LES TENKBRES ET LA FOLLE
nier Dieu, l'autre pour le nier ? Si vous leur posez la question en théorie, ils répondront : pas précisément.
Mais si vous la leur posez en pratique, ils Répondront pratiquement : si Von veut.
Vous croyez peut-être que j'exagère, je traduis seulement.
Ce qu'il \ a de hideux, c'est qu'au lieu d'apporter le ridicule à ceux qui l'exploitent, ce non-sens, proposé par eux à petite dose el l'un air froid, leur donne une réputation l'homme sage et modéré.
Celui qui répondrait carrément oui et non à toutes les questions qu'on lui poserait, passerait à bon droit pour un fou. Mais celui qui, après avoir à peu près dit oui, dit ensuite à peu près non, et nie avec prudence (<' qu'il vient d'affirmer avec réserve, celuilà passe pour un homme sage.
Contredisez vos paroles, brusquement et précipitamment, sans dissimuler vos contradictions, vous passez pour un fou.
Contredisez vos paroles d'un air mesuré, lentement, gravement, posément, et dissimulez vos contradictions derrière quelques si Von veut, vous passez pour un sage.
Il semble voir une académie de médecine qui féliciterait le choléra d'avoir affranchi l'homme de la santé et d'avoir complété, par une diversion, son état physiologique.
Croire que la vérité a besoin d'être complétée par son contraire ;
Croire que l'erreur, légitime comme la vé-
rite, est son complément légitime et a les mêmes droits sur l'esprit humain :
Voilà le non-sens radical, fondamental, sur lequel nous vivons.
Ce non-sens formulé métaphysiquement d'abord, fleurit ensuite, à la faveur de phrases banales, polies, vagues ; il se glisse sous des si Von veut.
Il ne se formule pas précisément, mais il s'insinue par les fentes des murailles, si j'ose le dire.
Affirmer à la fois le oui et le non d'un air étourdi, cela s'appelle de la folie ; les affirmer à la fois d'un air profond, cela s'appelle de la science.
Les affirmer à la fois d'un air libre, cela s'appelle l'esprit moderne.
Mais, dans ce dernier cas, il faut beaucoup de précautions, beaucoup de peut-être et de si Von veut.
Il faut être poli avec le oui, poli avec le non, bienveillant envers la vérité, courtois avec l'erreur, indifférent à tout et à tous, pour jouer ce rôle de Philinte, rôle odieux, ridicule, mais commode, quand on parle à des gens une langue qu'ils ne savent pas.
Or le public ne sait pas ta philosophie ; cette circonstance donne à plusieurs l'aplomb qu'il faut pour décliner bonus, bona, bonum, en face de ceux qui ne savent pas le latin.
Un père ne choisirait pas, pour faire l'éducation géométrique de son fils, un professeur qui ouvrirait ainsi sa première leçon :
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« Deux angles droits sont égaux et inégaux entre eux. »
Mais le même père choisira peut-être, pour faire l'éducation morale de ce même fils, un professeur qui dira :
« Le catholicisme est une excellente institution, et le protestantisme aussi. »
On dirait que nous voulons améliorer l'Etre, en le mélangeant avec le néant, et corriger, par la largeur de l'esprit moderne, l'étroilesse antique de l'Infini.
Voici une autre contagion, ou une autre face de la contagion, que je recommande à l'attention des penseurs :
L'orgueil et l'absurde sont deux mots synoimnes. L'orgueil est l'absurde dans le cœur.
L'erreur d'Hegel occupe, dans le désordre intellectuel, cette première place qui est celle de l'orgueil dans le désordre moral. L'orgueil dit : le néant, c'est l'Être. Hegel ne parle pas autrement ; Satan non plus. Et la formule de l'orgueil est la formule de l'absurde. M. Blanc de Saint-Bonnet a dit, en parlant de l'homme, cette parole profonde et mémorable :
« Rompant avec Dieu, qui lui demande de conser\er l'humilité, de tenir ouvert ce canal du consentement par lequel il reçoit avec mérite l'existence, il brise s;i racine dans l'Etre. tend dixinement impossible sa croissance et »a perfection. L'humilité est la plus grande preuve de sens que puisse donner l'Etre créé, De <pie nous nommerions sa plus liante métaphysique. »
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L'humilité est en effet l'affirmation pratique de la doctrine de l'Etre ; l'orgueil en estla négation.
Hegel a parlé la parole de l'orgueil et de l'absurde. Il a dit : l'Etre et le néant sont identiques. La hardiesse de son crime m'oblige à admirer ce qu'aurait pu faire, dans la direction de la vérité, l'homme qui a été jusqu'au bout dans la direction de l'erreur. Cet œil, al-^ lumé pour regarder en face le soleil de Dieu, s'est révolté contre la lumière. Ce terrible infidèle ne s'est pas détourné à demi. II a regardé en face les ténèbres.
Dans l'ordre intellectuel, ses imitateurs, nous venons de le voir, ont remplacé la contradiction absolue des termes, par la conciliation timide, inavouée, et presque inaperçue, des principes contradictoires.
Or ils ont imité l'orgueil comme ils ont imité l'absurdité hégélienne, c'est-à-dire de loin, et timidement.
L'orgueil, dans ces esprits bourgeois, a pris cette forme qu'on appelle l'amour-propre, la vanité.
Et comme l'orgueil, l'erreur, soûl le principe de tout mal, la formule hégélienne lance les ténèbres en tous sens. C'est la parodie du rayonnement.
La philosophie dit à la fois oui et non ; le poète chante à la fois le bien et le mal. Ecoutez, au bas de l'échelle, les paroles d'un homme ivre ; écoutez les paroles que le vin fait prononcer : vous trouverez dans l'ivresse,