LES SABLES MOUVANTS
main \oulait sortir, la volupté et la rage se battaient et s'accordaient. Il y avait des grincements de dents, comme en enfer. L'éclat de rire a fini par po, qui était son dénouement naturel. Pour satisfaire l'homme qui rit sans joie, toute l'humanité n'a pas trop de sang dans les veines. La haine et la mort sont enfin sorties des coeurs serrés qui en avaient fait provision. Je ne m'étonne que d'une chose, c'est que la gaieté de Voltaire ait pu se contenter à si peu de frais, qu'elle n'ait pas tari la race humaine, et que l'histoire ait continué... Elle a continué pourtant, et ceux qui ont survécu au rire de l'Encyclopédie, obligés au sérieux par le spectacle des égorgements, ont subitement changé de ton. Une école nouvelle s'est formée, qui, au lieu de rire toujours, a pris le parti de pleurer sans interruption. Le romantisme, tel est le nom qu'a pris cette école, a deux origines : l'origine littéraire, que j'ai expliquée ailleurs, c'est la révolte de l'homme contre la mécanique des pédants ; puis l'origine sentimentale, (fui est le retour forcé de l'homme vers les aspirations sérieuses, séparées des idées capable^ de satisfaire, ou, au moins, de guider ces aspirations.
Tout jeune homme qui n'a pas reçu une éducation forte et sainte, éprouve, pendant un temps plus ou moins long, des aspirations sans objet. Toute la littérature a été ce jeune homme, et voilà le romantisme. Le romantisme, c'est l'état de l'âme rappelée au sérieux
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par le malheur, et complètement ignorante de son but et de sa route. Alors elle constate ses maux, sans en chercher le remède, et la parole humaine n'est plus qu'une plainte. On est fatigué de l'ancien rire, on est fort éloigné de la joie, on se lamente et on appelle de ses cris la chose sans nom qui ne répond pas. Aussi le désir romantique renonce-t-il à toute satisfaction, présente et même future : il est l'acceptation musicale du désespoir organisé! On cherche, on ne trouve pas : on ne s'en étonne pas trop, car ce qu'on cherchait n'existe pas. On sait qu'on ne trouvera pas ; on cherche encore, on appelle, rien ne vient ; on est dégoûté de ce qu'on voit. On demande autre chose, mais quoi ? on n'en sait rien, on se drape là-dedans et voilà le vague des passions. Le romantisme est le désir de l'Infini destitué de celui qui est Infini.
Le romantisme est un essai de mysticisme sans Dieu.
Le romantisme est une passion qui commence par déclarer que son objet n'existe pas.
Aussi l'époque du romantisme a-t-elle du être marquée par plusieurs tentatives de religions nouvelles.
Aux époques de découragement, l'homme incline vers l'adoration de la nature. Affamé d'adoration, et ignorant du monde invisible, il se jette sur le monde visible et lui dit : sois Dieu. Puis, comme ce Dieu n'est pas Dieu, l'homme s'irrite, il adore et maudit alternati-
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vemenl la nature qui passe, sous ses adorations et sons ses colères, de l'hiver au printemps, et du printemps à l'été.
\insi i83o succède à g3, comme q3 a succédé à Voltaire, et rien n'avance, et le gouffre humain est toujours béant. En i83o, les mélodrames portent à l'admiration des crimes qu'on croit grandioses ; les jeunes filles -ont fières quand elles sont poitrinaires : celles qui sont poitrinaires méprisent les autres, les autres leur portent envie, toussent avec enthousiasme, maigrissent avec joie, et peutrire quelques-unes, jadis assez malheureuses pour avoir les poumons sains, deviennent poitrinaires par imitation. La douleur et la mort, en e83o, sont à l'ordre du joui'. Le rire du wm" siècle avnit porté sur toutes les grandeurs ; l'homme avait cherché dans la petitesse un refuge contre sa propre ironie. Le \vme siècle trouvait ridicule tout ce qui était sublime ou divin.
En tS3o, l'homme tomba amoureux de la grandeur, et. pour se rendre intéressant à ses yeux, il se réduisit à un état qui faisait pitié. Martyr de toutes <es manies, l'homme de i83o adorait le- femmes qui le condamnaient au dernier supplice. Pour une enfant qui de ses l>h'iirs se jour, il eût été ravi d'expirer sur lu roue. Expirer sur la roue, voilà le bonheur idéal pour le Mai romantique. L'homme de [83o estimail et pratiquait le suicide ; je m'étonne qu'il n'ail pas établi la torture. Il se serait mutilé avec transport pour attirer l'admi-
ration des autres et la sienne. 11 se trouvait trop grand pour agir. Ses yeux contractèrent une certaine maladie, en vertu de laquelle toutes choses prirent pour lui des proportions colossales. Voltaire avait cru que l'homme était un nain. L'homme de i83o coudoya continuellement, dans la rue du Bac, des géants. Le moindre garçon qui sortait du collège armé de quelques rimes, apparut à luimême et à ses amis comme un Titan foudroyé, et, comme aux cris de ce Titan les comètes n'ébranlaient pas en frémissant leur chevelure d'or, le grand homme devait à sa grandeur d'allumer un réchaud pour le venger des astres.
Epris d'amour pour les étoiles, il attendait d'elles un vague bonheur. Avec une ingratitude monstrueuse les étoiles le laissaient sans consolation : de là le réchaud ou les tours Notre-Dame. Il était de bon goût de se précipiter. Un homme suspendu à une corniche, entre le ciel et la terre, et tout près de tomber, eût fait commettre à un romantique timide, en i83o, d'épouvantables péchés d'envie.
Les pâles amateurs de choses funèbres ont promené longtemps au bord des lacs leur deuil prétentieux ; puis se rencontrant avec leurs longs cheveux et leurs figures mélancoliques sous l'ombre des saules pleureurs, ils ont imité les augures, et voilà le rire qui est revenu.
Impossible à l'homme de jouer longtemps la même comédie, son masque tombe ; im-