La Tribune, 17 décembre
programmes/socialistes, la Terre aux paysans, tend à se réaliser par le! jeu naturel des lois économiques,
LS
sans qu’il soit nécessaire de partir en guerre contre notre vieille organisation sociale.
C’est un fait incontestable : les grandes propriétés s’effritent au profit de ceux qui les cultivent. Un habile géomètre de Moulins qui a derrière lui une grande expérience et une longue carrière, M. Besson nous disait : « Le cours de la terre était autrefois déterminé par les grands propriétaires : les immeubles fonciers passaient des mains de l’un à celles de l’autre; eux seuls disposaient des capitaux suffisants pour acquérir. Maintenant les choses sont bien différentes. C’est le paysan qui fait le prix de la terre. Plus il est riche, plus les cours s'élèvent. »
Ces mutations immobilières se font fréquemment par l’intermédiaire des « marchands de biens », suivant notre expression bourbonnaise, qui ont d’ailleurs souvent constitué des sociétés puissantes. Ce sont les Bernheim et Cie, les Bernard et Cie, les Lévy et Cie, etc. Il suffit d'ouvrir un quotidien de la région pour voir combien leur emprise grandit chaque jour; ils achètent les propriétés d’une certaine importance et les lotissent au gré des amateurs, moyennant le prélèvement d’une part souvent léonine.
Les exemples fourmillent. La propriété de Roche, sise commune de Bagneux, d’une contenance de plus
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de 300 hectares est répartie entre plusieurs acquéreurs ; de même, la terre de Breux, commune de Lurcy-Lévy comprenant plus de 900 hectares; la terre de Vauvre, commune de La Ferté-Hauterive dont la surface représente 220 hectares. Mais l’exemple le plus typique de morcellement se trouve dans la vente au détail d’une propriété appartenant autrefois aux marquis de Pommereux, dénommée la terre de Fours (parce qu’une grande partie est sur le territoire de la commune de ce nom), formant un ensemble de près de 6.000 hectares.
Ce phénomène de démembrement est facilité par les longs délais de paiement accordés souvent par les puissanies sociétés de vente dont nous avons parlé : la capacité d'achat du paysan ne s’étend pas encore aux grands domaines dont il convoite pourtant la possession ; souvent il se laissera tenter et aimera à profiler d’une occasion, si on lui donne le temps d’arrondir son pécule.
Le morcellement des grandes propriétés a peutêtre des inconvénients économiques : il éloigne l’application dans l’ordre agricole des méthodes industrielles et scientifiques qui pourraient apporter une production plus intensive et une meilleure utilisation des bras. Maïs en revanche de quel amour le paysan propriétaire va entourer le coin ds terre qui lui appartient, Déjà Arthur Young, pourtant peu sympathique aux petits propriétaires, écrivait à leur
sujet « que leur industrie éclatait d’une façon si remarquable, si méritoire qu'il n’y a pas pour elle de louanges trop grandes. Cela seul suffit à prouver que la possession du sol est le stimulant le plus énergique à un travail rude et incessant; et telle est l'étendue, telle est la force de ce principe, qu'il ne savait pas, disait-il, de moyen plus sûr de mettre en valeur le sommet des montagnes que de le partager entre les paysans : onle voit en Languedoc, où ils ont apporté dans des hottes la terre que la nature ne leur accordait pas » (1). Et plus tard Michelet pouvait affirmer que «c’est l’homme qui fait la terre ».
Le développement de la propriété paysanne est un problème dont se préoccupent tous les hommes d'Etat. En italie des troubles ont éclaté à diverses reprises parce que les paysans voulaient posséder enfin quelques champs des immenses « latifundia » romaines. La jeune république tchéco-siovaque étudie une réforme agraire (2) et songe à faciliter l'accès à la propriété rurale. La France même où la propriété est divisée à l'extrême, songe à accentuer le démembrement des propriétés foncières : le Parlement a autorisé la création de caisses de crédit destinées à développer la petite exploitation rurale. Le
r. Arthur Young, Voyages en France pendant les années 1787, 1788, 1789, t. II, p. 217 (édition Félix Alcan).