‹ Les plus anciens drame en langue françaiseChapitre 4 sur 4 · ALTER EX MILIT1BUS · texte numérisé non relu

ALTER EX MILIT1BUS

« Nous l'avons vu tous les deux ensemble.

Pilatus « Taisez-vous, sots, pas un mot de plus.

(Le Lecteur)

« Alors il se tourna vers le seigneur Joseph. — Il n'était pas content. Il parla ainsi :

Pilatus

« Seigneur Joseph, vous m'avez toujours bien servi. — Prenez le corps, je vous l'accorde.

Joseph

« Sire, je vous rends très humbles grâces. — Si je vous ai servi, j'en suis bien récompensé.

(Le Lecteur) « Quand Joseph de Pilate eut pris congé — et vers Nicodème s'en fut allé. — Pilate aux sergents a parlé. — lia dit à l'un d'eux, qu'il a appelé :

Pilatus

« Holà! vassal, avance ici. — Quel miracle as-tu vu là-bas? — Dis-moi vite comment tu as eu connaissance — de ce fait sur quoi je t'ai imposé silence.

Miles « Quand Longin l'aveugle eut frappé — ce pendu de sa lance

au coté, — il prit du sang et le mit à ses yeux. — Ce fut une heureuse idée qu'il eut; — car auparavant il était aveugle et alors il vit. — Ce n'est pas merveille si désormais il crut en lui.

PlLATUS

« Tais-toi, vassal, ne parle de cela à personne. — C'est une illusion: n'y croyez pas. — Or donc j'ordonne que Longin soit saisi — et sur le champ enfermé en geôle. — Allez tôt, mettez-le en prison — de peur qu'il n'aille partout prêcher tel sermon.

(Le Lecteur)

« Ils allèrent donc trouver Longin, — là où il était par terre, la tête inclinée.

Miles

« Çà, frère, çà, debout, tu vas aller en prison. — Tu seras aujourd'hui logé à mauvais hôtel. — Il n'est pas vrai que tu fusses aveugle. — C'est un mensonge, nous le savons bien. — C'est parce que tu crois à ce pendu, — que tu dis qu'il t'a rendu tes yeux.

Longinus

« Il me les a rendus vraiment — et je crois en lui parfaitement.

— Je crois en lui, il n'y a rien de mieux à faire, — car il est seigneur et roi du ciel.

Alter miles « Tout à l'heure vous parliez mal, maintenant c'est encore pis.

— Pour cela vous serez mis en prison. — Allons, marchons, on va vous y conduire.

Long in us « Eh bien! J'en suis joyeux et satisfait.

(Le Lecteur)

« Quand ils furent venus à la geôle, — ils lui dirent cette parole :

Miles

« Entre là-dedans et tu n'en sortiras plus, — que pour perdre tout ce que tu as, — c'est-à-dire tes membres et ta vie, — à moins que tu renies le fils de Marie.

LONGINUS

« Le fils de Marie est roi et seigneur. — Je le crois fermement et fermement je veux le dire. — C'est à lui que je recommande ma vie. — Pour vous, peu m'importe ce que vous en dites.

(Le Lecteur)

« Pendant que cela se passait, Joseph le prud'homme — était venu trouver Nicodème.

Joseph

« Seigneur Nicodème, venez avec moi. — Allons détacher notre roi. — N'hésitons pas, tout mort qu'il est, — il nous donnera encore son puissant secours. — Emportez avec vous tenailles et marteau — afin d'enlever les doux. — Quiconque lui aura fait honneur, — il le lui rendra, soyez en sûr. — Ainsi, bel ami, allons donc ensemble — lui rendre l'honneur que nous lui devons. — Que son corps soit par nous honorablement — déposé en un sépulcre.

Nichodemus

« Sire Joseph, je l'ai bien vu — que le Seigneur qui est là pendu — fut un vrai prophète et un saint homme, — plein de Dieu et de grande vertu. — Il me le fit bien connaître, — quand je vins à lui pour être son disciple. — Et pourtant je n'ose entreprendre — d'aller avec vous le détacher de la croix. — J'ai certes bien grand désir — de lui rendre mes services. — Mais j'ai si peur de la justice — que je ne l'ose faire en aucune façon. — J'irai d'abord avec vous trouver Pilate. — De sa bouche même j'entendrai sa permission. — Alors je pourrai agir avec plus de sécurité.

Joseph « Venez donc, je vous y mènerai.

(Le Lecteur) « Ils vont donc ensemble trouver Pilate, — et avec eux deux serviteurs, — dont l'un portait les outils, — et l'autre la boîte où était le baume.

Joseph

« Sire, j'ai besoin d'un compagnon — et je ne puis l'avoir qu'avec votre aide. — Dites à celui-ci qu'il ait confiance — et qu'il vienne avec moi sans crainte.

PlLATUS

« Vous pouvez y aller, bel ami, — il ne vous en adviendra rien de pis. — Suivez donc hardiment votre propos. — Je vous serai garant de tout.

(Le Lecteur)

« Quand ils furent venus devant la croix, — Joseph s'écria d'une forte voix :

Joseph

« Ah! Jésus, fils de Marie, — la Sainte Vierge douce et pieuse!

— Quelle félonie commit Judas! — Quelle folie à son préjudice!

— Quand il vous vendit par envie — à ceux qui ne vous aiment point.

Nichodemus

« L'âme de Judas en a péri, — quand il s'est lui-même arraché la vie. — Certes, ils en devraient être bien affligés, — ces misérables Juifs, qui sont mes parents. — Car ils sont plus à plaindre que tous autres gens. — Cela est bien vrai, tu ne mens pas.

(Le Lecteur) a Nicodème prit ses outils — et Joseph alors lui dit :

Joseph « Allez aux pieds d'abord.

Nichodemus « Volontiers, sire, bien doucement.

Joseph « Montez aux mains, ôtez les doux.

Nichodemus « Sire, je ferai bien volontiers l'un et l'autre.

(Le Lecteur)

« Quand Nicodème eut fait ainsi, — il dit à Joseph qui prenait le corps :

Nichodemus « Prenez-le doucement entre vos bras.

Joseph « C'est ce que je fais, soyez en sûr.

(Le Lecteur)

« Ils descendirent donc soigneusement le corps — et Joseph dit alors à son serviteur :

Joseph « Donnez-moi çà le baume — afin d'en oindre ce corps.

(Le Lecteur)

« Pendant qu'on donnait le baume à Joseph, — Nicodème dit d'une voix forte :

Nichodemus

« Ah! Dieu tout-puissant, — le ciel, la terre, l'eau et le vent, — sans faute sont tous constamment — soumis à ton commandement, — et toutes autres choses semblablement, — excepté seulement sur la terre les mauvaises gens, — qui ont mis ce saint homme à tourment, — et l'ont livré à la mort sans jugement. — La vengeance viendra en son temps. — Mais, Seigneur, tu es très patient. — Accorde-nous de faire dignement — de ce saint corps l'enterrement.

(Le Lecteur)

« Quand ils eurent embaumé le corps, — ils le mirent dans la bière.

Nichodemus

« Sire Joseph, vous êtes mon aîné, — prenez la tête, je vais aux pieds. — Allons vite l'ensevelir. — Avez-vous un tombeau où nous puissions l'enterrer?

Joseph

« J'ai un très beau sépulcre, — tout nouvellement construit en pierre. — Allons y sur le champ. — C'est là que nous lui donnerons la sépulture.

(Le Lecteur)

« Quand il fut enterré et la pierre mise sur le tombeau, — Caïphe, s'étant levé de son siège, parla de la sorte :

Caïphas « Sire Pilate, écoutez mon conseil. — J'aurais grand tort si je vous cachais ceci. — Le félon Jésus, ce trompeur, — qui a été pendu là-bas ainsi qu'un voleur, — affirmait en son vivant, — et il y a beaucoup de gens qui s'imaginent — qu'après trois jours il ressuscitera. — Il est bien fou, celui qui croit cela. — Mais faisons garder le sépulcre, — pour que ses disciples ne viennent pas l'enlever. — Car ils iraient partout prêchant — et annonçant dans tout le pays — qu'il est ressuscité et vivant, — ce qui entraînerait les faibles, — et tout irait de mal en pis.

PlLATUS

« Vous dites vrai, c'est mon avis.

(Le Lecteur) . « Alors un des sergents se leva de son siège, — et parla ainsi à Pilate :

Quidam miles « Si l'on veut m'en donner la charge — je garderai le sépulcre — et s'il arrive par aventure — qu'un de ses amis veuille venir — pour enlever son corps, — il ne s'en retournera pas sans qu'il lui en cuise; — il n'aura membre que je ne lui tranche, — et de cela je ne demanderai l'absolution à aucun prêtre

(Le Lecteur) « Trois autres sergents se levèrent — et au premier ainsi parlèrent :

Alter quidam miles « Beau compagnon, nous irons avec vous — et nous garderons le sépulcre. — Nul n'y viendra que nous ne le saisissions, — et le mort ne se lèvera pas sans que nous le sachions.

Tertius « Allons y tôt et hardiment — et gardons bien le tombeau. — Si quelqu'un vient pour enlever le corps — nous lui ferons avoir grand'peur.

Quartus « Par la foi que je dois à Pilate, — si quelqu'un vient pour faire un mauvais tour, — Je lui paierai quinze coups tels — que du premier je le coucherai par terre.

PlLATliS

« Ce que vous jurez, je crois que vous le tiendrez de bonne foi.

— Si aucun homme est assez hardi — à partir de ce soir pour venir — guetter et espionner — afin de voir s'il pourra vous enlever le corps; — quoiqu'il puisse dire pour expliquer sa conduite;

— jurez maintenant devant moi — que, soit qu'il s'agisse d'un petit ou d'un grand, — à moins qu'il ne soit autorisé par les princes, — vous le saisirez au collet, — et, quand il sera pris, vous nous l'amènerez ; — jurez de tenir loyalement cette promesse.

— Où est le rouleau de la loi? Faites-le venir.

(Le Lecteur) « Voici venir un prêtre, qui avait nom Lévi — qui avait la loi de Moïse écrite en un rouleau.

Le vi

« Voici la loi que lit Moïse, — comme Dieu lui-même la lui dicta. — Les dix commandements y sont. — Celui qui voudrait se parjurer fera bien mieux de se taire.

Caïphas « Eh bien, jurez tous sur cet écrit — de faire tout ce qu'on vous a dit.

Unus militum « Par la loi ici présente, — si quelqu'un ose venir en cachette,

— je me charge de le saisir — avec l'aide de mon compagnon et de vous l'amener.

Alter « Par la grande vertu de cette loi, — ce que dit mon compagnon, je le tiendrai de bonne foi.

Tercius « Et moi aussi, s'il plait à Dieu, — par la sainte loi que voici.

Quartus « Que cette loi me soit en aide! — je tiendrai cette promesse en ce qui me regarde.

Caïphas « Je vais vous accompagner — pour vous mettre en possession de votre charge. — Permettez-vous, sire, qu'il en soit ainsi?

Pilait s « Sire Caïphe, j'y consens bien volontiers.

(Le Lecteur)

« Comme donc ils s'en allaient au sépulcre, — un homme qui se trouvait sur le chemin leur demanda :

Aliqlts in ma « Où allez-vous d'un si grand pas?

Unus miles

« Nous allons garder le tombeau — où est enseveli Jésus. — qui a dit qu'il ressusciterait au troisième jour.

Item qui supra a Est-ce Pilate qui vous a commandé cela?

Alter ex militibus

« Oui, sachez-le, en vérité. — Voici l'évêque Caïphe — qui vient lui-même avec nous — pour organiser notre garde. — Vienne maintenant qui voudra venir !

(Le Lecteur)

« Quand Caïphe les eut mené à leur poste, — il leur a dit et commandé :

Caïphas « Vous voici arrivés au sépulcre. — Faites y bonne et parfaite garde. — Si vous vous endormez et que le corps vous soit ravi, — jamais nous ne serons bons amis »

Là s'arrête malheureusement le texte de la pièce, tel qu'il nous est parvenu. Comparé au drame d'Adam, on en voit d'abord l'infériorité littéraire. Dans la naïveté, parfois expressive, de cette composition, commencent dès lors à se montrer les défauts, qui devaient se développer de plus en plus, aux époques suivantes, dans le drame français du moyen âge, et donner enfin beau jeu contre lui à l'école néo-classique du xvie siècle. On y regrette déjà l'abus des petits détails, souvent étrangers au sujet; l'imitation par trop exacte des habitudes et du langage de la vie commune; une tendance aux peintures d'un réalisme vulgaire, qui plus tard deviendra grossier; enfin l'absence presque totale d'élévation et de poésie

en un sujet pourtant si sublime. On ne peut guère, d'autre part, se refuser à reconnaître dans ce vieux fragment dramatique du naturel et de la vie. un tableau mouvant et anime qui devait attirer et retenir l'attention des spectateurs. La partie narrative, coniiée au lecteur, n'y semble pas trop gênante. Réduite à sa plus simple expression, elle n'est plus guère qu'une série d'indications scéniques récitées tout liant. On aurait pu l'omettre sans que l'intelligence de la pièce en fût aucunement compromise. C'est, croyons-nous, . par fidélité à une tradition antérieure que l'auteur de notre Résurrection, comme pour l'acquit de sa conscience, a encore enfermé son drame dans ce cadre déjà usé de son temps, mais autrefois habituel.

Issu d'un procédé de récitation liturgique dont l'influence avait été grande sur la naissance et les premiers développements de Fart dramatique dans les églises et dans les cloîtres, ce système de narration dialoguée, dont les jongleurs, de leur côté, dans leurs récits en vers français, soit profanes ou pieux, ont bien pu aussi faire dès lors quelque usage, ce système, disons-nous, parait avoir été volontiers appliqué par les premières confréries dans leurs représentations en langue vulgaire. Il nous a même semblé en retrouver encore la trace dans quelques unes des rubriques ou indications scéniques du jeu de Théophile du poète parisien Rutebeuf, contemporain de saint Louis, mais qui peut-être avait sous les yeux un jeu sur le même sujet composé de cette manière à une époque antérieure (1). Ces indications, qui sont en français, ont un caractère narratif assez prononcé et paraissent même en un endroit offrir la trace d'anciens vers : « Ici vient Theophiles à Salatin qui parloit — au deable quant il l'oloit... Or se départ Theophiles de Salatin et si pense que trop a grant chose en Dieu renoier et dist... Ici parole Salatins au deable et dist... Or vient li deables qui est conjuré et dist... Ici va Theophiles au deable, si a trop grant paor, et li deables li dist... Or baille Theophiles les lettres au deable et li deables li commande à ouvrer ainsi... Or parole Pinceguerre à Théophile et Theophiles respont... Or se lieve Tevesque contre Théophile et li rent sa dignité et dist... Ici va

(1) Cf. notre travail intitulé : Un drame religieux du moyen âge. Le Miracle de Théophile. Paris, Retaux, 1894, broch. in-8°. (Extrait de la Revue historique et archéologique du Maine.)

Theophiles à ses compaignons tencier, premièrement à un qui avoit non Pierres... Ici se repent Theophiles et vient à unechapele de Nostre Dame et dist... Ici aporte Nostre Dame la chartre à Théophile... Ici vient Theophiles à Fevesque et li baille la chartre et dist... Ici list Fevesque la chartre et dist... » — Peut-être même pourrait-on encore soupçonner quelque analogie avec le vieux système de la récitation dialoguée dans le prologue tout narratif que récite le prêcheur en tète du jeu de Saint Nicolas de Jean Bodel, d'Arras, qui avec le Théophile de Rutebeuf, avec le fragment de la Résurrection et avec la représentation d'Adam, constitue le groupe si curieux, si précieux, des plus anciens monuments, parvenus jusqu'à nous, du drame religieux en langue française.

Evreux. — Imprimerie de l'Eure, L. Odielvhe, 4 bis, rue du Meilet.

Page 1