QUELQUES LETTRES DE SAINT-JUST
Lettre a Robespierre
Cette lettre, retrouvée dans les papiers de Robespierre, après le 9 thermidor, marque le début des relations qui ne devaient pas tarder à se nouer entre les deux hommes.
Tout les rapprochait d'ailleurs. Ils avaient l'un et l'autre une égale passion pour le bien public et une égale inflexibilité de principes. L'amitié naquit entre eux dès qu'ils se connurent, amitié forte, sincère, un peu mystique chez tous les deux. Amitié qui résista à tous les orages et les conduisit ensemble à l'échafaud.
Blérancourt, près Noyon, le 19 août 1 790.
Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l'intrigue, vous que je ne connais que, comme Dieu, par des merveilles; je m'adresse à vous, monsieur, pour vous prier de vous réunir à moi pour sauver mon triste pays. La ville de Coucy s'est fait transférer (ce bruit court ici) les marchés francs du bourg de Blérancourt. Pourquoi les villes engloutiraient-elles les privilèges des campagnes ? ïl ne restera donc plus à ces dernières que la taille et les impôts ! Appuyez, s'il vous plaît, de tout votre talent, une adresse que je fais par le même courrier, dans laquelle je demande la réunion de mon héritage aux domaines nationaux
du canton, pour que l'on conserve à mon pays un privilège sans lequel il faut qu'il meure de faim.
Je ne vous connais pas, mais vous êtes un grand homme. Vous n'êtes point seulement le député d'une province, vous êtes celui de l'humanité et de la République. Faites, s'il vous plaît, que ma demande ne soit point méprisée.
Saint-Just,
électeur au département de l'Aisne.
Lettre a Adrien Bayard
Il nous a paru intéressant de publier cette lettre où Saint-Just, dont on a si souvent et si injustement dénoncé et flétri l'inflexible cruauté, se montre accessible à tous les tendres sentiments.
Rigide sur les principes, inexorable avec les ennemis du peuple, il est doux et humain dans le privé, affectueux avec les siens, fidèle à ses amis.
La lettre charmante et tendre qu'on va lire est adressée à Adrien Bayard, notaire et juge de paix du canton de Chaulnes (Somme) qui venait d'épouser, quelques jours auparavant, la plus jeune de ses soeurs, Marie-Françoise- Victoire de Saint-Just.
J'ignorais, mon cher frère, que l'indisposition de notre sœur eût eu des suites ; maman nous avait dit l'avoir laissée tout à fait de retour à la santé. Prenez garde que les eaux et l'air cru de vos montagnes ne soient la cause de son mal. Je vous conseille de lui faire prendre beaucoup de lait et de ne lui point faire boire d'eau.
Je ne puis vous promettre précisément quand je pourrai aller vous voir ; je suis accablé d'affaires, et voici des jours bien humides et bien courts.
Cependant, d'ici à Noël, j'aurai le plaisir de vous embrasser tous les deux.
Si vous vous aperceviez que l'air incommodât votre femme, envoyez-nous-la quelque temps ; elle ne doute point de l'amitié tendre avec laquelle elle sera toujours reçue de nous. J'espère que son mariage ne nous aura point séparés, et que nous n'oublierons, ni les uns ni les autres, les sentiments qui nous doivent unir. Ecrivez-nous, l'un et l'autre, de temps en temps, et surtout ne nous laissez point ignorer, d'ici au moment où je partirai pour aller vous voir, quelles seront les suites de la maladie de ma sœur. Il me tarde de l'avoir vue pour me rassurer. Egayez votre jeune mariée, et, surtout, veillez à ce qu'elle n'éprouve aucun chagrin domestique de la nature de ceux qu'elle n'oserait point vous confier. Elle vous rendra heureux, je l'espère, et j'en suis convaincu. Je n'épouserai point ses torts à votre égard : vous m'êtes également chers l'un et l'autre, et, dans toutes les circonstances, je vous montrerai le cœur d'un frère et d'un bon ami.
Adieu. Embrassez votre chère épousée, embrassez-la même de temps en temps pour moi, afin qu'elle se souvienne que je l'aime, et qu'elle vous le rende.
Je suis votre frère et votre serviteur.
Saint-Just.
A Blérancourt, ce 9 décembre 1791.