‹ Les pluriels brisés en arabe: leçon faite au cours d'arabe de la Faculté desChapitre 11 sur 11 · Foqôl-at; Fiqâl-at-, etc · texte numérisé non relu

Foqôl-at; Fiqâl-at-, etc

Pour terminer cette revue des formes de pluriel, il nous reste à parler d'une série de types qui ne diffèrent des précédents qu'en ce qu'ils y joignent la désinence at-. On peut en compter neuf, que voici, en suivant l'ordre dans lequel nous avons placé le type dont ils dérivent ; foqôl-al-, fiqâl-at, fiqalat-, foqal-at-, faqal-at-,fiql-at, afgil-at-,faqâlil-at,faqâlil-at-.

D'où provient cette désinence, qui, vous le savez, est la caractéristique ordinaire du féminin singulier! Faut-il croire qne, dans l'esprit des Arabes, l'idée de féminin et celle de pluriel ont présenté quelque connexité ï Femelle et fécondité vont bien ensemble. Messieurs, ne noua égarons pas dans des considérations de cet ordre. L'explication du phénomène est des [ilus simples et ne touche en rien aux conceptions de la philosophie ou de la métaphysique.

A examiner de près tous les pluriels brisés {c'est le nom qu'on donne à tous ceux qui sortent de la classe des pluriels

saint), on s'aperçoit bien vite que ce ne sont paa des pluriels, mus des singuliers. Je m'explique. Ces mats marquent certainement la pluralité ; ce sont des pluriels logiques, au même titre que les pluriels à déâlaence pleine et tout comme nos pluriels indo-européena. Au point de vue grammatioal, il n'en est plus de même : ce sont des singuliers féminins. La preuve en est que tout adjectif qui qualifie un de ces pluriels, tou* pronom qui s'y rapporte, tout verbe qui l'a pour sujet, se met au singulier féminin. Si ces noms sont accidentellement traités comme des pluriels, c'est par syllcpse et contrairement aux règles grammaticales.

Dès lora, quoi de plus naturel que d'adjoindre à telle ou telle de ces formes la désinence fémininenf-? Il faut considérer en outre que déjà noua avions une bonne partie de ces formes avec une désinence en â ou en a{y), à la vérité graphiquement différante de al, mais qui sonne presque identiquement en l'absence de désinences casuelles; car alors le i est absolument muet, ou tout au plus équivalent à un A tr4s-faible. Que vous écriviea foqalâ' ou foqalal, fiqâla{y) ou fiqâlal, afqilaiy) ouafqilat, la différence deviendra insensible à la pause et lorsqu'on laissera tomber les voyelles anales (chute qui, dans la langue parlée, remonte h. une époque lointaine, fort mal déterminée). Knân, circonstance qui favorise l'assimilation, toutes ces désinences servent également k caractériser des noms féminins.

Nous avons âni, Messieurs. J'ai cherché à vous présenter, unies par un lien logique, toutes ces formes de pluriel, qui, prises dans l'ordre où les donnent les grammaires, semblent n'avoir entre elles aucun rapport positif. Grâce à des conceptions trés^simples et en invoquant l'effet de cet agent si puissant, l'analogie, nous avons pu y reconnaître les transformations successives d'une forme initiale, caractérisée, comme dans le groupe indo-européen, par une désinence spéciale ajoutée au thème. Nous résumerons d'un mot notre explication, en disant que le fait saillant, dans cette série de pluriels, est le recul successif de la voyelle caractéristique, qui passe de la troisième radicale à la seconde et de la seconde à la première. Les autres faits sont secondaires; ils consistent dajis

rallégement et la disparition de certaines vgyelles et dans L'adjonction d'une nonvelle désinence.

Nous avons dit que ces prétendus pluriels sont en réalité des féminins singuliers. C'est pour cela qu'ils ont'pu s'adjoindre les désinences casuelles du singulier. L'existence de cea pluriels logiques, qui sont des singuliers grammaticaux, n'a rien d'ailleurs qui doive nous surprendre. N'avons-nous pas en français des pluriels grammaticaux qui sont des singuliers logiques, comme pinciUes, ciseaux, chausse»? Mais, sans parler des collectifs, comme troupe, foule, peuple, armée, etc., avec lesquels l'analogie ne serait pas complète, notre langue nous offre encore un système de dérivation très-exactement comparable à celui des pluriels brisés. Sur un type primitif de pinriels neutres latins en alia, comme animalia, le français a créé, par imitation, toute une série de noms en aille, comme ferraille, pierraille, marmaille, valetaille, moutoaaille, etc. Ce sont là grammaticalement des singuliers féminins; mais logiquement ils gardent de leur origine une signification plurielle.

La vieille langue nous fournit un sujet de comparaison peut-être encore plus frappant, dans les doubles dérivés des mots latins en mentum: l'un, venant du singulier, est un sin* gulier masculin ; l'autre, formé sur le pluriel, est un singulier féminin avec le sens d'un pluriel. Par exemple, veslimen/utn a fait R le vêtement », et vestimenta a la vestemente u, c'est-»dire l'ensemble des vêtements d'une ou plusieurs personnes : ferramenlum donne « le ferrement », et ferramenta u la ferrements », l'ensemble des ferrements d'une porte, d'an meuble. Il y a là, ce me semble, avec les pluriels brisés arabes, une analogie presque parfaite comme origine, comme changement de genre et de nombre au point de vue grammatical et comme conservation du sens primitif.

L'analogie est peut-être encore plus complète. En effet, si les pluriels neutres latins ont donné des singuliers féminins français, cela tient à la confusion qu'a fait naître l'identité de leur désinence avec la désinence féminine ordinaire. Et il n'y aurait rien de bien étrange à regarder la transformation des pluriels réguliers arabes en singuliers féminins comme due à une méprise du même genre ; car, sans sortir de l'arabe et sans recourir aux autres idiomes sémitiques, les désinences plu-

riellâs apocopées â, a{y} sont en même tem[]3 des désinences féminines ; 11 en est de même de ina, i, dansla conjugaison, et la finale na joue un rôle tout pareil dans le verbe et dans les pronoms personnels. Mais ce sont là des considérations délicates, que je ne veux point approfondir ici.

Si las explications que vous venez d'entendre tous semblent propres à éclairer la parenté et k filiation des nombreuses variétés de pluriel en arabe, mon but, Messieurs, sera suffisamment atteint, et l'ensemble de la théorie pourra paraître satisfaisant, surtout au point de vue spécialement pratique où nous nous sommes placés.

Montpellier, Ihprimehie centhile do Mio:.— Hanilik Frères

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