Les pluriels brisés en arabe: leçon faite au cours d'arabe de la Faculté des
En vouB exposa&t, snirant les méthodes grammaticales ordinaires, les règles de la formation du pluriel dans les noms arabes, je vous ai promis de revenir sur ce sujet et d'essayer, par une théorie, de mettre- un peu d'ordre dans cette multiplicité eitra ordinaire de formes, dans cette confusion telle qu'aucune autre langue cultivée n'oâ're rien qui en approche.
Plus d'un grammairien déjà s'est efforcé d'éclairer ce sujet obscur. Je ne vous redirai pas foutes loa théories conçues par les sémitistea, depuis notre coiuiiatriote Bochart au XVII' siècle, jusqu'à l'Allemand BBttcher en ces dernières années. Je signalerai seulement à votre attention deux Essais remarquables, les seuls, à ma conn^ssance, qu'on ait écrits en français; ils sont dus, l'un à M. Hart'vigDerenbourg, professeur &rÉcoledes langues orientales '.l'autre àM. Stanislas Quyard, professeur à l'École des hautes études *.
La difficulté d'expliquer nettement la bizarrerie apparente de ces trente h. quarante formes de pluriel *, qu'aucune loi
* Bxiai tur let formes de plurtX en arabe, dans le Joum. aiiat., oo de juin 1887.
* Nouvel Esioi sur la formation du pluriel Msé en arabe. Paris, 1870. 3 Le DOinbr« varie suivant que l'on compte F^parÉmeat cerlaines tomes, ou
qu'on 1m rBltaclie à d'autres comme de simples variuiles.
logique ne semble relier entre elles, tient aurlout à deux causes. La première, c'est que nous- no savoDS à peu près rien de la vieille langue arabe avant l'état de perfection où nous la montrent le Coran et les Mo'alla^ât, et que, par suite, toute base fait défaut à nos hypothèses. Que dirions-nous, en franç^3, de pluriels tels que animaux, cievx,yeux, si l'hlatoît-e ancienne de ces mots n'était là pour bous y montrer l'application très-régulière de la régie générale ? Et, si l'on ne connaissait les antécédents germaniques delà langue anglaise, que penser des pluriels men, feet, mice, venant de singuliers man, fiiot, mouie?
£n comparant l'arabe aujourd'hui parlé avec l'arabe du VI* et du VU' siècle, en observant les transformations subies par cet idiome dans un intervalle de douze à treize cents ans, il semble qu'on devrait pouvoir tirer de cet examen quelr)uea conjectures précises sur les modiûcatio[is antérieures. Mais un peu de réflexion suffit pour reconnaîtie combien une telle espérance serAit peu fondée.
L'arabe, comme la plupart des idiomes dont t'Iiistoire nous est un peu connue, a été en se simplifiant, élaguant, émondant, laissant en route maint et maint organisme dont il apprenait à se passer, les désinences casuellee, par exemple, les modes et lepassif des verbes. La connaissance des organismes perdus depuis les temps d'imroulqaïs et de Mahomet peut- elle BOUS permettre de retrouver ceux qui se sont évanouis à des é|>oque8 antérieures? Non, sans doute, pas plus que, dans le français ou le provençal, la constatation de la perte des deux cas usités au Xll' siècle ne permettrait de retourner aux six cas du latin et aux huit ou neuf de la langue aryenne. Tout au plusdoscomparaiaons de cette sorte pouiTnient-elles servir de base à des conjectures sur l'avenir réservé à la langue. Quant au passé, il n'y a là qu'un secours à peu près illusoire.
La seconde cause de la difficulté que nous éprouvons à nous rendre compte de la diversité des pluriels arabes, c'est que l'arabe ne constitue pas à l'origine un langage unique, l'idiome d'un seul peuple qui l'aurait façonné suivant ses instinct», avec une naturelle tendance à l'uniformité. Les lexiques, tes grammaires, nous amènent à placer les unes à côté des autres des
foi<meB qui proviennent de variétés dialectales et qui peutêtre ne fievraient pas toujours s'expliquer par des considérations de même ordre.
La race arabe était loin de former une nation compacte, en relations intimes et constantes, où des rapporta ininterrompus eussent amené l'usagrede procédés identiquesd^nisle langage. Chaque tribu, plus ou moins isolée, avait ses tendances phonétiques, ses préférences de vocalisation et d'accentuation. Vous connaissez les infinies variétés de vocalisme de nos patois méridionaux les plus proches voisins, où la même voyelle primitive se présente transformée par chacun d'eux. suivant ses lois propres: Vous savez que, chez les Hellènes, le Dorien disait a là où l'Attique préférait e ou o;que TKolien reculait volontiers l'accent, tandis que le Dorien tendait à l'avajicer. Des faits du mém3 genre se rencontrent nécessairement en arabe. Mais, fort mal renseignés sur les variétés de langage do la. vaste péninsule, nous acjeploiis forcément comme simultanées des formes qui, suivant toute vraisemblance, ont dû originellement appartenir à des dialectes différents.
Nous savons, par Ior historiens arabes eux-mêmes, que, peu de siècles avant l'hégire, ks tribus du Hedjaz et celles du Yémen avaient grand'peine à s'entendre ; que souvent même des tribus limitrophes ne se servaient pas des mêmes termes. Le mélange des dialectes s'est fait peu à peu par les pénétrations successives des tribus entre elles, par les grandes réunions annuelles d'Oca^h, où les poëtea venaient concourir devant un auditoire des plus variés, et surtout au commencement do Vil° siècle, par le grand mouvement que provoqua la prédication de l'islam. Cette fusion de tribus et de dialectes, bien qu« s'accomplissant surtout au bénéfice de l'un d'entre eux, ne pouvait manquer d'introduire dans la langue commune l'usage d'un grand nombre d'expressions empruntées à des langages divers, proches parents sans doute, mais fort éloignés de l'identité. 11 y a dans ce fait, n'en doutez pas, une des causes auxquelles on doit attribuer cette surabondance de formes employées concurremment pour le pluriel, et dont le groupement tiiéorique doit faire l'objet de cetlo leçon.
En admettant que le mélange des tribus et de leur langnge explique jusqu'à un certain point la déplorable multiplicité des
formes de pluriels arabes, cela ne dispense pas le linguiste de chercher à expliquer l'origine de ces formes. Leur diversité ré suite -t- elle d'une véritable différence, originelle dans la conception et dans le procédé qui leur a donné naissance? Ou bien, — comme on ne peut manquer de le supposer à priori, dans une langue de ce groupe sémitique, si uniforme en ses grandes lignes grammaticales, — cette diversité, plus apparente que réelle, n'eat-elle pas due simplement au Jeu de ces deux grandes forces qui font et défont les langues, la phonétique et l'analogie, agissant en divers temps et en divers lieux sur une matière première identique I Cette dernière hypothèse sera la nôtre. Il répugne à notre logique instinctive (disons-le sans attacher plus d'importance qa'il ne convient à un argument de cette nature), il nous répugne de supposer qu'une race intelligente et particulièrement épnse d'ordre et d'harmonie dans le langage, comme étaient les compatriotes de Tarafa, d'Antar, de Lébid, de Gbanfara, ait pu chercher un système normal de pluralisation dans une série de procédés indépendants les uns des autres, et qui consisteraient à modifier le nom singulier de toutes les façons imaginables, tantôt en y joignant des désinences variées, tantAt en modifiant le vocalisme intérieur, allongeant celui-ci, raccourcissant celui-là, capricieusement, sans raison visible ni pour eux, ni pour nous. , Une confusion si extraordinaire ne peut être chose voulue. Une loi sériaire, permettez-moi cette expression empruntée aux sciences les plus amoureuses d'ordre, doit unir entre eux tous ces termes en apparence si arbitrairement composés. Et, en effet, Messieurs, si vous acceptez la théorie que je désire vous exposer, vous arriverez à reconnaître que ces procédés si divers ne sont pas des créations isolées, indépendantes, issues de concepts sans lien commun, mais qu'an contraire ils ont été engendrés successivement par de simples modifications phonétiques et par l'effet de l'analogie.
L'arabe du Coran et des poèmes anté-islamiques procède assurément d'un idiome plus ancien, ou, si tous voulez, il est le résultat des transformations successives d'une langue antérieure. Cette langue, aune certaine période de son développement, avait une roanlËre de marquer le pluriel, qu'elle appliquait régulièrement à ses divers mots. Mais tous les mots ne se
prêtent pas également bien aux modifications que le procédé régulier voudrait leur faire subir. Il peut surgir dans l'application de ce procédé des sons déplaisants, des heurts de consonnes ou de voyelles auxquels répugne l'organe de celui qui l'emploie, des allongements qui troublent le rhylhme voulu par l'oreille. Qu'arrive-t-il alors? C'est que, aans y prendre garde, instinctivement, on supprime, on élague, et parfois on ajoute ou oa déplace, pour accommoder le nouveau mot aux habitudes de t'organe qui le prononce et de l'oreille qui Tentend. Chaque race d'hommes, dans cet ordre de choses, a ses goûts, ses tendances particulières, et chaque langue a ainsi sa phonétique propre. Tel idioma.se plaît au choc des consonnes et fuit l'hiatus, tel autre veut des articulations faciles et recherche le concours des voyelles. Celui-ci, pressé, impatient, contracte et resserre; celui-là, tranquille et lent, garde aux mots toute leur ampleur. C'est dans la diversité de ces apti> tudes, vous le savez. Messieurs, qu'il faut chercher une des principales causes de la variété des idiomes issus d'une même langue primitive.
Les anciens dialectes arabes, si nous pouvions en obtenir quelque connaissance certaine, nous montreraient aans doute des phénomènes de ce genre, et cela nous permettrait d'attribuer k chacun d'eux les types de pluriel qui lui appartiennent. Malheureusement nous n'avons à ce sujet qu'un petit nombre de renseignements, et force nous est de traiter et d'expliquer ces trente à quarante types comme s'ils étaient l'œuvre d'un peuple unique aux instincts capricieux, préférant aujourd'hui telle voyelle, demain telle autre, tantôt avançant et tantôt reculant l'accent tonique, Nous éprouvons un embarras comparable à celui qu'on aurait à expliquer certaines de nos formations françaises, si l'on ne connaissait l'existence des dialectes français, picard, normand, bourguignon, etc., dont chacun a laissé quelque trace dans la langue commune, qui finalement les a tous absorbés.
D'autre part, acceptant les indications des grammairiens arabes et les habitudes de langage, nous attribuons telle forme de pluriel à telle forme particulière de singulier, confondant ainsi l'usage avec une prétendue règle de dérivation. Estil vraiment exact de dire que ghazâl fait au pluriel gkizlân et
10 — qne kHâb fait kotob? En français, nous Apprenons bien que cheval fait au pluriel chevaux, que ciel fait deux, et que œil fait t/eJix; mais noua aarons que la bizarrerie apparente de cea formations tient seulement à ce que nous no les rattachons plus k leurs vrais singuliers, chevau, cieu, yeu, qui ne sont pas restés sons cette forme. N'y aurait-il rien de pareil à observer on arabôî Question difficile et que nous nous bornons à indiquer ici. Nous nous contenterons de noter et de classer les diverses formes de pluriel, sans nous inquiéter outre mesure (le la forme des singuliers auxquels l'usage les fait correspondre. Notre but, aujourd'hui, est surtout de montrer comment ces pluriels peuvent se rattacher à un petit nombre de types, et comment ceux-ci se ramènent tous à un premier procédé normal, unique, et d'une nature qui ne choque point nos tendances logiques,
La théorie que je vais vous exposer est, comme toutes les théories, une simple hypothèse. Elle ne représente vraisemblablement qu'une faible part de vérité ; car où est la vérité dans des considérations de cet ordre? Mais elle me semble offrir une certaine cohésion rationnelle et me paraît propre à rattacher par un lien logique la multiiude disparate des pluriels arabes, de même que les théories scientifiques, sans prétendre offrir l'expression de la vérité absolue, parviennent i grouper les faits observés sous un petit nombre de lois. Acceptez donc, si vous voulez, les idées qui vont suivre comme un système plus ou moins artificiel, bon tout au moins à. servir de méthode mnémonique.
Vous savez. Messieurs, que la consonne arabe est extrêmement résistante. Étant donné un radical de trois consonnes (et la très-grande majorité des radicaui arabes est ainsi construite), ce radical peut éprouver une infinité de modifications pour marquer un verbe ou un nom, avec toutes les indications do temps, de personne, de genre, de nombre et de cas ; mais les trois lettres radicales qui constituent, pour ainai dire, le squelette, restent absolument intaotes (sauf de rares exceptions). Pour montrer lea différentes formes que peut {trendre
un mot, il suffit donc d'adopter un groupe de trois consonnes et de l'écrire en y joignant les lettres adventivea (lettres scrviles, comme disent les grammairiens), qui caractérisent ces formes. Les grammairiens arabes ont choisi pour cet usage un trigramme f.'.l. {fa'ala signifie faire) fort incommode pour nous, en ce que la deuxième consonne est une articulation gutturale très-difficile pour un organe français et sans équivalent giossible dans notre alphabet (on la figure par une apostrophe). Pour éviter cet inconvénient, et cependant nous écarter le moins possible du tjpe ordinaire, nous prendrons Ici le groupe f.q.l{faqala signifie vanner du grain).