LES SABLES MOUVANTS
Tons ceux qui ont la parole s'étonnent tJo l'inconstance humaine ; je ne sais pas pourquoi. Il serait vraiment étrange que l'homme déchu fût constant. C'est un effort de la Vérité et de la Puissance que de le fixer. En dehors de la Vérité et de la Puissance, comment s'étonner si la ruine branle ? Nous sommes une ruine avide de sa reconstruction. Tantôl nous croyons tenir le secret de la solidité, et nous nous précipitons sur nous-mêmes, afin de nous reconstruire suivant le plan que nous venons d'apercevoir, tantôt nous sentons branler l'édifice fragile au premier vent qui passe, et l'outil nous tombe des mains, et nous renonçons, et nous pleurons ; et après avoir pleuré, les plus faibles, incapables de porter le sérieux de la douleur, se mettent à rire. Mais quel rire que le rire de l'homme qui a renoncé à la joie ! C'est une des formes les plus tristes du sanglot humain !
Ecoutez le charivari des derniers siècles : voyez comme le rire et les larmes se mêlent, el se ressemblent et se succèdent, ei s'interrompent et se confondent à la fois !
L'homme a perdu la foi ; il pleure : voilà Rousseau. Trop léger-, et d'ailleurs trop bas pour porter le sentiment de son malheur,
il rit : voilà Voltaire. Voltaire et Rousseau sont les deux grimaces du désespoir.
Rousseau a une certaine conscience de son malheur ; le malheur de Voltaire est inconscient. Cet homme est si bas, que son rire n'est pas même forcé ! Voltaire est descendu si bas, qu'après avoir tué (dans la mesure de son pouvoir) Dieu, l'homme, la société, l'Art, il rit de bon cœur, et danse sur les cadavres qu'il croit avoir faits.
L'homme qui a perdu la foi la regrette souvent, la regrette quelque temps ; puis s'il descend dans l'abîme, ses regrets baissent comme ses désirs ; puis, quand il touche le fond, il méprise l'Infini. Quum in profondum venerit, contemnit.
Le caractère propre de Voltaire, c'est le mépris de l'Infini.
Ce rire veut du sang, parce qu'il porte en lui un désespoir inaperçu, mais mortel. L'âme humaine réclame toujours. Il faut bien une revanche à la partie sérieuse de nous-même. L'ironie trompe, et ne satisfait pas. Il y a dans notre cœur des abîmes intimes et sacrés, d'où sortent, quand ils sont vides, d'inexprimables gémissements. Vous essayez de rire avec calme, comme un homme bien élevé. Le blasphème n'est pas loin, vous dis-je ; car derrière l'homme bien élevé il y a l'homme ; sous votre habit, il y a un cœur.
Sous le rire de Voltaire, et à l'insu du rieur, le sang humain bouillonnait ; le sang hu-