C ATH 11 ORALE
DE MAYENCE
OLONIE romaine, poste militaire important à cause de la proximité de Trêves, où les empereurs séjournèrent fréquemment, clef des belles provinces arrosées par le Rhin, la ville de Mayence fut le théâtre de graves événements : tous les conquérants s’en disputèrent la possession. De curieuses P inscriptions nous ont conservé le souvenir des stations que les légions romaines y firent jusqu’à la chute de l’empire. Quelques antiquités de l’époque mérovingienne, si rares partout, nous reportent ensuite aux temps obscurs de l’invasion et de la domination des premiers princes francs h Le christianisme fut prêché de bonne heure dans cette cité
1 Le musée de Mayence est un des plus riches en antiquités romaines. ( Voyez le tome III du Bulletin monum. publié par M. de Gaumont. )
CATHÉDRALE
célèbre et fréquentée : un siège épiscopal y fut fondé (lès le siècle. Depuis longtemps l’influence de la civilisation s’y faisait sentir, malgré la difficulté des circonstances, les désordres occasionnés par la guerre et la rudesse des mœurs; tandis que les villes aujourd’hui si florissantes du centre de l’Allemagne étaient encore ou de pauvres bourgades perdues au milieu des forêts, ou des déserts attendant l’arrivée des moines pour être défrichés et peuplés.
Parmi les évêques de Mayence, nul n’acquit une l'éputation aussi populaire que saint Boniface, à qui ses travaux évangéliques méritèrent le titre glorieux d’Apôtre de l’Allemagne. Issu d’une noble famille d’Angleterre, Winfrid, dont le nom barbare se traduit littéralement en latin par celui de Boniface, montra dès sa plus tendre jeunesse un vif désir de travailler à la conversion des peuples que des liens étroits attachaient à la race anglo-saxonne. Après avoir accompli des prodiges de zèle et de charité en Bavière, en Thuringe, dans la Franconie, la Frise, la Hesse et la Saxe, il fut appelé en 723 à Rome, où le souverain pontife l’ordonna évêque; plus tard, il fut nommé légat du saint- siège. Lorsqu’une révolution porta Pépin le Bref sur le trône de France, en jetant dans un monastère (ihildéric III, faible et dernier rejeton de la dynastie mérovingienne tombée dans le mépris , le pape Zacharie n’improuva pas l’élection et reconnut le fait accompli; saint Boniface sacra le nouveau monarque. La cérémonie eut lieu à Soissons en 752, en présence de tous les ordres de la nation. La dynastie carlovingienne
DE MAYENCE
pouvait-elle être ingrate envers la papauté? L’histoire nous apprend quel fut son dévouement et sa reconnaissance. Le roi Pépin donna l’évêché de Mayence à saint Boniface, qui jusque-là n’avait pas de siège fixe. Ifapôtre, dont rien ne pouvait refroidir l’ardeur, quitta bientôt Mayence pour s’enfoncer jusque dans les plus lointaines régions de la Frise , où il eut le bonheur de convertir de nombreux infidèles, et de verser son sang en travaillant à la gloire de Dieu.
Dès l’an 636, il y eut dans la ville de Mayence une assemblée des évêques et des grands du royaume franc, convoquée par le roi Dagobert. On y régla des atï’aires civiles et religieuses, ce qui fait que les auteurs la regardent tantôt comme un concile, et tantôt comme un simple plaid royal. En 813, un concile nombreux s’y réunit par ordre de Charlemagne, sous la présidence de Hildebold, archevêque de Cologne et chapelain du sacré palais. On y rédigea cinquante-six canons, parmi lesquels on est étonné d’en voir un qui statue que les envoyés du prince, de concert avec l’évêque, feront l’inspection des monastères d’hommes et de femmes. C’était accorder à la juridiction séculière un droit qui devint par la suite une source d’abus et de conflits : on se trompa fort si l’on crut raffermir ainsi la régularité monastique. En plus d’une circonstance, le zèle pieux de Charlemagne dépassa les bornes de la prudence et s’écarta des antiques règles de l’Église, au détriment des institutions qu’il prétendait consolider. A la fin du IX® siècle, les calamités qui accablaient les États des faibles descendants du grand empei*eur, trouvent un
CATHÉDRALE
éloquent écho dans nn concile de Mayence. L’anarchie était alors au comble. Le droit du plus fort était seul reconnu. Les villes pillées, les campagnes ravagées, les hommes et les femmes en butte aux traitements les plus humiliants, les églises brûlées, les autels renversés, les reliques des saints foulées aux pieds, les monastères détruits, les clercs, les moines et les religieuses dispersés, partout le meurtre, la rapine, la violence, tel est le triste tableau que tracent, en pleurant, les évêques réunis en 888 pour porter remède à tant de maux. L’Église de Mayence, dans ces conjonctures lamentables et durant le x^ siècle, que les écrivains ecclésiastiques ont appelé le siècle de plomb, se distingua par son attachement à la discipline et par le zèle de ses archevê(]ues pour en faire observer tous les règlements, malgré la dépravation générale des mœurs et resj)rit d’insubordination, triste suite des guerres. Lorsque la paix permit de respirer à l’aise, le vieil édifice dédié à saint Martin, témoin de la piété des successeurs de saint Boniface, illustré par le savant Raban Maur, disciple des maîtres renommés de l’école de Tours, reçut un accroissement considérable et des ornements dignes de sa destination.
Sous l’épiscopat de saint l^oniface et de ses premiers successeurs, la cathédrale de Mayence, comme beaucoup d’édifices religieux des Gaules, était bâtie probablement en bois, puisque la chronique ^ nous fait remarquer.
1 His tempoiibiis Willigisus majorem ecclesiain de donio S. Martini novain a fundamentis pnlchro tahnlato lapide pvetiosissiino extruere cœpit.
DE iMAYEiNCE.
avec une certaine emphase, qifen 978 l’arclievêque Willigis entreprit de la rel)âtir entièrement en pierres. I.es historiens des Gaules et de la Germanie mentionnent en etlèt quantité d’églises et de monastères en hois; ce genre de construction n’excluait pas toute magnificence, comme on peut encore s’en convaincre, au moins pai* analogie, à l’aspect des charinantes églises d’Angleterre bâties au moyen âge, la plupart voûtées en bois, et des vieilles maisons sculptées également en bois, nulle part plus curieuses que dans certaines rues de Mayence. Willigis était chancelier de l’empereur Othon II; J1 aimait les arts et les lettres , protégeait les savants , encourageait l’industrie, et, comme la plupart des grands hommes, il favorisa l’architecture en édifiant plusieurs monuments considérables. Le règne d’Othon fut troublé par des guerres continuelles, et ce prince mérita le surnom de Sanf/umaire. Etranger aux entreprises aventureuses de l’Empereur, Willigis veillait à la conservation des traditions du goût et du savoir, persuadé que les productions du génie sont plus utiles à la vraie grandeur d’un État que les luttes et les batailles, fussent-elles couronnées de succès.
Tandis que f archevêque de Mayence dirigeait la construction de sa cathédrale, Othon II mourait à Rome, des suites d’une blessure, selon les uns, empoisonné par sa femme, l’impératrice Théophanie, suivant les autres. A la suite de longs et persévérants efforts, Willigis eut le })laisir de voir l’édifice achevé; mais sa joie fut de courte durée. Le jour même de la dédicace de l’église, après la cérémonie, qui fut aussi brillante qu’on pouvait
CATHÉDRALE
l’attendre de la magnificence de ce prélat, on illumina le monument vers le soir; soit malveillance , soit imprudence, le feu prit subitement à la charpente sans qu’il fût possible d’en arrêter les progrès. En quelques instants le bâtiment entier fut la proie des flammes, et la couverture s’abîma au milieu de la nef. La rapidité de l’incendie montre que la cathédrale de Mayence , semblable aux basiliques romaines et aux églises des Gaules dont parle saint Grégoire de Tours, était couverte d’un lambris en bois. L’art de construire des voûtes en pierre, quand il s’agissait surtout de leur donner une étendue considérable, n’était pas encore fort avancé à la fin du x*" siècle. Les plafonds des basiliques, d’ailleurs, sont établis et décorés d’après un système qu’on a longtemps préféré à celui des voûtes. Quoi qu’il en soit, cet accident jeta la consternation dans tous les esprits. Willigis seul ne se laissa pas abattre. Dès le lendemain, il fit emporter les débris qui fumaient encore, et ordonna qu’on reprît immédiatement les travaux, âlalgré son ardeur, l’archevêque n’eut pas cette fois la satisfaction de voir la fin de l’entreprise. Il mourut deux ans après, en 1011, avancé en âge, après un épiscopat de trente-six années. Sa mort ralentit l’exécution des travaux, et l’œuvre fut terminée seulement en 1037, par l’archevêque Bardon. l>a consécration eut lieu cette même année, en présence de l’empereur Conrad II , (pii travaillait alors à réédifier la cathédrale de Spire.
Douze ans après cette cérémonie, en 1049, le pape saint Léon IX vint à Mayence, où il célébra un concile
DE MAYEiNCE.
fameux que certains écrivains ont qnalilié d’œcuménique. Le souverain pontife y parut entouré d’évêques en grand nombre, et l’empereur Henri s’y présenta accompagné des principaux seigneurs de ses vastes domaines. En 1051 , une assemblée non moins vénérable s’y réunit encore sous la présidence du pontife romain et en présence de l’Empereur. Quatre ans plus tard, un nouveau concile fui assemblé à Mayence. On y vit paraître le sous- diacre Hildebrand, qui devait jouer par la suite un rôle si important dans l’Église sous le nom de Grégoire VII. Il venait, au nom du peuple romain, demander à l’Empereur que l’évêque d’Aichstaedt remplaçât saint Léon IX sur la chaire de saint Pierre. Sa mission eut un plein succès, et le pieux Gebehard fut préconisé sous le nom de Victor IL Quatre pontifes, successeurs immédiats du pape Victor, ne s’installèrent qu’après avoir obtenu l’agrément de l’Empereur, en sa qualité de roi d’Italie. L’élection de Gi‘égoire VII, en 1073, fut la dernière pour laquelle on sollicita son approbation. Nous sommes à la veille de voir éclater entre le pontife et le prince ces démêlés qui ont un si grand retentissement dans l’histoire.
Aux désordres de tout genre qui lui avaient attiré les avertissements de l’Eglise, notamment dans le concile de Mayence, en 1069, où le légat du pape Alexandre II lui défendit de répudier l’impératrice Berthe, sa femme, l’empereur Henri IV avait ajouté mille abus de pouvoir, et ses empiétements menaçaient les plus précieuses des libertés ecclésiastiques, celles qui tiennent à l’exercice même de la juridiction spirituelle. Saint Grégoire VH
CATHEDRALE
se montra inébranlable dans la résolution qu’il avait j)rise de réformer tous les abus. Aucun danger ne l’intimida ; les obstacles ne firent qu’accroître son énergie. Animé du tranquille courage qui est le signe du génie et la récompense de la sainteté, il commença son œuvre par le clergé lui-même, qui n’avait pu se soustraire à la pernicieuse inlluence du siècle, semblable aux métaux les plus utiles, qui n’échappent pas à la rouille du temps. La simonie était la plaie de l’Église.
« Les empereurs, dit un historien qui n’est pas suspect, nommaient aux évêchés, et Henri IV les vendait h » Dès que le pape voulut jiorter remède au mal, l’Empereur s’y opposa avec hauteur. Le pontife n’était pas homme à reculer devant l’accomplissement du devoir. Henri IV, furieux des remontrances de Grégoire, rendu plus intraitable encore par la conscience de son tort , ne garda aucune mesure. Dans le conciliabule de Worms, il mit à exécution sa ridicule prétention de déposer le paj)e. Deux autres conciliabules tenus à Mayence reconnurent l’antipape Guibert, et consommèrent le schisme. A la nouvelle d’un pareil attentat , l’ardent pontife ne se contenta pas d’excommunier l’Empereur et ses adhérents , il le déposa. Nous n’avons [)as à retracer ici les luttes qui suivirent ces déclarations violentes. La conduite du pape a été jugée sévèrement par certains historiens modernes qui ne tiennent aucun compte de la jurisprudence générale de la société chrétienne au moyen âge, et (jui affectent de dédaigner les
1 Annal, de rEmpire, ann. 1076.
DE MAYEiNCE.
idées et les opinions acceptées alors sans contestation. Personne du moins n’a jnstilié les emportements d’un prince (jiii, après avoir rêvé l’empire du monde, tomba dans un tel mépris, qu’on lui refusa une prébende laïque dans la cathédrale de Spire. L’empereur Henri IV mourut misérablement à Liège, le 7 août 1106. Ses restes, privés de sépulture durant cinq années, furent enfin déposés par son fils Henri V dans le caveau sépulcral de Spire.
Si Mayence fut le théâtre d’entreprises schismatiques, cette ville n’y participa jamais d’une manière directe. La cathédrale fut victime d’un nouvel incendie en 1081, ainsi que trois autres églises situées dans le voisinage. Le même fléau sévit encore en 1191. Les flammes ravagèrent tellement l’édifice, que les constructions anciennes disparurent presque entièrement. L’archevêque Conrad de Wittelsbach employa trois années à restaurer la nef. Le monument ne tarda pas à reprendre son ancienne magnificence, puisqu’en 1198 l’empereur Philippe de Souabe, fils de Frédéric Harberousse , y fut solennellement couronné par l’archevêque de ïarentaise; l’archevêque de Mayence était alors en terre sainte.
En examinant la masse imposante des bâtiments actuels, on n’a pas de peine à reconnaître l’ouvrage du XI F siècle. Sur les murs de la nef, appartenant au xF siècle, et dus sans doute à l’archevêque Bardon, s’appuient des voûtes ogivales. A l’exception du sommet de la voûte en coupole, l’abside orientale, dont la disposition présente un caractère original , date de la même époque.
CATHÉDRALE
A la suite des travaux exécutés par Conrad de Wittelsbach , on jeta les fondements du transsept et du chœur de l’ouest. Mais ce projet ne semble pas avoir été commencé sous d’heureux auspices; les ressources furent promptement épuisées , sans que personne vînt en aide au trésor de l’église, appauvri par la guerre. Les travaux languissaient; les ouvriers désertaient; on parlait de tout abandonner, lorsque l’archevêque Sigfried III fit appel aux sentiments généreux de ses diocésains par un mandement en date du 27 juin 1233. Le prélat fait valoir les arguments les plus propres à stimuler le zèle des populations, et accorde quarante jours d’indulgence à tous les fidèles qui contribueraient à l’œuvre de la cathédrale. Dans ces siècles de foi la voix du pasteur était écoutée. Les exhortations et les promesses de Sigfried produisirent tant d’efièl , que des aumônes abondantes et des dons de toute espèce permirent d’achever promptement l’édifice. L’archevêque en fit la consécration le 2 juillet 1239. Sauf l’addition des chapelles, (pii eut lieu Aœrs la fin du xiiC siècle et dans le cours du xiv% le corps du monument n’a pas subi de changements notables depuis cette époque. L’église de Mayence cependant eut à souffrir en diverses conjonctures. Durant la guerre de Trente ans, elle fut même menacée d’une ruine complète. Le roi Gustave-Adolphe, au mépris des traités, l’avait condamnée à périr, ainsi (pie tous les édifices religieux de la ville. Déjà des soldats fanatiques s’apprêtaient à exécuter ses ordres, lorsque le marquis de Brézé, ambassadeur de France, réclama vivement au nom de Louis XIII, et sauva le
DE MAYENCE
monument. La tradition conserve un douloureux souvenir du caractère violent des Suédois : on montre encore la trace des mutilations commises par eux, et le bénitier dans lequel le prince protestant fit boire son cheval. Gustave- Adolphe causa des maux inouïs aux catholiques d’Allemagne ; nous regrettons d’avoir à ajouter qu’il était alors l’allié de la France, entraînée par la politique à déclarer la guerre à la trop puissante maison d’Autriche. En 1767, le tonnerre alluma un incendie qui dévora une grande partie des charpentes ; en 1793, un orage plus désastreux encore, la révolution française, poussa sur les rives du Rhin, comme des nuées de tempête, des armées remplies d’un sauvage enthousiasme. Durant le siège de Mayence, le feu consuma les toitures de la cathédrale, qui fut pillée et profanée. Trop longtemps cette église vénérable resta dans le plus triste abandon, comme après l’invasion des barbares. En 1803, Napoléon la fit restaurer; et le 15 août 1804 elle fut réconciliée et rendue au culte. Mais l’antique métropole a perdu le titre que les pontifes romains lui avaient donné en mémoire de saint Boniface ; le siège archiépiscopal a été supprimé. Mayence n’est plus qu’un évêché, suffragant de Cologne.
Lorsque pour la première fois on arrive à Mayence, après avoir remonté le Rhin , ce fleuve aux bords si pittoresques, on est frappé de l’aspect imposant de la cathédrale, surmontée de deux magnifiques tours et de tourelles élancées. Ce n’est pas sans émotion que l’antiquaire reconnaît à une des portes les panneaux de bronze fondus par ordre de Willigis, et au milieu des monu-