‹ Les Pnongs, peuple sauvage de l'Indo-ChineChapitre 2 sur 6 · RÉSIDENT DE FRANCE AD CAMBODGE · texte numérisé non relu

RÉSIDENT DE FRANCE AD CAMBODGE

On sait que l’Indo-Chine est restée pour un bon quart la patrie de nombreuses tribus sauvages, de races et de dialectes différents. La plupart sont groupées entre la Cochinchine, le Cambodge, le Laos à l’ouest, et l’Annam et le Tonkin à l’est. Tout le pays voisin des hautes montagnes de l’Annam, tout le Tonkin montagneux est occupé par elles. Il semble même que toute la rive du Mékong, depuis la Cochinchine jusqu’en Chine, était encore, il y a peu de siècles, — deux ou trois, — presqu’exclusivement habitée par ces tribus sauvages, et que le refoulement à peu de distance du fleuve de toutes celles qui n’ont pas voulu s’adapter aux mœurs laotiennes, est un fait tout à fait moderne. Il semble, en effet, que la coulée laotienne ne s’est guère effectuée que sur la rive droite du Mékong, que la civilisation khmêre n’a entamé qu’une mince bordure du fleuve sur la rive gauche et qu’elle n’a fait sentir son influence que sur les REV. OR. AM. (n. s.). — V (n- 19).

gauche

Adhèmarà Leclère.

longues routes à peine tracées au milieu des forêts habitées par des tribus sauvages, qui mettaient autrefois le Champa, l’Annam et le Tonkin en communication avec le grand royaume des Cambodgiens, dont la capitale était Intapath (Angkor thom) et le grand royaume des Laotiens dont la capitale était Vien-Chan. On ne trouve point, en effet, de monuments de la grande époque à plus d’un jour de marche du fleuve, même sur le passage des routes dont je viens de parler. Quoiqu’il en soit, les tribus sauvages sont, en allant du sud au nord, les Stiengs que les annamites de Cochinchine nomment les Moh^ les Pnongs qui habitent à l’est des provinces de Kanchor, deKrâchés etdeSâmbaur, les Raglays, Chrays et les Rodés qui habitent derrière les Pnongs et qui parlent le cham ancien, les Tampitons qui sont au nord des Pnongs, les Khvêk qui habitent la rive droite de la rivière d’Attopeu, les Braos et les Canchos qui occupent le pays montagneux à l’ouest de la baie d’Annam ; les Tarengs, les Kasœngs, les Kontus, les Sués, les Halangs, les Bolovens que M. Odend'hal a étudiés en 1893 ; les Bahnars oix nous avons des missionnaires ; les Sdangs que le français Méréna a rendus célèbres, etc. ; les sauvages nommés improprement Mîiongs, du mot qui, en leur langue, signifie district et qui habitent les hauts plateaux du Tonkin ; et, plus haut, les tribus sauvages que M. Lefèvre-Pontalis a étudiées il y a une dizaine d’années.

Mais, en dehors de ces sauvages de la rive gauche du Mékong, il en est d’autres en Indo- Chiné qui habitent les territoires qui s’étendent entre le Cambodge et le Siam, depuis le grand fleuve^ jusqu’à la hauteur de l’île Kong, dans le golfe de Siam. Ce sont, en allant de l’est à l’ouest avec une courbe vers le sud, les Kuoys qui habitent la province de Kômpong-Svay et les provinces autrefois cambodgiennes qui la limitent au nord, les Péars qu’on trouve rares dans cette province et plus nombreux dans celles de Pursat et de Battambang, les Sâmrês qui sont en grand nombre au nord et à l’est de la province d’Angkor ou Siém-Réap, les Suoys qu’on rencontre au nord des provinces d’Angkor et de Kômpong-Svay. On trouve aussi plus au sud une autre tribu àe^Suoys, qui ne compte pas cinquante individus, da.ns la presqu’île de Véal-Rien, aux environs de phûm Sâmrong. Plus au nord et plus à l’ouest, au nord d’Ajuthya il y a, paraît-il, quelqu’autres tribus sauvages, dont une, si j'en crois l’évêque Pallegoix, porterait le nom de Stiengs (i).

(i) Il serait curieux de savoir quel dialecte parlent ces Stiengs siamois et s’ils sont de même race que les Stiengs que i’ai nommés plus haut et qui habitent à l’est de la Cochinchine et du Cambodge. C'est une enquête facile que pourraient faire nos missionnaires au Siam et nos consuls; il y a pour les aider le Vocabulaire Stieng-Français du père Azémar.

AdhénirD'd Leclère.

On voit qu’il y a en Ind -Chine une jolie diversité de peuplades primitives, d’intéressantes études à faire par les ethnographes et des sources de renseignements précieux et nouveaux pour les ethnologues.

Je n’ai pas la prétention d’étudier ici toutes ces races et même de dire, ce que j’ai appris sur elles, mes notes sont trop incomplètes pour beaucoup. Je veux me borner, et n’entretenir mes lecteurs que des sauvages pnongs que j’ai eu le loisir d'étudier, d’interroger et dont maintes fois j’ai dû arrêter les vengeances, que j’ai dû quelquefois punir et, le plus souvent, protéger contre les Cambodgiens qui les exploitaient.

l’habitat, la race. — Les Pnongs, si mes ren- .seignements sont exacts, sont environ 20,000 individus répartis en 200 ou 250 villages souvent très éloignés les uns des autres et répandus sur un territoire qui peut avoir 200 kilomètres de l’ouest à l’est et 250 kilomètres du sud au nord. Tout ce vaste territoire est situé à l’est des provinces cambodgiennes de Kanchor, Krâchés (Kratié) et Sâmbok-Sâmbaur. Il est limité, au dire des Pnongs, par le pays Stiengs au sud, par les Rodés et les Chrays à l’est, par les Tampuons au nord et par le Cambodge ou Srok Khmêr à l’ouest.

Les T noms.

Ces 20,000 Pnongs paraissent appartenir à la même race et se disent de même origine ancienne ; leurs moeurs sont identiques, mais comme chaque village vit en état d’indépendance absolue par rapport aux autres villages et forme une tribu libre,

I il s’ensuit que les relations entre villages sont

I rares, et que l’idiome varie d’un territoire à un autre ;

un Pnong du centre comprend très difficilement un Pnong qui habite à 100 kilomètres de lui et presque plus un Pnong de l’extrémité du pays. On peut trouver des différences très sensibles de vil- I lage à village; on verra plus loin quelle en est la ! cause.

Il est certain que toutes les tribus qui se disent pnongs sont de même race, mais, alors même qu’elles reconnaissent ce fait, elles ne paraissent pas avoir jamais songé à en tirer quelque avantage, avoir jamais pensé que la communauté de race pouvait leur procurer quelque puissance. Les Pnongs n’ont pu s’élever au-dessus du stade de la tribu, et, je le montrerai, de la tribu aussi peu organisée que possible.

LE TYPE. — Le type primitif de la race est assez difficile à retrouver ; cependant il y a un fait qui, tout de suite, frappe l’Européen qui parcourt leur pays et qui fréquente leurs villages. C’est le grand nombre de Pnongs qu’on trouve ayant le type bien connu des indigènes de l’Amérique du Nord : le nez relativement long, busqué, les yeux francs, la

Adhémard Leclère.

tête ovale, les cheveux droits et bien plantés. En général, la race est solide, avec une moyenne de taille supérieure de 2 centimètres à la moyenne de la taille des Cambodo;iens et de 6 centimètres à la moyenne de la taille des Annamites et des Stieng, leurs voisins du sud. J’ai trouvé parmi les Pnongs quelques individus ayant plus de 80 et beaucoup qui mesuraient 68, im yo, 1"™ 75. Ils sont moins foncés que les Cambodgiens, et n’ont pas, comme les Annamites, le teint jaune-sale qui fait rattacher ceux-ci à la race jaune. Je les trouve, — quoique souvent maigres, très maigres, — mieux faits que les Cambodgiens qui passent cependant pour être en général de beaux hommes, avec un thorax plus large, des épaules plus puissantes, des muscles pectoraux plus développés, des biceps mieux dessinés. La main est petite ; le pied, qui paraît large et plat parce qu’il n’est pas contenu, est relativement petit et quelquefois cambré. Les jambes sont longues, les bras aussi, mais les attaches, surtout chez les femmes, sont souvent très petites. Je crois avoir observé que — de même que chez les Cambodgiens, les Annamites et les Stiengs — la jambe est plus courte que ne le comporte la cuisse, et que l’envergure est notablement plus grande que la taille, avec des différences de trois, six et même dix centimètres. Le système pileux est peu développé, si ce n’est sur la tête ; le pubis est aussi moins garni que chez les Européens, surtout chez

Les Tnonss.

les femmes où il se réduit souvent à quelques poils courts. Les hommes barbus sont rares.

Les cheveux sont le plus souvent droits et durs, mais on trouve parmi les Pnongs un grand nombre d’individus qui les ont frisés; alors ils sont plus fins et la face de ceux qui les possèdent est plus ronde, le nez moins busqué. Ce fait qu’on ne peut nier paraît révéler une fusion de deux races bien différentes et qui ne remonterait pas à bien longtemps dans le passé. Les cheveux des Pnongs ne sont pas noirs à leur naissance, mais d’un brun mêlé de nuances marron, quelque fois presque jaunes. Cependant, dès huit où dix ans, leurs cheveux noircissent, sans jamais acquérir le brillant des cheveux des Cambodgiens, qui eux aussi ont à leur naissance les cheveux plutôt bruns que noirs. Beaucoup d’adultes ont les cheveux d’une nuance fauve et désagréable.

LES FEMMES. — Les femmes sont plus affinées, mais souvent laides et moins bien proportionnées, avec des jambes courtes, un tronc très large et des bras encore plus disproportionnés que chez les hommes. Leurs seins sont ronds, bien faits, bien attachés sous l’épaule, mais l’auréole est large, très foncée et souvent très gonflée même chez les jeunes filles vierges. Le développement des filles est très lent ; elles sont nubiles assez tard, vers 15 ans, avant d’être des femmes faites, souvent même avant que leurs « mamelles soient sorties ». Les Pnongs, de

Adhémard Leclère.

même que les Cambodgiens, les Annamites et toutes les populations sauvages voisines, croient que les relations sexuelles développent la poitrine des jeunes femmes, aussi bien que la maternité, mais ils reconnaissent, — souvent en riant, — que l’âge suffit à cela, et qu’il y a des filles non mariées et vierges qui peuvent passer pour des femmes « ayant mari ».

Les traits du visage sont fatigués, froids, sans expression souvent ; cependant les yeux sont grands, beaux, profonds mais sombres de tout l’inconnu du passé de la race, sous des cils très longs et très noirs. La bouche est presque toujours mal fendue, mais les lèvres un peu fortes ne sont pas aussi grosses que chez la plupart des Cambodgiennes. Les jambes et les bras de beaucoup sont grêles, mais il arrive souvent que les cuisses sont plus charnues que l’annoncent les jambes.

Si la femme est souvent laide quand elle est jeune, elle est souvent belle vieille, après quarante ans. J’ai maintes fois rencontré des femmes âgées aux traits très accusés, aux rides profondes, que j’aimais à regarder; elles sont plus hardies que les jeunes femmes, plus curieuses et surtout plus franchement curieuses; leur sourire est plus large et leur regard moins timide est meilleur, plus expressif, plus gai. Elles sont aussi plus coquettes et certainement mieux parées que les jeunes.

Les travaux que font les femmes, sans être très

pénibles, sont plus durs, parce qu’ils sont plus constants que ceux accomplis par les hommes. Elles sont plus souvent souffrantes, mais, plus courageuses que leurs pères, leurs maris et leurs fils, elles travaillent tant qu’elles peuvent se tenir debout. C’est pour cette raison qu’elles vieillissent plus vite que les hommes et sont déjà vieilles femmes quand ceux-ci ne sont encore que des hommes dans la force de l’âge. En résumé, les femmes sont inférieures aux hommes, en force, en beauté et en intelligence.

LES ENFANTS. — Les enfants pnongs sont généralement malingres quand ils sont tout petits, très maigres avec un gros ventre entre trois et six ans, maigres mais agiles de six à dix ans. Au-delà, ils se garnissent de chair, sans jamais acquérir de l’embonpoint. Beaucoup d’enfants meurent jeunes, mais ce n’est pas la faute de leurs mères, car les pauvresses leur donnent tous les soins que la coutume enseigne ; on sent à les voir qu’elles les aiment, mais la vie que tout ce pauvre peuple nu mène dans les forêts n’est pas fait pour les faibles ; la nature ne fait grâce qu’aux forts. Leur développement intellectuel est assez rapide de six à quinze ans, mais à cette époque de leur croissance physique il s’arrête, et le jeune homme, la jeune fille est déjà à cet âge tout ce qu’ils seront plus tard au point de vue intellectuel. L’expérience, l’usage de leurs moyens pourront paraître les développer encore,

Adhémard Leclère.

mais, en réalité, ils n’apprendront qu’à se servir de ce qu’ils étaient capables de comprendre à 15 ans.

A l’époque où s’arrête le développement intellectuel, correspond chez les mâles la masculinité. Leur beauté d’enfant, d’adolescent disparait rapidement et, dans ce corps jeune, on voit déjà l’homme paraître avec ses 'duretés de traits, ses jeux de physionomie graves. Malgré cela, les adolescents restent en général assez beaux de visage.

Ils n’ont pas une très grande mémoire dans le sens que nous donnons à ce mot, cependant ils savent se rappeler de tout ce dont ils ont intérêt à se souvenir, sauf à oublier les dates et les distances; ils reconnaissent les chemins où ils ont passé une fois, les détails à peine vus et que nous oublions. Sans paraître rien voir autour d’eux, sans paraître rien regarder, ils voient tout ce qu’il faut voir, un homme à une grande distance, le gibier couché dans l’herbe, le tigre tapi l’œil au guet, l’arbre remarquable qu’il faut remarquer, la branche étrange qu’il faut reconnaître, une trace sur le sable, et cela tout en allant, sans s’arrêter, tout en causant.

Sortis de chez eux, très jeunes, élevés au milieu des Cambodgiens, les Pnongs apprennent à lire et à écrire aussi bien que leurs maîtres ; ils sont d'une intelligence très vive, plus travailleurs que les Cambodgiens, plus soumis, plus timides, moins

bavards^ moins gais et souvent plus sévères quant aux mœurs.

Quelques-uns des Pnongs de la brousse, poussés on ne sait par quel esprit, ont voulu être instruits et sont entrés en religion ; on ne les distinguait point des bonzes d’origine cambodgienne ; ils portaient la robe et le manteau jaune comme eux, récitaient les prières en langue pâli comme eux ; ils se tenaient comme eux dans les rues du village et si ce n’est leur accent, leur crâne plus bombé par derrière, personne n’eût pu les prendre pour des Pnongs. Puis un matin, on constatait la disparition d’un bonze ; sa cellule était vide, sa défroque gisait sur la natte avec tout ce qui constitue l’équipement d’un religieux. Le Pnong avait pris la fuite, sans rien dire, repris sa longue écharpe et, sur la route qui mène à son village, il courait, marchant douze heures par jour, pris de la nostalgie de revoir sa mère, de revoir sa tribu, sa brousse, des maisons pnongs, d’entendre parler sa langue» On en a rencontré qui pleuraient en marchant et qui .paraissaient si pressés qu’ils ne s’arrêtaient même pas pour causer, pour répondre à ceux qui les interpellaient.

LEUR CRANE. — Un point important à mon sens, et qui montre en eux une race bien différente de la race khmêre, est le suivant. Alors que les Cambodgiens sont brachycéphales avec un derrière de tête très plat, les Pnongs sont dolichocéphales avec un ar-

Adhêmard Leclère.

rière de tête relativement prononcé. Il est très rare de trouver des brachycéphales chez ceux-ci. En outre, il me parait que les métis de Cambodgiens et de femmes Pnongs (les mariages entre femmes khmêres et pnongs sont extrêmement rares) donnent souvent des mésaticéphales, presque jamais des dolichocéphales à la première génération, mais à la seconde les produits sont presqu’exclusivement brachycéphales.

Je ne doute pas que la nation des Khmêrs, — que la carte de Ptolémée signale déjà sur la côte de l’Indo-Chine, que les Chinois nomment avant le XIIP siècle, que les Arabes ont connue au XlVe, — soit autochtone, qu’elle a été civilisée la première de toutes celles qui habitaient l’Indo-Chine dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, et par conséquent qu’elle était une race brachycéphale. Ce fait paraît justifier la proposition tant de fois soutenue que les brachycéphales sont plus aptes à la civilisation que les dolichocéphales, car les khmêrs au crâne court sont véritablement isolés au milieu de tribus restées sauvages et dont le crâne est long. Le fait que les enfants métis de femme pnong et de Cambodgien tendent plutôt à se rapprocher du type paternel dès la première génération et qu’ils se confondent avec les Cambodgiens dès la seconde, a-t-il son importance? Je laisse ce point à éclaircir aux ethnographes que ce fait peut intéresser.

Les '

LES MALADIES. — On remarque souvent sur les Pnongs des excroissances séreuses qui sont situées sur la partie supérieure et extérieure des cuisses. Ces excroissances non douloureuses qui sont souvent aussi grosses qu’un œuf de pigeon sont produites par la dûreté de la couche. Les Pnongs leur donnent le nom de pon et les Cambodgiens celui de pok.

On trouve aussi souvent sur eux, de même que sur beaucoup de Cambodgiens de la campagne, des larges dartres qui s’étendent soit au dos entier, soit à une épaule, soit à la poitrine, à la cuisse. Ce mal qu’ils nomment Iws n’est point soigné ; il se guérit ici, mais reparaît là, et, presque toujours, après cinq, sept et même dix ans, finit par disparaître tout à fait. Les jeunes gens sont très affectés quand ils l’ont, parce qu’il abîme la peau et nuit à leur flirt. Mais comme ils ne savent pas le soigner, ils le gardent et se consolent par l’habitude de l’avoir. Ils m’ont souvent demandé un remède parang (i) pour le guérir. Les Cambodgiens donnent à ces larges dartres le nom de srêng.

Les lépreux, déjà très rares chez les Cambodgiens, sont encore plus rares chez les Pnongs. Ce mal est connu sous le nom de krêen-khlong , c’est-à-dire d’un mot pnong qui veut dire « rhumatisme » et d’un mot cambodgien qui veut dire « lèpre » (2).

(1) Franc, français européen.

(2) La lèpre est plus commune chez les Annamites et, toutes choses égales, beaucoup plus répandue chez les Chinois.

Adhètnard Leclère.

ISO

LE COSTUME. — Le costume des Pnongs, et celui de tous les sauvages de l’Indo-Chine, est très élémentaire. Les hommes portent une écharpe longue de 5 mètres 40 et large de 26 centimètres, dite droy dont les franges des extrémités sont quelquefois ornées de petits cylindres de cuivre et de perles. Cette écharpe fait le tour de la taille, passe entre les cuisses et les. fesses sans les couvrir et se noue très élégamment sur le côté; un des bouts retombe devant en petit tablier d’environ 35 centimètres de longueur et l’autre extrémité pend le long de la cuisse droite. Ces écharpes sont de couleur bleue, en coton, très solide et très bien tissées par les femmes à l’aide d’un petit métier qui s’attache aux reins avec une corde et qu’on tend avec les pieds. Ce métier comporte deux petites planchettes et un bâton courts qui servent à lever et à abaisser les fils de la trame, d’une navette enfermée dans un petit tube fermé d’un côté et ouvert de l’autre et d’une petite lancette qui sert à serrer les fils (i).

Chaque écharpe a ses dessins propres faits au tissage à l’aide de fils de différentes couleurs teints

(i) Ce métier est celui dont se servaient les Cambodgiens à la lin du XIIP siècle. ,Voy. dans Abel-Rémusat, Nouveaux Mélanges asiatiques, t.I, Description du Cambodge, par un envoyé de l’empereur de Chine, p. 142.

d’avance, dessins très simples faits de petits losanges rouges ou blancs ou de raies rouges. Bien que chaque femme soit libre de choisir le dessin de l’écharpe qu’elle tisse pour son mari ou pour son fils, il est d’usage de suivre un dessin que le village a adopté et surtout de ne pas tisser une écharpe qui pourrait faire penser que celui qui la porte appartient à une autre race que la race pnong.

Quand les hommes vont en guerre, à cette écharpe de la taille, ils joignent une autre écharpe rayée, dans le sens de la largeur, de lignes jaunes et blanches faites de petits points. Cette seconde écharpe passe sur le cou, se croise plusieurs fois sur la poitrine et sur le dos avant de se nouer derrière.

Les Pnongs des environs de Krâchés et de Kanchor, ceux qui ont des relations fréquentes avec les Cambodgiens et qui viennent souvent au pays Khmêr, ajoutent quelquefois, autant qu'ils peuvent , à leur écharpe de la taille, un veston, ou bien un tricot de coton, mais presque jamais un pantalon ou une culotte et encore plus rarement le large et beau langouti des Khmêrs. Le veston les séduit parce qu’il couvre le dos et là poitrine, les garantit du soleil qui brûle la peau, mais le pantalon, le langouti leur déplait parce qu'il gêne les mouvements, donne chaud aux cuisses et, disent-ils non sans orgueil, les fait ressembler soit aux Cambodgiens, soit aux Annamites.

Adhétnçird , Leclère .

LA CHEVELURE ET LES ORNEMENTS. — LeS PnongS portent les cheveux longs, noués en torchon derrière la tête, comme les portent les Annamites et comme les portaient autrefois les Cambodgiens. Quand ils n’ont pas assez de cheveux et s’ils sont coquets, ils ajoutent des cheveux coupés sur un mort, ou bien un paquet de fils de coton rouge qu’ils savent habilement enfermer dans le nœud de leur chignon. Une épingle faite d’une tige de cuivre longue de 30 centimètres et grosse de 5 millimètres, pliée en deux retient-le chignon, avec un peigne en bambou qui compte habituellement cinq dents et dont le bord est garni d’une bordure en plomb. Ces deux objets sont fixés dans le chignon, la tête de l’épingle penchée à droite et le peigne planté droit. Quand un jeune homme se marie, à ces deux ornements il ajoute un filet dont les mailles sont garnies de perles blanches, bleues et rouges avec franges également perlées (i).

La partie inférieure du lobe de l’oreille est largement trouée et porte un petit dès de bambou creux, d’ébène ou d'ivoire plein. Ces dès sont longs de 3 à 6 centimètres et d’un diamètre uniforme de trois centimètres, un peu plus étroits derrière que devant.

(i) Les PnongS des tribus lointaines, qui ne peuvent se procurer des perles, les remplacent par des petits fruits blancs et longs qui ressemblent assez bien à des perles.

Leur cou est presque toujours orné d’un collier de cuivre ou de 1er forgé ; les colliers de cuivre sont larges et la tige qui sert à les faire est un simple fil rond de 5 millimètres de diamètre ; les colliers de fer battu sont aussi grands, mais la tige au lieu d’être ronde est carrée et légèrement plus épaisse au milieu qu’aux extrémités.

Ils portent des bracelets de cuivre aux poignets et souvent aux bras, au-dessus des coudes.

LE COSTUME DES FEMMES. — Les femmes sont vêtues d’un langouti, dit nambot, trois fois plus large que celui des hommes, mais tout au plus long d’un mètre et demi, qu’elles tissent et qui est beaucoup moins bien orné. Ce langouti fait le tour des reins, descend jusqu’aux genoux et se croise par devant assez pour qu’aucun incident ne se produise quand la femme est debout. Quand elle s’accroupit, si elle est un peu forte et si elle ne prend pas soin de ramener l'étoffe entre ses cuisses, elle court grand risque de montrer ce que toutes les femmes, même les plus sauvages, ont coutume de cacher. Quand il fait froid, elles s’enveloppent les épaules et la poitrine dans une pièce d’étoffe dite nas ânibak^ de même dimension que le langouti. Cette écharpe leur sert aussi à porter leur dernier enfant, soit par devant quand il tète, soit sur le dos quand il dort ou que la mère vaque à ses affaires ou voyage.

REV. OR. AM. (n. s.). — V (n- 19).

Adhémard Leclère.

LA MÈRE. — Une femme pnong ne quitte jamais son enfant ; elle ne le laisse jamais seul à la maison, fut elle à deux pas de la porte et la porte sous son œil. Même à l’intérieur, elle porte son enfant dans son écharpe, sur son dos pendant qu’elle allume le feu, qu’elle fait cuire le potage ou le riz. Pour décortiquer le riz, le blanchir dans le mortier de bois avec un long pilon de 2 mètres 25 de haut, elle dépose son enfant à terre sur son écharpe, à deux pas, et travaille sans le perdre des yeux, la poitrine à l’air, lui parlant quelquefois pour l’amuser. Si le père est là, il prend l’écharpe et l’enfant, et va de ci de là, fumant sa pipe, avec le petit sur le dos. La sécurité n’est pas assez grande pour qu’on abandonne l’enfant, même un court instant ; les chiens affamés rôdent partout, le tigre n’est pas loin, les serpents sont peut-être là tout près, puis il y a l’ennemi, puis encore les sorcières et les esprits mauvais. Mais n’anticipons pas.

LA CHEVELURE DES FEMMES ET LEURS ORNEMENTS. — Les femmesPnongs portent les cheveux commeles hommes dans presque toutes les tribus, mais au jour de fête, elles les ornent de guirlandes de perles de verre blanc, bleu et rouge. Elles ne portent ni peignes ni épingles. Leurs oreilles sont chargées de lourds anneaux de plomb, quelquefois deux par oreille, qui pèsent souvent plus de 500 grammes, et auxquelles elles ajoutent quelquefois des petits anneaux de cuivre roulés en spirale et ayant deux ou

Les Tnongs.

trois cercles, Ces ornements sont si lourds que la partie inférieure du lobe de l’oreille est démesurément allongée, frôle l’épaule et que les anneaux tombent jusque sur le haut des seins. Elles portent des colliers de cuivre semblables à ceux des hommes, mais souvent au nombre de deux, trois et quatre, puis des colliers de perles qui descendent jusqu’à la ceinture. Ces colliers sont nombreux et presque toujours faits par devant de trois, quatre et cinq rangs de perles. Leurs doigts sont chargés de bagues de cuivre en spirales comptant deux, trois et même quatre tours. Les avant-bras sont couverts de lourds ornements de cuivre qui ressemblent à des ressorts de sommier dont tous les cercles en spirale, au nombre d’une quarantaine, se toucheraient. Ces étranges bracelets s’étendent du pouce à la saignée ; ils sont évasés aux deux extrémités afin de bien entourer le haut de l’avant-bras sans le presser et de ne pas trop gêner les mouvements de la main.

Les femmes Pnongs portent aussi des anneaux de pied de même matière et de même forme, mais beaucoup moins lourds et comptant seulement cinq ou six cercles. Ces ornements de jambes et de bras sont si lourds qu’ils blessent le coup de pied et la main au-dessus du pouce jusqu’au sang et même jusqu’à la supuration.

Alors, ce long fil de cuivre qui a été forgé autour du bras ou du bas de la jambe, qui a demandé trois

Adhémard Leclère.

et quatre heures de travail au mari et qu’il a fallu maintenir avec un lien pendant plusieurs jours, ce long fil de cuivre doit être déroulé, déformé et abandonné pour plusieurs mois, jusqu’à la guérison complète, jusqu’à ce qu’il ne reste plus trace de plaie.

LES CHAUMIÈRES. — Les chaumières des Pnongs sont de deux sortes, mais toujours grandes et bien aérées, sans orientation. Les unes, celles qui sont destinées à ne recevoir qu’une famille, sont les plus voisines du pays cambodgien. Elles sont faites d’une toiture à angle très obtus qui repose au centre sur quatre gros piquets et qui retombe presque jusqu’à terre. Les cloisons des côtés sont à peine hautes d’un mètre. Les deux bouts sont fermés par une toiture semblable appuyée à la grande et dans laquelle on a ménagé une porte. Quelquefois, la maison est ouverte d’un côté, mais rarement et seulement le jour, car la nuit on ferme avec une cloison mobile. A l’intérieur, la grande pièce qui forme cette chaumière contient deux lits de camp dressés dans le sens de la longueur et aussi longs que la maison. C’est sur l’un d’eux que sont placées les jarres en terre vernie qui sont la fortune de la maison, que chaque Pnong aime à amasser, qu’il achète soit aux commerçants cambodgiens qui parcourent la région, soit aux commerçans chinois de

Les Tnongs.

Krâchés ou de Kanchor quand il vient au pays khmêr. Devant ces jarres allignés comme des militaires, on trouve tous les ustensiles du ménage et tous les petits objets que le Pnong possède, ses armes, ses hottes, ses paniers.

L'autre lit de camp, qui fait face à celui-là, sert de couche à toute la famille ; on n’y trouve généralement rien. Entre les deux lits de camp est le passage toujours plus large que les lits et aux deux bouts duquel s’ouvrent les deux portes. C’est au beau milieu de ce passage que se trouve le foyer fait de trois pierres destinées à supporter la marmite, de cendres et de tisons qu’on ne laisse guère éteindre tout à fait. La fumée, toujours très légère, parce qu’on n’allume que très peu de feu pour cuire les aliments et très rarement pour se chauffer, s’échappe par les interstices du toit et n’incommode jamais.

Au-dessus du lit de camp où l’on couche se trouve le grenier dont le lattis fait de bambous éclatés repose sur deux séries de pieux hauts de deux mètres solidarisés par deux fortes traverses. C’est dans ce grenier que se trouvent les bannes à larges mailles garnies de grandes feuilles qui renferment le paddy, c’est-à-dire le riz non décortiqué que la dernière récolte a produit. La femme y puise tous les jours et décortique ce qui est indispensable à la famille.

L’autre type de maison qui est celui des anciens

Adhémard Leclerc.

est semblables à ce dernier sauf en ce point que la maison est beaucoup plus longue, peut atteindre jusqu’à 50 mètres et que l’un des lits de camp, celui où l’on couche, est divisé par moitié dans le sens de la longueur et fermé par des cloisons de bambous de manières à former autant de cellules qu’il y a de familles à loger.

On trouve encore, mais seulement dans les champs de riz ou sur un emplacement qu’on défriche pour y installer un village, dans les endroits dangereux, très fréquentés par les tigres et les panthères, des maisons isolées construites à trois ou quatre mètres du sol, sur des troncs d’arbres étêtés.

Toutes ces maisons sont couvertes en herbe à chaume, dite sbau par les Cambodgiens (i).

ÉTAT SOCIAL, LA JUSTICE, ETC. — J’ai dit plus haut que les Pnongs n’avaient pu s’élever à un état social Supérieur à celui de la tribu. Je n’ai pas dit assez car, dans la tribu, stade social supérieur d’un degré à celui de la famille, il y a une organisation sociale, un chef obéi de tous, quelque chose qui est l’embryon d’un gouvernement. Dans la tribu pnong, il

(i) Cette herbe est le husa dont parlent si souvent les livres buddhiques et sur laquelle s’assit le Buddha quand il parvint à l’omniscience, sous l’arbre de la bodhi.

n’y a pas de gouvernement, pas d’autorité. Le chef ou konranh n’a pas été choisi ; il l’est devenu à la longue, peu à peu, parce qu’il est devenu riche, parce que les hommes de sa famille sont nombreux, parce qu’il est âgé, parce qu’il a su acquérir de l’influence, sur les autres et faire prévaloir ses conseils. On accepte son autorité, surtout vis-à-vis des étrangers avec lesquels il entre en relations pour le compte de tous, avec lesquels il ouvre les pourparlers sur lesquels on doit ensuite délibérer en commun. Mais il n’a aucun ordre intérieur à donner de lui-même ; pour la moindre chose, il doit convoquer tous les hommes chez lui ou chez l’un d’eux et leur dire le but de la réunion; les hommes faits, mariés et pères de familles donnent leur avis, discutent ; les hommes plus jeunes et les jeunes gens écoutent et ne prennent part à la discussion que lorsqu’elle s’anime, quand elle dégénère en dispute, et surtout quand il s’agit d’une guerre où ils doivent payer de leurs personnes. Alors, plus belliqueux, plus emportés, plus sensibles à l’injure infligée par la tribu ennemie, les jeunes s'expriment avec violence, avec colère, avec dureté et force gestes. Le chef a de la peine à les contenir et souvent les laisse dire ; quelquefois il invite les anciens à contenir leurs « petits », ce qui fait frémir ceux-ci et les fait taire, quand ça ne les porte pas à l’exaspération et à quitter l’assemblée avec grands cris, en annonçant qu’ils

Adhémard Leclère.

vont aller à l’ennemi où les anciens n’osent plus aller. | Pour les punir, il n’y point de lois parce que chacun, ■ au pays pnong, est libre de ses actes, est libre 1 de ses paroles. Les anciens interviennent, ramènent les jeunes à plus de calme, rappellent les coutumes des ancêtres, le respect qu’il faut avoir pour les vieillards et parlent de leur expérience. Quelquefois, pour les apaiser, les vieillards, — quand, entre eux, l’avis est partagé, — cèdent aux jeunes et la guerre est déclarée.

Il est admis, en principe, chez les Pnongs que quand un membre de la tribu n’a pas personnellement à se plaindre d’un dommage matériel qui lui a été causé par un autre membre de la tribu, les autres membres n’ont pas à intervenir collectivement, socialement, parce que le dol est individuel et surtout parce qu’il n’est pas porté atteinte au groupe. Chacun est libre de se faire justice des injures qu’il reçoit.

Cependant on n’admet point que la vengeance que celui-ci tire de celui-là aille jusqu’au meurtre, parce que nul n’a le droit de diminuer la puissance du groupe, de supprimer une unité de cette puissance. Mais que la tribu se croie menacée par un de ses membres, trahi par lui, qu’un de ses membres soit accusé à l’intérieur de la tribu d’être sorcier, d’avoir jeté des sorts et causé la mort de quelques uns, de rendre malade ceux-ci et d’affoler ceux-là, de nouer les enfants, alors tout le clan est debout

comme s’il s’agissait de marcher à l’ennemi , de venger un préjudice, une injure faits à la tribu par un clan voisin. Le coupable est arrêté, amené de- ' vant tous les hommes rassemblés pour le juger, ses , proches compris, et, selon le cas, il est condamné i à être vendu, ou à être tué et massacré sur le champ. Dans certains cas douteux, il est réservé pour l’épreuve. Le vol est puni d’une amende ; l’adultère, de la peine de l’esclavage chez le mari ou de la vente hors de la tribu ; un débiteur insolvable, qui est connu pour n’avoir pas l’intention de payer et qui n’a pas de nombreux protecteurs, j peut être arrêté, lui et toute sa famille, puis vendu ' hors de la tribu. J’ai eu plus de vingt fois à m’oc- I cuper de pareilles affaires. Les sorcières ou les sorciers, — ceux-ci plus rares que les premières, — sont soumis à l’épreuve du plomb fondu qui leur est versé dans la main. Si la main est brûlée, l’accusé est convaincu ; si elle n’est pas endommagée, il est proclamé innocent ; si le coupable repousse l’épreuve qu’il redoute et qui ne peut que lui être défavorable, il est condamné. La peine est celle de la mort infligée hors du village, loin de toutes les habitations, mais sans cruauté, sans supplice, car le Pnong tue pour se débarrasser d’un être dangereux.

Les jugements sont rendus par les chefs du village et par les anciens, ou par les anciens seulement, ou par les hommes de la famille. Le chef à

Adhémard Leclère.

la guerre est souvent le chef du village, mais pas b toujours, car celui-ci peut être vieux ou très bon cli dans les conseils, mauvais dans l’exécution. Dans iii( ce cas, si l'expédition entreprise a réussi par l’habi- 1 leté de celui qui la commandait, l’autorité du chef w du village est bien compromise ; s’il ne se démet si pas, il affecte d’avoir une grande considération in pour l’autre, et lui marque beaucoup d’estime ; il iji se lie d’amitié avec lui, souvent par un acte public pi de ft'arie, dont je parlerai plus loin. Mais le chef m ne tient guère généralement à sa dignité qui, ui d’ailleurs, ne lui rapporte rien et ne lui vaut que oi quelques rares honneurs que chacun est absolument libre de lui refuser. Il n'a pas grande responsabi- $( lité, mais, enfin, au lieu de n’avoir à s’occuper que 1; de ses affaires, il doit s’intéresser un peu à celles n de tous ceux qui viennent le consulter et du clan d dont il est le chef, qu'il ne commande point et qui 1 n’obéit que lorsque l’invitation lui plaît. On a dit t que le chef pnong est un père pour les membres de 1 la tribu, oui peut -ère, mais un père sans puissance { paternelle, un père dont tous les enfants sont i émancipés, qu’on écoute par déférence, qu’on con- s suite quelquefois, mais auquel on n'obéit jamais, ( et dont cependant on a l’habitude de suivre les avis. ;

En somme, pas d’impôts parce qu’il n’y a rien à | payer ; aucune redevance au chef parce qu’il est i un égal, parce qu’il n’a pas été choisi et que sa i dignité n'entraîne aucune fonction, aucune charge.

î La police est faite par tout le monde, personne et : chacun. Les travaux publics sont faits par tout le i monde, les hommes, les femmes, les enfants, quand ils ont été décidés en réunion de la tribu ; chacun vient avec ses outils, travaille avec les autres et s’en va aux heures où tous s’en vont et qui sont indiquées par celles des repas. Ces travaux sont quelquefois très importants : le défrichement d’un plateau sur lequel on veut s’établir, le défrichement d’une partie de forêt qu’on veut ensemencer, un raidillon qu’on veut tracer au flanc de la colline où le village est construit.

LA GUERRE, LA VENGEANCE. — Les causes de guerre sont un dommage causé à la tribu, une insulte faite, souvent même un manquement aux convenances. Le dommage peut avoir été la conséquence d’un vol commis aux dépens d’un homme de la , ^ribu par un homme de la tribu voisine ; le différend peut avoir aussi- une dette pour origine ou I l’occupation d'un territoire que la tribu considère comme lui appartenant, soit parce qu'il est situé à ' une faible distance de l’endroit où elle c^t établie, soit parce qu’elle a autrefois occupé ce terrain. Ce différend peut remonter très loin, car les Pnongs, s’ils ont peu de mémoire en général et oublient un tas de petits incidents dont nous nous rappelons au cours de notre vie, ne perdent jamais le souvenir des injures qu’on leur a faites.

Ils sont vindicatifs, mais -je crois qu’ils le^sont

Adhémard Leclère.

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plus par respect pour la coutume ancienne, p point d’honneur que par caractère. Un Pnon pardonne très facilement à un homme de sa tribu il ne pardonne jamais à un homme d'un auti tribu, et un village ne pardonne jamais à un villag ennemi tant qu’un règlement n’est pas interven et la paix solennellement faite et consacrée par u festin et des libations de vin de riz. Le poir d’honneur social est si fort que j'ai connu de tribus qui se sont vengées 20, 23, 25, 27 et mêm 37 ans après l'injure, alors que les Cambodgiens c la rive croyaient tous que l’affaire était oubliée. E fait, ni le village lésé, ni le village léseur n’avaien rien oublié; l’un attendait son heure et l’autre tenait sur ses gardes. Depuis 20, 23, 25, 27 et 37 ans les villages n’avaient aucune relation ni commer ciale, ni d’affaire quelconque entre eux; quand ut homme de l'un rencontrait un homme de l'autre ils ne s’adressaient pas la parole et passaient commf s’ils ne se voyaient point, la main sur la poignéi du couteau. Au cours des enquêtes, à mon obser vation que l’affaire remontait trop loin, qu’il fallai l’enterrer, les parties répondaient ; « C’est impo sible, c’est contraire aux coutumes pnongs. » Mai alors que faire? « Que le village de X... paye tan de bufffes, ou donne tant d’esclaves, et nous feron: la paix avec un porc et du vin de riz. »

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Le sauvage ne sait pas toujours à combien d’an-î

nées remonte l’affaire., cause du différend, car ir

Les Tnon^s.

iiisse passer les années sans les compter. Il ne sait ^ imais son âge, comment pourrait-il savoir celui de ’ affaire. Il dit 5 ans, 10 ans, quand il y a 20 et ,5 ans ; il préfère indiquer la taille qu’il avait à époque où elle remonte, dire celle de son fils ou iter un fait historique que tout le monde connaît, .lors on reconnaît qu’il se trompe de 5 ans ou 4us, de 15 ans sur 20. Mais que l’affaire soit d’hier, u’elle date de 30 ans, sa rancune est la même, et a vengeance lui tient tout autant au cœur. Il se engera un jour, et ce jour vient toujours. Alors, vec trois, quatre hommes, ou bien tout le village, part en expédition et il enlève sur la route un omme, une femme, des enfants du village ennemi, U bien il attaque un hameau un peu écarté, ou ien le village lui-même, et, s’il n’est pas repoussé, îvient avec ses prisonniers. Alors le village est ebout ; il fait surveiller les routes, place des sennelles perdues très loin, qui doivent se rabattre ir la tribu si quelque troupe paraît. On abat des 'rbres le sommet vers l’extérieur, puis d’autres rbres encore, puis sur tout cela on apporte des is et des tas de branches, des bambou épineux, manière à rendre le village inabordable, m outre, tous les sentiers, tous les abords sont amis de lamettes de bambous très effilées, durcies U feu, fichées dans le sol, dissimulées dans les erbes, la pointe légèrement penchée vers la camagne. Dans les fourrés qu’il faut traverser, dans

Adhèmnrd Leclère.

les gués des rivières, sous l’eau, partout enfin où on peut passer, tout est '■garni de ces pointes terribles invisibles; il y en a pour les pieds, pour les jambes, pour la poitrine, pour les bras, pour la tête et elles sont si pointues, si dures, si bien placées qu’elles traversent les pieds de part en part, crèvent la poitrine, traversent les joues et font cinq et dix blessés avant que la petite troupe atteigne le village qu’elle veut attaquer. Quand elle l’atteint, elle ose à peine se remuer ; elle se trouve d’ailleurs en face des abattis qui sont impénétrables et exposée aux flèches de l’ennemi qu’elle ne peut voir et qui s’est glissé en suivant le tronc des arbres jusqu’au centre des abattis d’où il tire avec autant de sécurité que de certitude. Alors il n’y a qu’à fuir, et toute la troupe se retire aussi vite qu'elle peut, en emportant ses blessés, en se déchirant partout. Derrière elle, les vamqiieurs poussent des cris de triomphe, les saluent d’injures et de rires, mais ils se gardent bien de les poursuivre de peur de tomber entre deux bandes et surtout de rendre du courage à des gens qui fuient si bien. Alors la troupe vaincue rentre en son village, les hommes sont honteux, les femmes sont silencieuses, les enfants ne jouent pas. La honte est sur le village et la haine est au cœur. Chacun soigne ses blessures, avec l’espoir de se venger un jour, dans un mois, dans un an, dans dix ans, dans vingt ans. Quelquefois on préfère la

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0!j)aix et, sur l’avis des vieillards, on envoie des ’:;!yens d’un village neutre faire des propositions de ■achat, car avant tout on veut ravoir son monde, es prisonniers restés aux mains de l’ennemi. >lui-cl accepte le plus souvent, et rend les prisonniers en échange de tant de buffles, de tant de :ochons. Mais, si le village vaincu offre trop peu, nu bien s’il ne fait pas de propositions, abandonne 5es gens, on attend quelques mois, puis on emmène les prisonniers au Cambodge, au Laos, chez les peuples sauvages voisins et on les vend, car on ne peut garder des gens qui épient tout et qui livreit raient le village, ou qui, après s’être enfuis et avoir regagné leurs pénates, dirigeraient l’ennemi.

TERREURS, SUPERSTITIONS. — La Crainte de la mort est générale chez les Pnongs, mais elle est plus grande chez ceux qui habitent loin du pays cambodgien que chez ceux qui ont des relations fréquentes avec les marchés du bord du fleuve. On croit qu’un homme peut mourir de vieillesse, mais sauf 30ur le mal que le vent apporte, — le choléra, la petite vérole, — on ne croit guère que ceux que la Tialadie enlève avant l’âge meurent de mort naturelle. Pour presque tous les Pnongs, même pour ceux qui passent pour à demi civilisés, le mal est l’œuvre des sorciers ou sorcières, c’est-à-dire l’effet d’un crime, ou l’œuvre du Brah, c’est-à-dire la

Adhétnard Leclère.

punition d’une faute par la divinité. Nous verrons tout à l’heure ce que c'est que \e Brah.

La moindre maladie affecte le sauvage ; la fièvre la plus bénigne le couche à terre, impuissant, l’esprit hanté. Si malade qu’il soit, sa famille, sa femme surtout, ses enfants le soignent avec dévoûment, mais les voisins cessent de fréquenter sa maison ; si la maladie s’aggrave, ils déménagent et vont, pour un temps, s’établir dans la forêt, ou bien à l’autre bout du village. Si le malade meurt, souvent même quand la mort est causée par la vieillesse, les voisins ne reviennent plus. Si plusieurs décès surviennent dans le village en un court espace de temps, le village est déménagé et toute la tribu, prise de peur, va s’établir ailleurs. Si d’autres morts suivent, on va plus loin. Un accident, par exemple la chute * d’un arbre qui écrase quelqu’un en tombant, remplit le village de terreur. On déménage car on a peur que le mort revienne chercher d’autres vivants et les emmène avec lui, ou parce qu’on se persuade que cet accident est un avertissement du Brah que l’endroit est mauvais. Je crois que c’est beaucoup à cette peur, à cette terreur de la mort, à ces exodes nombreux qui font que les tribus se déplacent tous les trois, quatre et cinq ans, qu’il faut attribuer le peu de développement de la tribu pnong. Elle est nomade sans l’étre, elle cherche à s’établir définitivement puis elle part, s’établit ici, puis repart, et arrive de

Les Tuongs.

suite comme le Juif errant, comme Caïn après la malédiction de Dieu. Elle va ne pouvant se fixer nulle part, traversant en un siècle tout le pays, ballottée par ses peurs, ses craintes, emportant son idiome avec elle, le corrompant au contact des autres tribus, dénaturant les mots nouveaux qu’elle prend aux peuplades dont elle devient momentanément voisine, aux peuples dont elle fréquente un instant les marcliés, croit-on parce qu’elle se sent isolée, séparée de tribus proches parentes, perdue en un pays mal connu.

Ne pouvant s’établir nulle part, poursuivies par ses craintes, portant en elles l’ennemi de tout progrès, les tribus pnongs, après être sorties du stade de la famille, se sont arrêtées à mi-chemin entre ce stade et celui de la tribu organisée, sans pouvoir faire un pas de plus, sans pouvoir arriver à l’idée de gouvernement, de police, de convention sociale. L’une. près de l’autre, se sachant de même race, elles s'agitent sans se mélanger, s’isolent, se redoutent comme des tribus de races différentes, et à l’intérieur, les individus font de même : les tribus sont autonomes, absolument autonomes; les familles au sens le plus restreint du mot sont aussi indépendantes les unes des autres que le permet leur sécurité, leur groupement en un même lieu. A ce compte, on le voit, si la caractéristique d’un peuple sauvage est d’être sans gouvernement, sans convention sociale, le peuple pnong est certainement

RBV. OR. AM. (n. s.). — V (n- 19).

Aàbimurd Leclère.

un des peuples les plus sauvages du monde.

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