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PLUS ANCIENS DRAMES

EN

Les lecteurs de la Revue catholique de Normandie ont pu se faire, en lisant le travail si intéressant de M. Gasté, une idée juste des origines liturgiques du drame au moyen âge (1). A la période des origines, qui commence dès la fin du ixe siècle, a succédé la période que l'on peut appeler scolaire, parce que les compositions et les représentations dramatiques qui s'y rattachent furent l'œuvre des maîtres et des élèves des grandes écoles établies auprès des cathédrales et des abbayes. Le drame scolaire en prose latine, et surtout en vers métriques et rythmiques, fleurit en France, dans ces établissements d'enseignement secondaire et supérieur, du milieu du xie au milieu du xne siècle. Si les auteurs et les acteurs de ce théâtre semi-liturgique et scolaire étaient uniquement des clercs, professeurs ou étudiants, il n'en était pas de même du public accouru en grand nombre à ces représentations, données dans les églises mêmes ou dans les cloîtres des cathédrales et des abbayes, aux fêtes solennelles de Noël et de Pâques, aux anniversaires principaux de la Sainte Vierge, ou encore de certains bienheureux

(i) Les Drames liturgiques de la cathédrale de Rouen. Livraisons des io janvier, io mars et io mai 1893, — 4e, 5e et 6e de la seconde année de la Revue.

particulièrement chers aux étudiants : saint Nicolas, sainte Catherine. L'intelligence de l'action était singulièrement facilitée aux spectateurs séculiers, ignorants de la langue latine, par ce fait que le sujet du drame était toujours emprunté à des histoires et à des légendes, que l'éducation religieuse, la tradition orale, la liturgie ordinaire et les arts plastiques avaient rendues familières à tous les fidèles. La forme scénique elle-même n'était qu'une adaptation à ces pieuses réjouissances des procédés et des pompes habituelles à la liturgie. Enfin ces drames scolaires étaient des œuvres musicales en même temps que poétiques et dramatiques, c'étaient comme des opéras sacrés, des chœurs divisés et subdivisés, des dialogues chantés : nouvel attrait pour la foule, nouvelle compensation de l'intelligence incomplète dont elle était obligée de se contenter par rapport aux détails du texte, dont l'harmonieuse interprétation enchantait ses oreilles, en même temps que les mouvements rythmés et cadencés des personnages charmaient ses yeux.

Il est certain cependant qu'il dut y avoir pour les spectateurs laïques redoublement de plaisir quand, par une innovation assez naturelle en pareille circonstance, la langue commune fit irruption, par quelques refrains d'abord, puis par quelques strophes, au milieu de cette prose ou de cette poésie latine. Il y avait à cet égard des précédents, même dans la liturgie ordinaire, par exemple ces épitres farcies récitées à diverses fêtes, notamment le jour de Saint-Etienne, et dans lesquelles la leçon tirée des Actes des apôtres et racontant le martyr du bienheureux diacre, était accompagnée et coupée de strophes françaises traduisant et amplifiant le texte de la Yulgate (1). Les compositions dramatiques de l'étudiant Hilaire, disciple du célèbre Abélard, et grand amateur de poésie rythmique et de représentations scolaires, nous offrent, dans la première moitié du xne siècle, de curieux exemples de ces bizarres et piquantes farcitures, qui ne plaisaient pas seulement à l'auditoire illettré, mais ajoutaient, pour ainsi dire, par leur étrangeté même, un ragoût de plus au divertissement des écoliers. Dans le jeu pascal de la Bésurrection de Lazare, Marie de Béthanie s'adresse en ces termes au Sauveur :

(1) Voyez une de ces épitres dans Du Méril, Origines latines du théâtre moderne, p. 410.

Ex culpa veteri

Damnantur posteri Mortales fieri :

H or ai dolor, Hor est mis frère morz ; Por que gei plor.

Per cibum vetitum Nobis interitum Constat impositum :

Hor ai dolor, etc.

Facta sum misera Et soror altéra Per fratris funera ; Hor ai dolor, etc.

Cum de te cogito, Frater, et merito Mortem afflagito; Hor ai dolor, . etc

Marthe, sœur de Marie et de Lazare, chante à son tour

Mors execrabilis!

Mors detestabilis!

Mors mihi flebilis!

Lase, chativet Desque mis frère est morz, Porque sue vive?

Fratris interitus Gravis et subitus Est causa gemitus :

Lase, chative! etc.

Pro fratre mortuo Mori non abnuo Nec mortem metuo :

Lase, chative! etc.

Ex fratris funere Recuso vivere :

Vœ mihi misera»!

Last\ chativet etc.

In peu plus loin, Marthe s'adresse encore au Sauveur en ces termes :

Si venisses primitus,

Dol en ai, Non esset hic gemitus :

Bais frère, perdu vos ai !

Quod in vivum poteras,

Dol en ai, Hoc defuncto conféras :

Bais frère, perdu vos ai!

Petis Patrem quidlibet;

Dol en ai, Statim Pater exhibet :

Bais frère, perdu vos ai (1).

Le môme mélange singulier, avec addition d'une nuance de comique, qui, pour l'auditoire, n'en diminuait pas l'agrément, se retrouve dans une autre pièce d'Hilaire, un jeu de saint Nicolas (2). La part de la langue vulgaire, c'est-à-dire, dans le cas dont il s'agit, du dialecte poitevin, est beaucoup plus considérable dans un drame de la même époque, la représentation de YEpoux, plus connue sous le nom de Mystère des vierges sages et des vierges folles, parce qu'en effet elle consiste dans la mise en scène de la célèbre parabole évangélique. Non seulement on y trouve un refrain comme celui-ci, revenant à la fin de chacune des strophes latines chantées par les vierges folles :

Dolentas! chaitivas! trop i avem dormit. Mais les strophes suivantes adressées par Fange Gabriel aux

(1) Du Méril, ouvrage cité, pp. 226-230. — Cf. sur cette pièce notre volume intitulé : Le Drame chrétien au moyen âge. Pans, Didier, 1878, in-12, pp, 33 et suiv. ; 203 et suiv.

(2) Cf. sur cette pièce notre travail intitulé : Le Jeu de saint Nicolas dans la Revue du Monde catholique, livraison du 30 janvier 1879.

vierges sages sont entièrement en langue vulgaire et servent comme de paraphrase au chant latin qui les précède :

Oiet, virgines, aiso que vos dirum, Aiset presen que vos comandarum :

Atendet un espos, Jhesu Salvaire a nom.

Gaire no i dormet, Aise Fespos que vos hor atendet.

Venit in terra per los vostres pechet, De la Yirgine en Betleem fo net, E Aura Jorda lavet c luteet.

Gaire, etc.

Eu fo batut, gablet e laidenjet, Sus e la crot pendut e clauliget, Deu monumen deso entrepauset. Gaire, etc.

E resors es, la Scriptura ô dii; Gabriels soi, eu trames aici; Atendet lo, que ja venra praici.

Gaire, etc. (1).

Egalement en langue vulgaire est cette réponse des vierges sages aux vierges folles qui leur demandent de leur huile :

De nostr'oli queret nos à doner, Non auret pont, alet en achapter Deus merchaans que lai veet ester.

Dolentas! chaitivas! trop i avet dormit (2)

(1) « Ecoutez, vierges, ce que nous vous dirons, — Ayez présent ce que nous vous commanderons; — vous attendez un époux, il a nom Jésus Sauveur. — Ne dormez pas. — Voici venir l'époux que maintenant vous attendez.

« 11 vint en terre pour vos péchés, — de la Vierge en Bethléem fut né, — dans le fleuve Jourdain lavé et purifié. — Ne dormez pas, etc.

t 11 fut battu, bafoué et maltraité. — en haut sur la croix pendu et cloué, — puis dans le sépulcre en dessous déposé. — Ne dormez pas, etc.

t II est ressuscité, l'Ecriture l'a dit; — je suis Gabriel, moi qui suis envoyé i:i; — attendez le, car il viendra par ici. — Ne dormez pas, etc. »

(2) « De notre huile vous nous demandez de vous donner, — vous n'en aurez point, allez en acheter — aux marchands que vous voyez établis là-bas. — Malheureuses! infortunées! vous avez trop dormi. »

Et cette réponse des marchands :

Domnas gentils, no vos covent ester Ni lojamen a ici adeniorer; Cosel queret, non vos poem douer, Queret lo deu chi vos pot coseler.

Dolentasi etc.

Alet areir à vostras sine seros E preiat las per Deu lo glorios De oleo fasen socors à vos, Faites o tost que jà venra l'Espos (1). Dolentas! etc.

En langue vulgaire enfin cette malédiction du Christ :

Alet, chaitivas, alet, malaureas, A tôt jors mais vos so penas livreas; En efern ora seret meneias (2).

Le développement croissant de ces parties en langue vulgaire au détriment des parties latines semble a priori assez indiqué par le progrès naturel du genre dramatique. La substitution d'une langue à l'autre paraît en eiiet avoir eu lieu de cette façon pour ainsi dire interne et logique dans les représentations des grands établissements ecclésiastiques de Suisse et d'Allemagne, où les mêmes usages s'étaient établis qu'en France, mais où ils semblent s'être continués avec une vigueur de plus en plus florissante jusqu'à la fin du moyen âge et au delà. Il résulterait de ce fait que

(i) Nobles dames, il ne vous convient pas de rester ici — ni d'y séjourner longuement; — vous cherchez conseil, nous ne pouvons vous en donner, — demandez-le à qui peut vous conseiller. — Malheureuses! etc.

« Retournez en arrière vers vos cinq sœurs — et priez les par Dieu le glorieux — que de leur huile elles fassent secours à vous, — faites vite que déjà \;i venir L'Epoux. — Malheureuses! etc. »

(2) « Allez, infortunées, allez, malheureuses, — pour toujours désormais vous sont peines infligées; — en enfer maintenant vous serez menées. s — Du Méril, ouvrage cité, p. 233 et suiv. — Cf. Ms du fonds latin 1,119 à la Bibliothèque Nationale, fol. 53 et suiv. — Le Drame chrétien au moyen âge, p. 24 et suiv. — Gaston Paris. La IJltèrature française au moyen âge, 2e édition, Paris, Hachette, 1890, p. 237.

le drame religieux, quoique entièrement envahi par l'idiome commun, aurait néanmoins conservé très longtemps dans ces pays une attache étroite avec les écoles claustrales et gardé son caractère particulier de réjouissance scolaire (1). Mais il n'en fut pas de même dans notre pays, où le développement et la transformation dont il s'agit subirent vers le milieu du xne siècle l'influence d'une cause extérieure, qui fut toute puissante. L'un de ses effets fut d'anéantir, en prenant sa place, sinon l'existence, du moins la vigueur et la popularité du drame scolaire. Celui-ci d'ailleurs ne pouvait manquer d'éprouver le contre-coup du mouvement qui, à partir des premières années du xiue siècle, substitua, pour l'enseignement supérieur, le système des universités, inauguré à Paris avec tant d'éclat, au système antérieur des écoles cathédrales ou monastiques, mouvement qui s'accomplit beaucoup plus tôt et d'une façon beaucoup plus absorbante en France qu'en Allemagne et en Suisse.

Ce ne fut donc pas chez nous dans les représentations des étudiants qu'acheva de se constituer le drame en langue vulgaire, ce lut dans celle des confréries, dont on constate de très bonne heure l'existence, mais dont la période originaire est encore enveloppée d'une assez épaisse brume. Un texte découvert par M. Léopold Delisle dans un Sacra men taire de l'Eglise de Paris, nous révèle l'existence, dès le xie siècle, d'une Confrérie des douze apôtres ainsi composée : « Noms des frères delà Société des douze apôtres : Eude diacre, Hubert abbé, Ingelbold prêtre, Richard prêtre, Germont prêtre, Gislebert laïque, Landry prêtre, Ainard clerc, Garlent prêtre, Pierre prêtre, Alran prêtre, Martin, Durand, Richard prêtre (2). » Il est peut-être permis que conjecturer que

(1) Cf. dans Du Méril, le Mystère de la Passion du manuscrit de Munich, représenté au xme siècle à l'abbaye de Benedictbeuern, p. 126 et suiv., et La Passion de Francfort, représentée à la fin du xve siècle à l'école ecclésiastique de Saint-Bartbéleniy, p. 297 et suiv. — Voyez aussi Wilken, Geschichte der geistlichen Spiele in Deutschland. Gôttingen, 1872, passim.

(2) « Ec sunt nomina fratrum de societate duodecim apostolorum. Odo levita. Ilubertus aba. Ingelbodus sacerdos. Hicardus sacerdos. Germunt sacerdos- Gislebertus laïcus. Landricus sacerdos. Ainardus clericus. Vuarlenus sacerdos. Petrus sacerdos. Alrannus sacerdos. Martinus. Durandus. Ricardus sacerdos. » Mémoire sur d'anciens sacramenlaires, 1886, broch. in-4°. (Extrait des Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. xxxn, lre partie), pp. 150 et

Martin el Durand, dont les noms ne sont suivis d'aucune désignation, étaient des laïques comme Gislebert. La proportion dut s'accroître el la majorité passer du coté des laïques dans les très nombreuses associations de ce genre qui se constituèrent, dans le courant du xne siècle, sous des formes très variées et souvent avec des rapports divers, mais incontestables, aux sociétés ou corporations professionnelles. C'est à une institution tout à fait établie et déjà ancienne que fait allusion cette prière du prône relevée par M. Léon Gautier dans un livre liturgique de la seconde moitié du xrafl siècle : « Pour les confrères. — Ensuite, faisons prière à Notre-Seigneur Jésus-Christ pour tous les confrères, hommes et femmes, de Notre-Dame sainte Marie, et pour ceux de saint Nicolas, et pour ceux et celles qui en cette église, en l'honneur de Dieu et de Notre-Dame, font et célèbrent leurs fêtes, et pour ceux et celles qui céans apportent leurs offrandes et leurs luminaires, que Notre- Seigneur, par sa pitié et par sa miséricorde, les défende de malechance et de mésaventure, et les illumine et remplisse de son bien et de sa grâce, et leur conserve et multiplie leurs biens, de telle sorte qu'ils l'en reconnaissent pour seigneur et pour donateur, et qu'il leur accorde de faire les œuvres qui lui sont agréables, afin que, quand leurs âmes quitteront leurs corps, il les reçoive au repos de son saint paradis et les réunisse à leurs parents et à leurs amis défunts. Dites donc pour cela, tous et toutes, la sainte oraison de Notre-Seigneur : Pater noster (1). » Les confréries, comme cela résulte de ce dernier texte et comme

(!) Notice sur un livre liturgique appartenant à M. le professeur G. Stephens de Copenhague, dans la Bibliothèque de l'Ecole des chartes, xxxvm, année 1877, p. 483 et suiv. — Ce manuscrit fut acheté à Naples en 1872, mais il est évidemment d'origine française, comme en témoigne assez le teste des prières qu'il renferme. Voici l'original de la prière ci-dessus traduite. « Por les confrères. Eu après feson proiere à N. S. J. C. por toz les confrères et les confraresses de Nostre Dame sainte Marie, et por ceaus de saint Nicolas, et por ceaus et celés qui en ceste yglise, en l'enor de Dieu et de Nostre Dame, les soes festez font et festivent, et por ceaus et celés qui ceens aportent lor oblacions et lor lumineres, que Nostre Sire, par sa pitié et par sa miséricorde, les desfende de mescheance et de mésaventure, et les enlumine et replenisse de son bien et de sa grâce, et lor sauve et munteplit lor biens en tel manière q'il l'en reconoissent à segnor et à doneor, et lor doist fere les soes ovres, si que, quant les âmes partiront des cors, il les reçoive en repos en son saint paradis ensembléement ob lor parent et ûb lor amis defuns. Si en ditez tuit et totes la sainte oreison Nostre Seignor. Pater noster. »

on le sait d'ailleurs, avaient des offices, des fêtes et par conséquent des réjouissances qui leur étaient propres. Rien d'étonnant que les représentations dialoguées aient pris place de bonne heure parmi ces pieux divertissements comme elles l'avaient fait antérieurement dans les réjouissances scolaires. Cela doit d'autant plus être supposé que ces confréries mêmes, surtout à l'origine, comptaient dans leur sein et avaient à leur tête des prêtres et des clercs, et parmi eux, sans aucun doute, des maîtres et des étudiants de l'église cathédrale, collégiale ou abbatiale à laquelle elles se rattachaient par leur fondation. Vers le milieu du xne siècle, elles s'emparèrent donc, croyons-nous, de l'art dramatique, et tout en lui conservant d'abord en bonne partie les caractères de son origine liturgique et ecclésiastique, commencèrent à l'introduire dans une voie nouvelle, où l'emploi habituel de la langue vulgaire dans la composition des pièces représentées par leurs membres fut un de leurs premiers et plus considérables pas.

C'est bien, tout du moins porte à le croire, à une confrérie dirigée par des clercs, mais composée en bonne partie de membres séculiers, qu'il faut attribuer l'origine du plus ancien drame en langue française qui nous soit parvenu, le drame d'Adam. Ce texte est en dialecte normand, mais en dialecte normand d'Angleterre, c'est-à-dire dans l'idiome qui était devenu depuis Guillaume-le- Conquérant la langue officielle et supérieure de la bonne société laïque de ce pays et qui faillit même s'y substituer définitivement à Tango-saxon. Depuis la conquête normande, dont les résultats furent encore fortifiés par l'avènement des Plantagenet, le royaume insulaire formait avec les possessions continentales de la dynastie issue de Guillaume, un groupe d'états ou de provinces, dont l'union politique ne pouvait manquer d'avoir des conséquences littéraires. Les diverses genres nés sur le sol français fleurirent en Angleterre avec une rare vigueur et il y eut entre l'île et le continent un échange continuel de poètes et de poèmes. Les compositions et représentations dramatiques paraissent avoir été goûtées de bonne heure dans l'île. Avant 1119. Geoffroy du Mans, appelé en Angleterre pour remplir les fonctions d'écolâtre à l'abbaye de Saint- Alban, faisait représenter à Dunstaple, sans doute par les écoliers de cette abbaye, un jeu latin de sainte Catherine. Une cinquantaine d'années plus tard les représentations des confréries semblent avoir été dans ce pays un usage établi, qui lui était commun avec

la Normandie continentale et aussi, sans aucun doute, avec plusieurs autres provinces de France. Le texte anglo-normand du drame d'Adam nous a été transmis dans un manuscrit contenant avec lui d'autres œuvres poétiques, latines ou françaises, qui ne sont pas toutes originaires de la môme contrée. La première partie de ce recueil paraît avoir été formée sur quelque point des bords de la Loire (i). S'il en est ainsi, le fait seul de la transcription indique la possibilité, le désir même, sinon l'intention et l'occasion positive d'une représentation du drame hors de son pays d'origine. Il est curieux de noter que le texte d'Adam est précédé dans le manuscrit d'un jeu latin de la Résurrection et de diverses pièces de poésie latine rythmique indiquant chez le possesseur primitif de ce recueil des connaissances et des préoccupations liturgiques et scolaires. Nous y remarquons notamment un cantique en l'honneur de saint Nicolas :

Nicholaus inclitus, Laudet omnis spiritus; Factus est divinitus Praesul in lœtitia:

Laudet omnis spiritus Gubernantem omnia...

Sic est sacra deditus Praesul in Lycia.

Laudet omnis spiritus (2).

Le prêtre ou clerc, directeur de confrérie, qui fut l'auteur du drame d'Adam et l'organisateur de la première représentation de ce jeu en Angleterre, était certainement lui-même un fort habile liturgiste. Nous avons naguère longuement examiné la construc-

(1) Le manuscrit dont il s'agit est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque de la ville de Tours. Il provient des moines de Marmoutier, qui l'avaient acheté à Toulouse, en 1716, de la famille de Lesdiguières. L'une des pièces qu'il renferme parait se rapporter à la ville de Nantes. — II a été écrit à deux époques différentes, à la fin du xnc puis au commencement du xme siècle.

(2) Office de Pâques ou de la Résurrection, accompagné de la notation musicale et suivi d'hymnes et de séquences inédites, publié pour la première fois d'après un manuscrit du xnc siècle de la bibliothèque de Tours par Victor Luzarche. Tours, 1836, p. 42.

- lo -

tion de cette pièce dans ses rapports avec les rites ordinaires ou extraordinaires du culte (4). Xous nous contenterons de noter ici l'art ingénieux avec lequel, dans sa composition et dans sa mise en scène, les règles et les habitudes liturgiques ont été adaptées, appropriées aux nécessités et aux convenances d'une représentation dialoguée, comment l'auteur, pour ainsi dire, a su tirer de la liturgie une dramaturgie. Le système des leçons, tel surtout qu'une récitation déjà demi-dialoguée l'avait développé dans les offices des monastères, lui a fourni le cadre de cette représentation, dont le système, déjà dramatique aussi par lui-même, des répons. lui a donné la parure lyrique et musicale. Il a emprunté aux rubriques, aux habitudes du rituel le grave et majestueux symbolisme de sa mise en scène, la disposition plastique de ses personnages et de ses tableaux, qui sont dans une analogie sensible avec

les ligures et les scènes sculptées de l'art roman et des premiers temps de l'art gothique (2). En même temps il a su profiter avec talent et avec goût des sources et des modèles littéraires dont son imagination pouvait disposer : écrits et jeux latins antérieurs et compositions diverses de poésie narrative ou didactique en langue vulgaire. Il était lui-même, en même temps qu'un assez docte clerc, un trouvère fort bien doué, un versificateur expert en rythmes et en rimes. Il avait de plus de véritables aptitudes dramatiques et un rare instinct du dialogue. On en jugera par les scènes suivantes de la tentation d'Adam et d'Eve dans le paradis (3).

(1) Cf. Les Prophètes du Christ, étude iur les origines du théâtre au moyen âge. Paris, Didier, 1878, in-8° (Bibliothèque de l'Ecole des chartes, années 1867, 1868 et 1877). — Le Drame chrétien au moyen âge, p. 121 et suiv.

(2) Cf. l'intéressant travail de M. Julien Durand : Monuments figurés du moyen âge d'après des textes liturgiques, Caen, 1889, broch. in-8°. — Les rapports entre les monuments figurés et les plus anciens mystères tiennent à ce que les uns et les autres se sont inspirés de la littérature cultivée dans les écoles claustrales du ixe au xme siècle. On n'ignore pas que les beaux-arts étaient aussi enseignés dans ces écoles et que ce furent les moines eux-mêmes qui furent les créateurs de l'art roman — t Pictura est laïcorum litteratura, » écrivait au commencement du xne siècle Honoré d'Autun, caractérisant ainsi l'objet que se proposèrent les premiers artistes du moyen âge et aussi, du moins en partie, les auteurs de nos vieux drames, c'est-à-dire d'enseigner aux illettrés l'histoire et les dogmes de la religion.

(3) Nous suivons pour notre traduction le texte donné par M. Luzarche : Adam, drame anglo-normand du XIIe siècle, publié pour la première fois d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Tours. Tours, 18o4, in-8°.

« Le Diable viendra trouver Adam et lui dira :

DlABOLUS

« Que fais-tu, Adam?

Adam « Je vis ici en grand plaisir.

DlABOLUS

« Tn t'y trouves bien ?

Adam « Je ne sens rien qui m'ennuie.

DlABOLUS

« On peut être mieux.

Adam « Je ne puis pas savoir comment.

DlABOLUS

« Veux-tu le savoir?

Adam « J'en aurais assez le désir.

Djabolus « Moi, je sais comment.

Adam « Après tout, que m'importe?

DlABOLUS

« Pourquoi non?

« Cela ne me vaut rien.

DlABOLUS

« Mais si, cela te serait fort avantageux.

Adam « Je ne sais pas quand.

DlABOLUS

« Ma foi, je ne te le dirai pas au pied levé.

Adam « Allons, dis-le moi.

DlABOLUS

« Je n'en ferai rien, — je te laisserai me prier jusqu'à en être las.

Adam

« Bah! je n'ai nul besoin de savoir cela.

DlABOLUS

« Au reste, tu n'es pas fait pour avoir aucun avantage. — Tu as le bien, tu ne sais pas en jouir.

Adam « Comment cela?

DlABOLUS

« Veux-tu l'ouïr? Je te le dirai confidemment.

Adam « Vrai?

DlABOLUS

« Vrai. — Ecoute, Adam, prête-moi l'oreille: — ce sera ton profit.

Adam

« Alors, j'y consens.

« Me croiras-tu ?

t Oui, très bien.

« De tout en tout?

DlABOLUS

Adam

DlABOLUS

Adam « Oui, sauf en une seule chose.

DlABOLUS

« Quelle chose donc?

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