A DAM
« Je vais te le dire. — Je ne veux pas offenser mon Créateur.
DlABOLUS
« As-tu donc si peur de lui?
Adam « Oui, en vérité, je l'aime et je le crains.
DlABOLUS
« Ce n'est pas raisonnable. — Que te peut-il faire?
« Et bien et mal.
DlABOLUS
« Voilà une idée bien folle! — Quoi! tu t'imagines que mal te puisse advenir? — N'es-tu pas en état de gloire? tu ne peux mourir.
Adam
« Dieu me l'a dit, que je mourrai, — quand je violerai son commandement.
DlABOLUS
« Quelle est cette grosse désobéissance? — Je serais curieux de le savoir, je n'y comprends rien.
Adam « Je te le dirai en toute vérité. — Voici le commandement qu'il m'a fait. — De tous les fruits du paradis — il m'est permis de manger, Dieu me l'a dit, — excepté d'un seul; celui-là m'est défendu, — celui-là, je n'y porterai pas la main.
DlABOLUS
« Et lequel est-ce?
(Adam doit lever la main et montrer le fruit défendu).
Adam
« Le vois-tu là? — C'est celui-là que Dieu m:a tout à fait interdit.
DlABOLUS
« Sais-tu pourquoi?
Adam
« Moi? certes non.
Diabolus
« Je m'en vais t'en dire la raison. — Des autres fruits il n'a cure, — (Le Diable doit ici montrer le fruit défendu), — il ne se soucie que de celui qui pend là haut. — C'est le fruit de sapience, — de toutes choses donnant la science. — Si tu le manges, ce sera pour toi une bonne affaire.
- Adam
« Et en quoi donc?
Diabolus
« Tu le verras. — Tes yeux désormais seront grand ouverts. — Tu connaîtras tout ce qui doit être. — Tu pourras faire tout ce que tu voudras. — Ce serait une plaisante chose d'attirer la branche à toi. — Mange donc, et tu feras bien. — Tu n'auras rien à craindre de ton Dieu. — Désormais tu seras son égal. — C'est bien pour cela qu'il s'est avisé de cette défense. — Me croiras-tu ? goûte du fruit.
Adam
« Non, je ne le ferai pas.
Diabolus
« Ce serait pour toi une grande jouissance. — Tu ne veux pas le faire?
Adam « Non.
Diabolus
« Tu n'es qu'un sot. — Il te souviendra de mes paroles.
« Le Diable doit s'éloigner et aller rejoindre les autres démons. Tous ensemble feront une course à travers la place. Après un peu de temps le Diable reviendra le visage gai, l'air joyeux, pour tenter de nouveau Adam, et il lui dira :
Diabolus
« Adam, que fais-tu? Ne veux-tu pas changer d'avis? — Es-tu encore dans ce doute ridicule? — Je te l'ai bien dit, l'autre jour :
— Dieu t'a fait ici son pensionnaire. — Il t'y a mis pour manger ces fruits. — As-tu donc suffisant plaisir?
Adam « Certes oui, le plaisir ne me manque pas.
Diabolus
« N'oseras-tu jamais monter plus haut? — Pourras-tu bien te tenir pour satisfait, — de ce que Dieu t'a fait son jardinier? — Dieu t'a fait gardien de son jardin. — Ne chercheras-tu jamais autre jouissance? — T'a-t-il formé seulement pour assouvir ton ventre? — Ne voudra-t-il jamais rappeler à plus grand honneur?
— Ecoute-moi, Adam, et crois-moi. — Je te conseillerai de bonne foi. — Si tu le veux, tu pourras être sans seigneur; — tu seras l'égal du Créateur. — Je te dirai toute la vérité. — Si tu manges la pomme, (il élèvera la main vers l'arbre qui est dans le paradis)
— tu régneras en majesté. — Tu peux partager avec Dieu la toute-puissance.
Adam « Ya-t-en d'ici.
Diabolus « Que dis-tu, Adam?
Adam « Va-t-en d'ici, tu es Satan. — Tu donnes de mauvais conseils.
Diabolus « Moi! comment cela?
Adam
« Tu veux me jeter dans les tourments, — tu veux me brouiller avec mon Seigneur, — m'enlever ma joie, me livrer à la douleur.
— Je ne te croirai pas; va-t-en d'ici. — Ne sois jamais plus si hardi — que de revenir devant moi; — tu es un traître, un être sans foi.
« Alors, triste et le front baissé, le Diable s'éloignera d'Adam et s'en ira jusqu'aux portes de l'enfer, où il aura un colloque avec les autres démons. Ensuite il fera une course à travers la place. Puis, il retournera vers le paradis, mais du côté d'Eve, et l'abordant d'un air gai, caressant, il lui parlera ainsi :
DlABOLUS
« Eve, me voici venu vers toi.
Ev.v « Dis-moi, Satan, pourquoi cela?
DlABOLUS
i Je cherche ton avantage, ton honneur.
Eva t Dieu me l'accorde!
DlABOLUS
« N'aie pas peur. — Il y a bien longtemps que j'ai appris — tous les conseils du paradis, — je t'en dirai une partie.
Eva « Commence donc et je t'écouterai.
DlABOLUS
« M'écouteras-tu?
Eva « Oui, certainement, — je ne te fâcherai en rien.
DlABOLUS
« Me garderas-tu le secret?
Eva
« Oui, sur ma foi.
DlABOLUS
« Personne ne le saura ?
Eva « Non, non, du moins par moi.
DlABOLUS
« Je m'en remets donc à ta promesse. — je ne veux de toi aucun autre gage.
Eva
« Tu peux te lier à ma parole.
DlABOLUS
« Tu as été à bonne école: — j'ai vu Adam, mais il est trop fou.
Eva
t II est un peu dur.
Diabolus « Il deviendra mou. — Maintenant il est plus dur que l'enfer.
Eva « Il est très franc.
Diabolus
« Lui! c'est un véritable serf. — Il ne veut pas prendre soin de son bonheur. — Mais toi, du moins, prends soin du tien. — Tu es faiblette et tendre chose, — tu es plus fraîche que la rose; — tu es plus blanche que le cristal: — que la neige tombant sur la glace en un vallon; — mauvais couple fit en vous le Créateur, — tu es trop tendre, et Adam trop dur; — mais néanmoins tu es plus sage; — ta volonté est de grand sens; — aussi fait-il bon venir à toi. — Je veux te dire quelque chose.
Eva
« Parle, parle.
Diabolus « Mais que personne n'en sache rien.
Eva
« Qui le saurait?
« Pas même Adam?
« Non. non, pas par moi.
Diabolus Eva
Diabolus « Je te dirai donc, écoute-moi bien... — N'y a-t-il que nous deux sur cette route? — Adam n'est-il pas là, qui puisse nous entendre?
Eva
« Tu peux parler haut, il n'en saura rien.
Diabolus « Je vous avertis d'une grande fraude, — qui vous est faite en
ce jardin. — Les fruits que Dieu vous a donnés. — n'ont pas en eux grande bonté: — celui qu'il vous a défendu. — celui-là a en soi grande vertu: — en celui-là est grâce de vie, — de puissance et de seigneurie: — il fait tout connaître, le bien et le mal.
Eva « Quel goût a-t-il ?
DlABOLUS
« Un goût céleste. — A ton beau corps, à ta figure. — bien conviendrait cette aventure. — que tu devinsses reine du monde, — de tout ce qui est en haut, de tout ce qui est en bas, — que tu connusses tout ce qui existe, — et que de tout tu fusses la bonne dame et maîtresse.
Le fruit est-il tel?
Eva
DlABOLUS
« Oui, en toute vérité.
(Alors Eve regardera attentivement le fruit défendu, en disant :)
Eva
« Cela me fait déjà du bien, rien que de le voir.
DlABOLUS
« Que sera-ce donc si tu en manges?
Eva « Mais, après tout, moi, qu'en sais-je?
DlABOLUS
« Ne veux-tu pas me croire? — D'abord manges-en, puis donne-le à Adam. — Du ciel vous aurez pour toujours la couronne.
— vous serez semblables au Créateur. — Il ne vous pourra cacher aucun de ses desseins. — Après que vous aurez mangé du fruit.
— le cœur vous sera pour toujours changé: — vous serez avec Dieu sans défaillance, — égaux à lui en bonté, en puissance. — Allons, goûte du fruit
Eva
t Je le ferai.
DlABOLUS
« Mais quand?
Eva
« Laisse-moi attendre un peu qu'Adam soit endormi.
DlABOLUS
« Mange donc, ne crains rien, — attendre plus longtemps serait un enfantillage.
a Le Diable alors doit s'éloigner d'Eve et s'en aller dans l'enfer. Adam, lui, viendra trouver Eve, mécontent de voir que le Diable se soit entretenu avec elle, et il lui dira :
Adam
« Dis-moi, femme, qu'avait affaire avec toi — le méchant Satan? Que te voulait-il?
Eva
« Il m'a parlé de notre honneur.
Adam
« Ne crois pas ce traître. — Oui, c'est un traitre.
Eva « Je le sais bien.
« Comment cela?
Eva
« Parce que je l'ai entendu. — Mais qu'importe que je le voie ou non. — Il saura bien te faire changer d'avis.
Adam
« Il ne le fera pas, car je ne le croirai, — sur aucune chose que je sache. — Ne le laisse plus jamais venir à toi. — Car il est de trop mauvaise foi. — Il a déjà cherché à trahir son Seigneur, — et à se placer plus haut que Dieu même. — Un tel vaurien qui a osé faire cela, — je ne veux pas qu'il ait accès auprès de vous.
« Alors un serpent fabriqué avec art doit monter le long du troue de l'arbre du fruit défendu. Eve approchera de lui son oreille comme pour écouter ses avis. Ensuite elle prendra le fruit et le pré-
— îo —
sentera à Adam. Mais celui-ci ne voudra pas d'abord l'accepter et
Eve lui dira :
Eva
« Mange. Adam, tu ne sais ce que c'est, — prenons ce bien qui nous est préparé.
Adam
« Est-il si bon?
Eva
« Tu le sauras. — Tu ne peux pas le savoir si tu n'y goûtes.
Adam « J'en doute.
Eva « Alors, laisse-le.
« Non. je ne le ferai pas.
Eva « Seras-tu bientôt las d'hésiter ainsi ?
Adam « Allons, je le prendrai
Eva Manges-en. — Ainsi tu connaîtras le mal et le bien. — Au reste, j'en mangerai, moi, la première.
Adam « Et moi après.
Eva « Bien sûr? — (Alors Eve mangera une parti? du fruit et dira à Adam) : — J'en ai goûté: Dieu! quelle saveur! — Jamais ne tàtai de pareil goût! — De telle saveur est cette pomme
Adam « De quelle?
Eva « Jamais de pareille ne goûta homme. — Or voici mes yeux si
clairvoyants — que je ressemble à Dieu, le tout-puissant. — Tout ce qui fut, tout ce qui doit être, — je le connais très bien, mon cœur en est maître. — Mange, Adam, ne tarde pas, — tu auras pris là un bon parti.
(Alors Adam recevra la pomme de la main d'Eve, en disant :)
Adam
« Je t'en croirai, tu es ma compagne.
Eva « Mange, tu n'as rien à craindre.
« Alors Adam doit manger une partie du fruit; l'ayant mangée il reconnaîtra aussitôt son péché, et se courbera (se dissimulant derrière les courtines qui entouraient le paradis) de façon à n'être plus aperçu du peuple. Il se dépouillera de ses habits de fête et prendra de pauvres vêtements cousus de feuilles. Alors, manifestant une grande douleur, il commencera ses lamentations »
Nous placerons encore sous les yeux de nos lecteurs les scènes qui constituent la seconde partie du drame d Adam, et que l'on pourrait intituler : Abel et Cain.
« Ensuite viendront (sur la place, sortant de l'église où est le chœur) Cain et Abel. Cain doit être habillé de vêtements rouges. Abel de vêtements blancs, et ils cultiveront la terre disposée pour cela. Après s'être reposé un peu de temps de son travail, Abel s'adressera à son frère Cain d'un air doux et aimable et il lui dira :
Abel
« Frère Caïn, nous sommes frères germains, — nous sommes les fils du premier homme : — c'est Adam, et notre mère a nom Eve. — Au service de Dieu ne soyons pas de mauvaise grâce; — soyons en tout temps soumis au Créateur; — servons-le de façon à conquérir son amour, — que nos parents ont perdu par leur folie. — Qu'il y ait entre nous deux bien ferme amour. — Servons Dieu de manière à lui être agréables. — Rendons lui tout ce que nous lui devons, sans en rien retenir. — Si de bon cœur nous voulons lui obéir, — nos âmes n'auront pas peur de périr. — Donnons lui sa dîme et tous ses droits de justice, — prémices, offrandes, dons, sacrifices, — Si nous en retenons quelque chose
par avarice, — nous serons perdus en enfer sans aucun doute. — Qu'il y ait entre nous deux grande dilection; — qu'il n'y soit aucune envie, aucune haine. — Pourquoi aurions-nous dispute?
— La terre entière nous est livrée.
(Alors Caïn regardera son frère Abel d'un air moqueur et lui dira :)
Chaïm
« Beau frère Abel, vous savez bien sermonner, — bien développer et montrer votre raisonnement ; — celui qui voudra écouter votre doctrine, — en peu de jours il n'aura plus grand chose à donner. — Donner dime ne fut jamais à mon gré. — De ton avoir tu peux faire tes largesses, — et, moi, du mien je ferai ma volonté ;
— ce n'est pas pour mon mêlait que tu seras condamné. — La nature nous invite à nous aimer: — entre nous deux qu'aucun n'agisse avec feinte. — Qui entre nous commencera la guerre, — qu'il le paye très cher, car il est juste qu'il ait à s'en plaindre.
« Après quelque temps Abel viendra parler de nouveau à son frère Caïn, qui lui répondra d'une façon plus douce qu'à son ordinaire. Abel dira :
Abel « Caïn, beau frère, écoute-moi.
Chaïm « Volontiers, de quoi s'agit-il?
Abel « De ton avantage.
Chaïm • Cela me plaît d'autant mieux.
Abel
« Ne fais pas le rebelle contre Dieu, — ne montre pas d'orgueil envers lui, — je t'en avertis.
Chaïm « Je le veux bien.
Abel
t Crois mon conseil, allons offrir un sacrifice — au Seigneur
Dieu pour lui être agréables. — S'il est apaisé par nos prières, — nous oe serons jamais en proie au péché, — jamais sur nous ne viendra tristesse. — Il fait bon rechercher son amour. — Allons offrir à son autel — un don qu'il veuille regarder favorablement;
— prions-le de nous accorder son amour, — de nous défendre de mal nuit et jour.
(Alors Ca'in répondra comme si l'avis d'Abel lui plaisait; il dira :)
Chaïm
t Beau frère Abel, tu as très bien dit, — ton sermon est fort bien écrit, — je croirai bien ton seraion. — Allons offrir un sacrifice, c'est très juste. — Mais qu'offriras-tu?
Abel
« Mo^ j'offrirai un agneau, — tout le meilleur et le plus beau
— que je pourrai trouver en ma demeure; — voilà ce que j'offrirai, non autre chose. — J'offrirai encore de l'encens. — Je t'ai dit toute ma pensée. — Toi. qu'ofïriras-tu?
Chaïm « Moi, j'offrirai de mon blé, — tout tel que Dieu me l'a donné.
Abel « Sera-ce du meilleur?
Chaïm
« Non, non pas, certes; — de celui-là je ferai du pain pour mon repas du soir.
Abel « Une telle offrande n'est pas acceptable.
Chaïm « Tu ne sais pas ce que tu dis.
Abel « Tu es un homme riche, tu as beaucoup de bêtes.
Chaïm « J'en ai.
Abel
« Pourquoi ne pas compter tes troupeaux par têtes — et de toutes donner la dîme, — que tu offriras à Dieu lui-même? — Fais lui cette offrande de bon cœur, — et tu en recevras bonne récompense. — Feras-tu ainsi'?
Chaï.m
« Voyez la rage! — De dix ne resteront que neuf. — Ce conseil ne vaut pas un œuf. — Allons faire notre offrande. — Chacun offrira ce qu'il voudra.
Abel « J'y consens.
« Alors ils iront vers deux grandes pierres disposées à cet effet. L'une des pierres sera éloignée de l'autre de telle sorte que quand paraîtra la Figure (1) (sortant de l'église où elle se tient avec le chœur), la pierre d'Abel se trouve placée à sa droite, la pierre oVAbel à sa gauche. Abel offrira un agneau et de l'encens, d'où il fera monter une grande fumée. Cain offrira une poignée d'épis. La Figure paraîtra donc, bénira les présents d' Abel et repoussera ceux de Cain. Après l'offrande Caïn jettera sur Abel un regard farouche. Leurs offrandes faites, ils s'en retourneront à leurs places. Ensuite Cain viendra trouver Abel, voulant l'emmener avec lui par ruse afin de le tuer, et il lui dira :
ChaÏm « Beau frère Abel, allons là dehors.
Abel « Pourquoi?
Chaï.m « Pour délasser nos corps — et pour regarder notre labour, — voir comme les épis ont crû, s'ils sont en fleur. — Ensuite, nous nous en irons dans les prés. — Nous en serons après plus dispos.
(1) Ce nom mystérieux est constamment employé dans la représentation d'Adam pour représenter le personnage de Dieu. Il représente, croyons-nous, plus particulièrement le Verbe, qui doit plus tard s'incarner en Jésus-Christ. La même personne divine est une fois nommée Salvator (le Sauveur) par la rubrique : a Tune veniat Salvator indulus dalmatica. »
Abel « J'irai avec toi où tu voudras.
Chaïm « Allons, viens-t-en, tu feras bien.
Abel
« Tu es mon frère aîné. — Je suivrai donc ta volonté.
« Chaïm
« Va donc devant, j'irai après, — à petits pas sans me presser.
« Alors ils iront tous deux dans un lieu écarté et censé secret. Là Gain, comme furieux, se jettera sur Abel dans l'intention de le tuer. Il lui dira :
Chaïm « Abel, tu es mort.
Abel « Qui? moi? pourquoi?
Chaïm « Je veux me venger de toi.
Abel « Ai-je méfait?
Chaïm « Oui, oui, assez. — Tu es un traître bien prouvé.
Abel « Certes non, je ne le suis pas.
Chaïm « Dis-tu que non?
Abel « Jamais je n'aimai à faire trahison.
Chaïm c Tu l'as faite.
Abel ï Moi? comment?
Chaïm « Tu le sauras bientôt.
Abel « Je ne comprends pas.
Chaïm « Je ne tarderai pas à te le faire savoir.
Abel « Tu ne pourras jamais prouver que cela soit vrai.
Chaïm « La preuve n'est pas loin.
Abel « Dieu m'aidera.
Chaïm « Je te tuerai.
Abel « Dieu le saura.
(Alors Caïn lèvera contre lui une main menaçante, en disant :)
Chaïm « Yoici qui fera la preuve.
Abel « En Dieu est toute ma confiance.
Chaïm « Contre moi il te servira de peu de chose.
Abel « Il peut bien, s'il veut, empêcher ton dessein.
Chaïm « Il ne pourra te garantir de mort.
Abel « Je m'en remets du tout à sa volonté.
Chaïm « Veux-tu savoir pourquoi je te tuerai?
Abel « Oui, dis-le moi. Pourquoi?
Chaïm
« Je vais te le dire. — Tu te fais trop de Dieu le favori. — C'est à cause de toi qu'il m'a repoussé, — à cause de toi qu'il a rejeté mon offrande. — Penses-tu donc que je ne te le rende? — Je t'en rendrai ta récompense. — Tu demeureras aujourd'hui mort sur ce sable.
Abel
« Si tu me tues, ce sera à tort, — Dieu vengera sur toi ma mort. — Je n'ai fait mal, Dieu le sait bien, — près de lui je n'ai cherché aucunement à te desservir; — au contraire, je t'ai conseillé d'agir de telle sorte, — que tu fusses digne d'être en paix avec lui; — je t'ai dit de lui rendre ce que tu lui dois : — dîmes, prémices, offrandes, — et qu'ainsi tu pourrais obtenir son amour. — Tu n'as pas voulu le faire, et maintenant tu es furieux. — Dieu ne trompe point; à celui qui le sert — il donne grands biens en retour et ne souffre point sa perte.
Chaïm « Tu as trop parlé, tu vas mourir.
Abel
t Frère, que dis-tu? c'est toi qui m'emmenas. — Je suis venu ici sur ta foi.
Chaïm « Ta confiance ne te servira de rien. — Je te tuerai, je te défie.
Abel « Je prie Dieu qu'il ait de moi merci.
« Alors Abel s'agenouillera vers l'Orient; il aura près de lui une marmite dissimulée par ses habits, sur laquelle frappera Cain, comme s'il tuait Abel. Abel demeurera étendu par terre comme s'il était mort. Le chœur chantera le répons : Ubi est Abel, fbater tous? — Alors la Figure sortira de l'église, se dirigeant vers Cain, rt quand le chœur aura terminé le répons, elle dira d'une voix irritée :
Figura « Caïn, où est ton frère Abel ? — Es-tu entré en rébellion contre
moi? — Tu as commencé contre moi querelle. — Montre-moi ton frère vivant.
Chaïm
« Que sais-je, Seigneur, où il est allé; — s'il est à sa maison ou à ses blés. — Pourquoi, moi, devrais-je le trouver? — Je n'étais pas chargé de le garder.
Figura
« Qu'en as-tu fait? où l'as-tu mis? — Je le sais bien, tu l'as tué.
— Son sang en fait vers moi clameur, — au ciel en monta la vapeur. — Tu as fait grande félonie: — tu en seras maudit toute ta vie. — Tu auras pour toujours malédiction. — A tel méfait telle récompense. — Mais je ne veux pas que Ton te tue; — je veux qu'en douleur tu endures ta vie; — Quiconque tuera Caïn,
— en sera puni au septuple. — Ton frère est mort en ma foi. — Dure en sera ta pénitence.
« Alors la Figure retournera dans l'église. Ensuite les diables viendront et emmèneront Caïn en le poussant et le bousculant jusque dans l'enfer. Ils emmèneront aussi Abel, mais plus doucement. »
Comme nous l'avons montré ailleurs, la représentation d'Adam n'était qu'une forme nouvelle, développée, amplifiée, de celle des Prophètes du Christ, et par conséquent elle a du se rattacher au cycle liturgique et dramatique de Noël. Pour le cycle de Pâques, c'est encore la littérature anglo-normande qui nous offre le plus ancien exemple d'une représentation entièrement en langue vulgaire. Ce drame, dont une partie seulement nous est parvenue, a pour sujet la Résurrection du Sauveur. Il a. lui aussi, été composé à l'usage d'une confrérie, et même d'une confrérie solidement constituée, pour qui les jeux dramatiques étaient aux tètes marquées, aux fêtes de Pâques tout au moins, un exercice et un plaisir habituels, puisqu'elle paraît bien avoir été pourvue d'un matériel scénique qui lui appartenait en propre. L'auteur de cette pièce était certainement un clerc qui. entre autres sources ou modèles, a eu sous les yeux ou dans la mémoire des drames latins liturgiques et scolaires fort développés et aussi, sans doute, divers textes français de forme analogue au sien, mais ayant un caractère encore plus prononcé de récitations à la fois narratives et dialoguées. Ce caractère, quoique affaibli, est encore l'un des traits les
plus remarquables de la pièce dont il s'agit. Il ne nous paraît pas inutile d'en offrir à nos lecteurs la traduction intégrale, en plaçant l'introduction du drame et les parties narratives dans la bouche d'un personnage auquel nous attribuerons le nom de lecteur (i).
(Le Lecteur)
« En cette manière récitons — la sainte résurrection. — Premièrement disposons — tous les lieux et les demeures (2) : — le crucifix premièrement — et puis après le tombeau. — Il doit y avoir une geôle — pour enfermer les prisonniers. — Que l'enfer soit mis de côté; — les demeures de l'autre — et puis le ciel, et sur les sièges (3) — d'abord Pilate avec ses vassaux; — il aura six ou sept chevaliers. — Cayphe sera sur l'autre. — Avec lui soit la
(i) Le texte du fragment de la Résurrection se trouve dans le manuscrit 902 du fonds français à la Bibliothèque Nationale, fol. xcvn et suiv. — Il a été plusieurs fois publié. La dernière traduction intégrale que nous en connaissions est celle qui se trouve dans le Dictionnaire des Mystères publié en 1854 par le comte de Douhet dans la Nouvelle encyclopédie tJièologique de l'abbé Migne.
(2) a Tus les lius et les marnions. » Les lieux et les mansions dans la mise en scène du théâtre du moyen âge, dès son origine, désignaient les endroits et édifices divers, figurés d'une façon plus ou moins significative, où devait successivement se transporter l'action. Ils étaient figurés tous ensemble et, pour ainsi dire, côte à côte, quelle que fût la distance qui les séparât dans la réalité historique et géographique. En un mot la décoration scénique était non pas successive, comme elle l'est aujourd'hui, dans les pièces à plusieurs tableaux, mais simultanée, et elle est demeurée telle non seulement jusqu'à la Renaissance, mais presque jusqu'à Corneille. Les pièces d'Alexandre Hardy furent encore représentées d'après ce système, qui a laissé des traces manifestes dans la façon dont a été conçue et construite l'action du Cid. C'est ce qu'a très bien établi M. Alexandre Higal dans son excellent ouvrage : Alexandre Hardy et le théâtre français à la fin du xvie et au commencement du xvne siècle. Paris, 1889, in-8°.
(3) « E puis le ciel e as estais. » Les estais sont des sièges, disposés parfois sur des estrades ou èchafauds plus ou moins élevés, sur lesquels se tenaient, dès le début de la représentation, les principaux acteurs ou groupes d'acteurs, et qui, à l'origine, suffisaient pour représenter leurs domiciles respectifs et môme les villes ou les contrées qu'ils habitaient. Il faut ici s'imaginer sur une place située probablement près d'une église, en face des spectateurs qui en occupent la moilié, adroite, un enfer sommairement représenté, puis, de droite à gauche, sur une ligne à angles saillants et rentrants, le sépulcre, le calvaire, une prison, ensuite les six estais énumérés dans le prologue, enfin, à l'extrémité gauche, le ciel, faisant pendant et contraste avec l'enfer. Plus en avant, au milieu de la place, étaient représentées la Galilée et l'hôtellerie d'Emmaùs.
Juiverie. — Puis Joseph d'Arimathie. — Au quatrième lieu soit le seigneur Nicodème. — Chacun a près de soi les siens. — Au cinquième les disciples du Christ. — Que les trois Marie soient sur le sixième. — Que Ton pourvoie à figurer — la Galilée au milieu de la place. — Que l'on y ligure encore Emmaùs. — où Jésus fut à l'hôtel conduit. — Et quand les gens sont tous assis — et la paix mise de toute part, — que le seigneur Joseph, celui d'Arimathie, — vienne trouver Pilate et qu'il lui dise :
Joseph
« Dieu qui des mains du roi Pharaon — sauva Moïse et Aaron,
— qu'il sauve aussi Pilate, mon seigneur, — qu'il lui donne dignités et honneur.
Pilatus
« Qu'Hercule qui occit le dragon — et détruisit le vieux Géryon,
— donne à celui-là bien et honneur — qui me salue de bonne amitié.
Joseph
« Sire Pilate, béni sois tu. — Que Dieu t'aide par sa grande vertu. — Que Dieu par sa puissance. — Te donnes pour moi bienveillance. — Veuille m'accorder le Dieu tout-puissant — que tu m'écoutes avec bonté.
Pilatus
« Seigneur Joseph, sois le bienvenu. — Tu dois être de moi bien reçu. — Tu es bien avec moi sans aucun doute. — Si tu pensais autrement, ce serait enfantillage. — Sache donc bien et vraiment — que je t'écouterai favorablement.
Joseph
« Beau sire, que cela ne vous fâche pas — si je vous parle du lils de Marie, — de celui qui là est pendu. — Sachez très bien que ce fut un vrai prud'homme. — Qui était tout à fait l'ami du Seigneur Dieu. — Vous l'avez mis à mort, vous et les Juifs. — Aussi devez-vous grandement redouter — qu'il vous en advienne grande calamité.
Pilatus
t Seigneur Joseph d'Arimathie, — je ne craindrai pas de te le
dire, — les Juifs par suite de leur grande envie — ont entrepris là une grande félonie. — J'y ai consenti par lâcheté, — de peur de perdre ma charge. — Ils m'auraient accusé à Rome. — J'en aurais pu perdre bientôt la vie.
Joseph
« Si tu reconnais que tu as méfait, — crie lui merci, ce sera une utile prière. — Nul ne lui demande pardon sans l'obtenir, — pas même ceux qui l'ont conduit à la mort. — Mais c'est pour autre chose que je suis venu ici; — accorde moi seulement son corps; — je vous en supplie, accordez-le moi; — je ferai ce que je dois faire.
PlLATUS
« Bel ami, qu'en voulez-vous faire? — Pensez- vous le rappeler à la vie? — Il a souffert bien grande angoisse. — Pensez-vous qu'il puisse encore vivre?
Joseph
« Certes, beau sire Pilate, non. — (à part) Il ressuscitera pourtant. — Mais pour suivre notre coutume — et pour l'amour de Dieu je veux l'ensevelir.
PlLATUS
« A-t-il donc rendu 1 ame?
Joseph « Oui, beau sire, n'en doutez pas.
PlLATUS
« C'est ce que nous saurons par nos sergents.
Joseph « Appelez-les, en voilà suffisamment.
PlLATUS
« Levez-vous, sergents, promptement. — Allez-vous en vite où ce condamné est pendu, — allez voir ce crucifié, — savoir si vraiment il a expiré.
(Le Lecteur) < Alors s'en allèrent deux des sergents — portant en main leurs
lances. — Et ils ont dit à Longin l'aveugle, — qu'ils ont trouvé assis en un lieu (1).