Jules Méline, le Salut par la terre, p.88 et
teurs bourbonnais qui, après avoir acquis brillamment de multiples diplômes universitaires, sont revenus à la terre, pleins d’une ardeur nouvelle.
Mais supposons maintenant qu'après s'être laissés prendre par l’amour du sol nourricier, les paysans voient soudain leurs prévisions renversées et leurs espérances déçues. Quelle désillusion amère ! Au retour de la guerre, après la démobilisation, ils revenaient avec joie à leurs champs. Heureux d’être libérés du tumulte des batailles, ils se mettaient à l’œuvre avec ardeur ; la vague de paresse qui déferlait sur les villes, restait inconnue à la campagne et de superbes moissons couvraient bientôt les champs désertés pendant la guerre. La hausse des prix aidant, le paysan accroissait chaque jour son effort, poussé par le désir d’arrondir son patrimoine.
A chaque mouvement de hausse, il contemplait, Joyeux, ses étables pleines, dénombrait ses animaux et supputait avec bonheur le bénéfice futur qu’il retirerait de ses excédents de cheptel au moment où, son bail expiré ou sa carrière achevée, il abandonnerait enfin son pénible labeur. Chaque soir pendant les longues veillées d'hiver, quand toute la famille se trouvait réunie sous la grande hotte de la cheminée, on procédait à l'évaluation du patrimoine familial ; on calculait ses accroissements futurs et on recherchait des emplois possibles aux économies présentes et à venir.
Le paysan, puisque l'amour de la terre est au fond de son cœur, causait longuement avec les siens des propriétés du voisinage, propriétés qu’il connaissait toutes pour en avoir entendu parler son père ou son grand-père, dont tous les champs lui étaient familiers, etdontlatradition oraletransmise séculairement de génération en génération, mentionnait la qualité bonne ou mauvaise des terres. ]Ilsongeait aux chances de vente et entrevoyait le coin qui lui servirait d’abri pour ses vieux jours.
N’avait-il pas le droit de faire ce calcul quotidien, puisqu’au fond de l’étable ruminaient des animaux dont la valeur actuelle représentait un capital important ? Ne devait-il pas considérer cette plus-value comme sienne puisqu’un usage séculaire avait consacré ce mode de règlement de compte ? Pourquoi aurait-il douté ? Devait-il penser que dans un siècle égalitaire, il serait tenu compte des degrés d’enrichissement, et que l’accroissement énorme des plusvalues de cheptel entraînerait une application difrérente des lois qui les fixent ?
Mais si aujourd’hui, on vient dire à cet agriculleur : « Vos rêves reposaient sur des bases fragiles ; toutes ces plus-values sur lesquelles étaient fondés vos projets de vieillesse ne vous appartiennent plus ; la raison humaine est une chose frêle et l’application de ses préceptes varie suivant les temps », quel mouvement de découragement va s'étendre aux classes
agricoles ! Toute leur mentalité particulière sera renversée, toute leur psychologie mise en défaut. A la vague d'optimisme et de travail succédera une crise de pessimisme ; et ils se laisseront séduire par la voix de ceux qui leur diront que la richesse revient toujours aux riches, et que la misère ne lâche jamais le malheureux.
L’attrait des villes va reprendre son charme. Le mouvement d’émigration va recommencer. Le paysan se dira, que puisque sa destinée ne doit jamais lui permettre de sortir de la pauvreté, mieux vaut déserter la campagne et aller grossir le nombre des ouvriers d'usine ou encore mieux des employés de chemins de fer. Là au moins, la vie est relativement douce : une durée de travai! réduite, el mieux encore de longues heures à flâner, dès que la surveillance se relàche. Le problème de l'existence est simplifié : quand aura sonné l’heure de la vieillesse, le travailleur aura droit à une petite retraite qui lui procurera un minimum de vie.
Si le grand facteur qui avait contribué à l’arrêt de l'exode rural : l’appât du gain, disparaît, le mouvement d'abandon de la terre sera repris avec une vigueur nouvelle accrue de toutes les déceptions et de tous les mécontentements.
b) Cet espoir de faire fortune (s’il est permis de qualifier de ce mot la modeste aisance que l’on peut
acquérir à la campagne), cette ambition qui rattache le paysan au sol, a comme corollaire le désir d’accéder à la propriété rurale. On a dit souvent que l’espérance était un puissant principe d’action et une vertu créatrice d'énergie : c'est son mirage séduisant qui soutient l’agriculteur dans son labeur de chaque jour, et à la façon du géant antique lui donne une force nouvelle au contact de la terre féconde.
Durant les longues journées d’été que le paysan consacre aux durs travaux de la fenaison et de la moisson, ce qui soutient ses forces et le console, c'est son rêve intérieur : être propriétaire un jour. L'expression « propriété » prend à la campagne un sens particulier : la terre apparaît le seul bien véritable et ceux qui possèdent des mélairies sont réputés riches. Le propriétaire dont le patrimoine englobe plusieurs centaines d'hectares passe pour un Crésus dont la caisse est inépuisable ; et il suscite plus d’envie que l'industriel ou le capitaliste qui possèdent un portefeuille de valeurs mobilières d’égale importance. |
M. De Garidel, président de la Société d’Agriculture de l'Allier, écrivait que c'était toujours à la terre que retournait les économies des métayers bourbonnais : (J'ai déjà cité en parlant du domaine B, disait-il, un de nos métayers, qui a acheté une propriété de 15.000 francs ; je pourrais citer beaucoup d’autres faits semblables ; ils sont très communs dans
le pays, et c’est en grande partie aux économies faites par les métayers que nous devons l'élévation si rapide et toujours croissante de la valeur de nos terres. Le plus grand nombre des domaines qui sont vendus autour de moi, ont été achetés par des colons enrichis.
« Le métayer, en effet, lorsqu'il a réussi à mettre de côté un certain pécule, n'aime point à conserver son argent ou à s’en servir comme fonds d’exploitation ; il préfère de beaucoup acheter une certaine quantité de terrain avec une maison qu'il loue tant qu'il reste en domaine, et où il se retire lorsqu'il est vieux ou que la communauté dont il faisait partie vient à se dissoudre. »
Avec la guerre, les économies des colons se sont accrues rapidement. M. Pierre Dubost évaluait l’épargne annuelle du métayer bourbonnais de 10.000 à 19.000 francs à partir de 1917; et cherchant à chiffrer la totalité du patrimoine du métayer au commencement de 1920, il écrivait : «Les colons ont économisé depuis 1914 des sommes variant entre 20.000 et 30.000 francs sans compter leur part de cheptel qui peut être évaluée à 20.000 francs en moyenne. Comme déjà avant la guerre beaucoup possédaient, soit en terres, soit en argent, environ 10.000 francs, il en ressort que le métayer qui actuellement quitte son domaine, se trouve à la tête d’un capital voisin de 50.000 francs ; quelques-uns moins
économes ou manquant de famille n’atteignent peutêtre pas ce total, mais d’autres, par contre, ont une fortune notablement plus importante (x). »
Pour notre part, nous trouvons ces chiffres un peu forts. Nous les croyons vrais pour le riche canton de Varennes particulièrement connu de M. Dubost, mais supérieurs à la réalité pour les autres parties du département de l'Allier.
En possession de ce patrimoine grossi chaque jour, le métayer devait naturellement lui chercher un emploi. Autrefois la Caisse d’épargne, banque du pauvre, englobait toutes les économies rurales. Mais aujourd’hui la limite de dépôt est vite atteinte ; une foire heureuse suffit à doter le colon d’un livret individuel pourvu du maximum de compte créditeur. Il fallait donc chercher d’autres débouchés financiers aux capitaux des campagnes. Ils se trouvèrent naturellement dans l'émission continuelle des bons du Trésor à court terme. De tous les titres jetés sur le marché ceux-là obtinrent le plus vif succès: point de négociation compliquée en Bourse, point d’aléa dans les variations de cours, mais un remboursement à échéance fixe et de l'intégralité des sommes prêtées. Et c’étaient autant d'éléments qui devaient plaire aux ruraux pour qui la spéculation est une chose inconnue : ils savent que pour eux l’argent ne