désespoir, sous la forme de l'ennui.
Werther semble représenter l'amour loin de la lumière ; Faust, la science loin de la lumière ; Wilhelm, l'expérience loin de la lumière.
Tous les héros de Goethe semblent mourir comme il est mort, et crient comme il criait en mourant : De la lumière ! de la lumière ! Faites que plus de lumière entre ! Mais, dans la bouche des hommes qu'il fait parler, ce cri n'est qu'un cri, ce n'est pas une prière. Ce cri ne s'adresse pas à Dieu. Faust semble l'adresser à Méphistophélès ; Werther, à son pistolet, et Wilhelm au néant.
Le même cri retentit dans les Affinités électives : c'est ici la fatalité qui semble chargée de l'entendre. Cri terrible, stérile, fatal, que le désespoir lance au lieu de la prière, et qui, au lieu d'ébranler les portes du ciel, frappe la voûte sourde et muette d'une prison inexorable.
Chez Gœthe, les cris des désirs retentissent aux quatre horizons, mais leurs échos se réunissent pour y mourir étouffés dans le tom-
beau universel, dans l'abîme silencieux de l'orgueil.
Gœthe semble croire que, possédant la science de la vie et la source de la force, il peut voir sans trouble Ions les troubles de la terre. Il semble croire qu'il sait le mot de l'énigme, et que, s'il ne nous le dit pas, c'est pour se mettre à la portée de notre taille humaine.
On dirait qu'il a arraché son secret non à Dieu, mais à la nature qui le remplace, et qu'il voit l'histoire du monde du haut d'une tour.
Mais cette tour est l'illusion d'un rêve. Gœthe est l'incarnation du protestantisme II ne représente pas l'apparence, mais il représente admirablement la réalité du protestantisme.
Cet homme est tout entier dans cette parole qu'il a pu écrire :
Je me fis une religion à mon usage (1).
N'est-il pas étrange de prononcer ces mots sans être averti par eux-mêmes dn crime étrange qu'ils contiennent ? N'est-il pas étrange de faire sa religion, et d'oser le dire, et de la regarder en face, sans rire, quand on la regarde comme son œuvre ? La vie de Gœthe est contenue dans cette phrase, qui exprime dans sa brièveté la nature même et la pratique de l'hérésie (Atpwxiç, choix). L'hé-
(1) Mémoires de Gœthr, liv. XV.
résie choisit dans la vérité. Elle fait une religion à son usage, mais elle a rarement la franchise de déclarer son intention et de nommer son procédé. Cette franchise, Gœthe l'a eue, et après l'avoir eue, il l'a caractérisée. Ecoutez-le parler de Rome :
« Ce jour-là, dit-il, nous vîmes, dans l'église de Saint-Pierre, le Pape, à la tête de tout le clergé, présider au service divin sur son trône ou à l'autel. Ce spectacle est unique dans son genre. Il ne manque ni de pompe ni de dignité. Mais j'ai déjà vieilli dans mon cynisme protestant. »
Si l'isolement donnait sa formule, je lui porterais le défi solennel de la donner plus exacte et plus naïve !
<( Je me fis une religion à mon usage ! » Et quelle croûte Gœthe s'était-il donc placée sur les yeux, pour n'avoir pas vu que la religion faite par un homme pour son usage particulier ne peut pas servir à cet usage ? N'est-ce pas exactement la théorie et la pratique de l'idolâtre qui adore un morceau de bois taillé, qui adore l'œuvre de sa main ?
Voilà pourquoi ce philosophe éthéré, qui demande dans une de ses lettres une religion plus sublime et plus pure que la religion catholique, priait, au soleil levant, la statue de Jupiter. Voilà aussi pourquoi M. Renan constate le fait sans étonnement.
C'est qu'il s'est fait, lui aussi, une religion à son usage. Et toutes ces religions particulières contiennent des éléments disparates.
L'isolement renferme en lui même le principe de toutes ces contradictions.
L'homme n'est jamais d'accord aee<- ime religion qui est son ouvrage.
11 entend au fond de lui I;» protestation du Dieu inconnu.
Les opinions littéraires de Goethe constituent aussi le tableau sensible de l'isolement Il n'a pas de doctrine. Toutes les écoles peuvent le revendiquer, aucune cependant ne le peut avec raison.Ce n'est pas parce qu'il l.s domine du haut de la vérité, c'est parce qu'il les accepte et les trahit tour à tour. Il parle dans ses Mémoires d'un projet de drame relatif à Mahomet, et il parle en ces termes :
« Mon plan se rapprochait des formes du drame régulier, vers lequel me ramenait déjà mon inclination, quoique j'y fisse, avec une certaine réserve, usage de cette liberté récemment acquis<4 à notre théâtre, de disposer librement des temps et des lieux. » (Traduction de M. Aubert de Vitry.)
Au bas de la page, j'aperçois une note probablement due au traducteur. L'auteur de cette note s'empare avec joie de cet aveu, et dit :
« Voici donc l'auteur de la révolution dramatique, le créateur du genre dit romantique en Allemagne, avouant la prédilection que son jugement exquis lui inspire pour le drame régulier. »
L'auteur de cette note triomphe trop vite.
Il a traduit Goethe, mais il ne l'a pas deviné ; il eût constaté avant tout l'impossibilité de le ranger sous aucun drapeau. S'il l'eût deviné, il eût su que le fond des jugements de Gœthe consiste dans une contradiction perpétuelle. L'auteur de la note croit que Gœthe professe définitivement cette théorie littéraire qu'il appelle la théorie classique.
Pourtant, dans ses lettres qu'il a traduites, il eût pu dire, à propos d'Iphigénie, tragédie classique et signée par Gœthe :
(( Il faut dire un mot de l'effet qu'a produit la lecture de ma pièce. Nos jeunes gens, accoutumés à la véhémence, à la chaleur de mes premières compositions, s'attendaient à trouver l'auteur de Gœtz de Berllchingen. Ils ne se reconnaissent plus à la marche calme de ma tragédie....
« Le Tasse est dans le même genre : le
sujet et l'action sont encore plus simples, les détails devront donc être encore plus soignés. Je ne sais pourtant comment je m'y prendrai, certainement je ne conserverai rien de ce que j'ai fait : ce travail a marché trop lentement, il est déjà suranné. Les caractères, le plan, le style, rien de tout cela n'a maintenant le moindre rapport avec mes idées.
« En arrangeant mes papiers, il m'est tombé en main une de vos lettres, dans laquelle vous me reprochez de me contredire dans ma correspondance. Comme je vous adresse successivement mes feuilles, je ne peux pas reconnaître sur quoi portent mes