IX
MUTILATIONS. — Les Pnongs, ni les Stiengs, ni ' autres sauvages ne pratiquent le tatouage. Cette coutume est laotienne, et surtout birmane. Les Siamois, les Cambodgiens et les sauvées autres : que les Pnongs qui sont tatoués sont toujours voisins du Laos. Les Pnongs en étaient éloignés, je 1 , n’ai pu m'en faire désigner un qui fut tatoué. ^
En retour, ils ont la coutume de briser les six > , dents canines du haut et les six dents canines du : , bas de tous les enfants, garçons et filles, dès l'âge , de dix ou onze ans. Cette opération est faite avec ji , un couteau très bien affilé posé sur la dent que l’on 1 veut briser et sur lequel on frappe un coup sec avec > ^ un autre couteau ; la dent est ébranlée, la gencive ^ saigne, mais la partie supérieure de la dent est i ] abattue et on m’assure que la dent n’est jamais ]. arrachée. Pour arrêter le sang, raffermir les gencives, on donne du gros sel marin à manger à l’enfant. ^ On ne déforme pas le crâne à la naissance, afin 1
Les ‘Pnonas. 185
■ de l’arrondir et la coutume n’est pas de l’entourer I de bandelettes.
1 A deux ou trois ans on perce les oreilles de l’en- I fant et on y met un fil; plus tard on remplace ce fil : par une petite cheville de bois un peu plus longue que l’épaisseur de l'oreille ; plus tard encore on remf place cette cheville par une cheville plus grosse, et ainsi de suite jusqu’à ce qu'on puisse y faire entrer un dés de bambou, d’ébéne ou d’ivoire gros comme un bouchon de bouteille ordinaire, et dont la forme est d’ailleurs identique.
LES ARTS. — Les Pnongs ne connaissent aucune danse ; ils n’ont, contrairement à toutes les peuplades qui les entourent, d’autre instrument de musique qu’une sorte d’orchestre fait de six gongs, sur lesquels on bat les jours de contrat de mariage et de tocsin, ou bien quand on revient victorieux d’une expédition.
Les Pnongs ne connaissent ni chants d’amour, ni chants de guerre, ni chants mortuaires. On pleure les morts en gémissant, en criant, mais sans les vanter, contrairement à ce qui se fait au Cambodge, et sans prononcer aucune phrase.
Les anciens disent des contes, mais il y a quelques raisons de croire que ces récits sont cambodgiens d’origine, bien que quelques Pnongs, les conteurs REV. OR. AM. (n. s.). — V (n- 19).
Adhémard Litière.
surtout, prétendent qu’ils soient Pnongs. Quoiqu’il en soit, ils aiment les histoires salées, qui font rire, les gros tours, les grosses farces que joue le héros du récit, et pourtant ils ne sont ni polissons ni farceurs. Mais ce qui leur plait le plus, ce sont les contes interminables qu’on met trois soirées à raconter et qui se greffent les uns sur les autres, s’enchaînent à ne plus rien y comprendre, et qui pourtant s’apprennent par cœur, comme nous pouvons apprendre une fable.
Ils n’ont aucune tradition historique, ne savent rien de leur origine ancienne; ils ne peuvent dire si le pays qu'ils habitent aujourd’hui est le leur, s’ils ont été dépossédés de quelqu’autre territoire, s’ils ont eu quelquefois de grandes luttes à soutenir contre les Cambodgiens. Ils ne savent ni lire ni écrire, et quand on les interroge sur leur passé, ils répondent simplement : « Nous autres, Pnongs, nous ne savons rien ».
Ils savent sculpter le bois avec leur couteau; mais c’est seulement le manche de leurs outils, le bambou de leurs carquois qu’ils aiment à orner d’arabesques et aussi les petites statues qu’ils déposent sur les tombeaux ; éléphants, chevaux, bœufs, buffles, hommes, femmes, petits objets hauts de lo, 15 et 20 centimètres et qui sont la représentation de choses que le défunt à possédées et qu’il aimait. Faut-il voir en cela un hommage rendu à sa personne, la pensée de le tromper en lui donnant
Les Ptwngs.
seulement la représentation des objets qu^l a laissés et qu’on s’est attribué? Faut-il y voir la transformation d’une coutume plus cruelle qui, autrefois, aurait porté les parents à immoler sur la tombe des maîtres, les esclaves et tout son bétail? Je suis très porté a adapter la seconde hypothèse, celle de tromper le mort, mais point la dernière, car j’ai quelque peine à croire à la cruauté, à la barbarie des peuples encore sauvages.
Les sacrifices humains, ceux du bétail me paraissent le fait de peuples policés, parvenir au stade de la barbarie^ déjà en possession d’un rituel religieux, de nations déjà civilisées, lettrées même, liées à des coutumes antiques, barbares, mais respectées, et non la coutume d’un peuple encore sauvage.
CARACTÈRE DES PNONGS ; LEUR MORALITÉ. — LeS Pnongs sont tristes, plus tristes et surtout plus graves que lesKmêrs. Les femmes ne sont guère plus gaies que les hommes, si ce n’est cependant entre elles et avec les enfants. Mais, en tout cas, elles sont moins bruyantes, moins gaies, moins sou* riantes que les Cambodgiennes.
Les Pnongs pleurent facilement, surtout les femmes qui sont jalouses, sensibles à l’injure du mari, douces et sans défense aucune.
Les Pnongs se mettent rarement en colère ; ils ne crient presque jamais en parlant, sauf quelquefois au cours d’une discussion de la tribu, quand il s’agit de venger une offense ou de déclarer la guerre
Aàhémard Leclère.
à une autre tribu. Rancuniers quand il s’agit d’un | vol dont un homme d’une autre tribu ou dont une autre tribu s’est rendu coupable envers eux, ils i sont, je l’ai déjà dit, sans rancune quand l’affaire i est entre gens du même village.
Les femmes pnong sont d’ordinaire très attachées, très dévouées à leur mari. Elles sont très actives, bonnes mères, mais faibles avec leurs enfants. Filles, ; elles sont soumises à leur père ; mariées elles sont ï soumises à leurs maris qui, dans leur esprit, remplace j le père.
L’affection du Pnong pour sa mère est beaucoup plus grande que celle qu’il a pour son père. Il ne comprend guère qu’on quitte son pays pour aller très loin, non parce qu’on doit aimer son pays, mais parce qu’on y laisse sa mère. Quand un Européen leur dit qu'il va bientôt rentrer en France puis qu’il reviendra, ils disent : « Oui, je comprends, vous allez voir votre mère ». Le mari aime certainement mieux sa mère que son épouse, mais je n’oserais pas dire que l’épouse aime moins son ( mari que sa mère ; les femmes pnongs disent qu’elles aiment autant leur mari que leur mère, mais que ce n’est pas la même chose parce que leur mari est à la fois leur mère et leur père.
Le Pnong est monogame, mais non marié il n’est pas toujours respectueux du foyer d’autrui. Les femmes ne sont pas toutes irréprochables : les Pnongs qui veulent parler de ces choses aux étrangers à leur
Les Pttongs.
village, avouent que les adultères sont assez fréquents et qu’il y a bien deux femmes sur dix qui se trompent de mari quand il fait très nuit. Il y a des femmes, me dit l’un d’eux, qui sont très portées à cela, et des filles qui, plus pressées, n’attendent j pas d’avoir un mari pour faire comme si elles étaient mariées avec plusieurs. Ces filles-là sont rares. En retour, il n’y a pas de prostituées, c’est-à-dire de ! filles , de femmes ou de veuves vivant de leur
: corps.
I Quand un homme est surpris avec une femme
mariée par le mari de celle-ci, il doit payer une barre d’argent, mais une barre pnong, c’est-à-dire environ 7 p. 75 (19 fr. 37 de notre monnaie). Cette somme doit être payée en nature et servir à régaler le village ; c’est une occasion de manger un cochon en commun et de boire une jarre d’alcool. La femme est renvoyée dans sa famille qui peut la donner à son amant ou la marier à un autre homme.
L’amant d’une fille, même surpris par les père et mère, n’est pas plus puni que la fille elle-même : le père ne bat pas celle-ci et se borne à lui faire des observations ; sa mère lui fait promettre de ne pas recommencer et, le plus souvent, l’amant surpris envoie faire sa demande en mariage.
Si une fille qui a ün amant devient enceinte, le garçon doit Lépouser ou payer l’amende qu’on inflige à l’homme adultère; dans ce dernier cas.
Adhémard Leclère.
Tenfant est élevé par la fille qui n’est pas plus mal vue pour cela et qui trouve un mari aussi bien qu’une autre fille moins pressée, car il est moins important, au point de vue pnong, d’avoir une femme neuve qu’une bonne épouse. Malgré cette tolérance et ces idées, les bâtards sont très rares en ' pays pnong parce que les pères épousent presque ; toujours les filles grosses de leurs œuvres. En tous cas, ils ne sont pas plus mal vus ,que les enfants i légitimes, et c’est ce qui explique que l’avortement j est inconnu.
La coutume pnong fait une obligation de tenir * toute promesse faite et la réprobation publique atteint ceux qui cassent la parole.
Il y a des alliances de frarie qui se concluent entre hommes, entre villages, ou tribus de même race, rarement entre gens de races sauvages diffé- | rentes ; cependant les Pnongs en concluent sou- ‘ vent avec les Cambodgiens qui passent à leurs ] yeux pour des hommes de race très supérieure à la leur, mais auxquels il ne faut guère se fier.
Quand deux hommes se lient d’amitié, on invoque le Brah afin qu’il soit témoin de la cérémonie, puis on se fait une légère incision à la poitrine; on ^ recueille le sang dans un petit vase, on y ajoute de l’alcool et les deux hommes boivent chacun la moitié de ce mélange. Cette cérémonie se nomme Klcen châng. L’outil qui sert à inciser ne doit pas être un couteau, mais une aiguille de bambou très
Les Tnongs.
aiguisée et durcie au feu. Cette cérémonie, ne se fait jamais entre amants, ni entre femmes, contrairement à ce qui a quelquefois lieu au Cambodge.
Le suicide est rare au pays pnong ; il est plus rare chez les hommes que chez les femmes. Les premiers se suicident par colère, par jalousie ; les secondes par jalousie, quand elles se croient malheureuses avec leurs maris, quand elles sont battues par eux, quelquefois mais rarement quand elles le perdent et pour ne pas lui survivre.
J’ai entendu parler, en 1891 , d'une femme pnong d’une île du grand fleuve qui s’est noyée avec ses trois enfants liés autour d’elle le soir de l’inhumation de son mari, mort du choléra.
Les Pnongs ne vendent jamais ni leurs femmes, ni leurs enfants, mais il arrive quelquefois que les voisins du pays cambodgien les engagent, surtout les enfants. Les oncles sont moins scrupuleux avec leurs neveux et nièces qui sont tombés à leur charge ; ils les mettent assez souvent en gage mais ils ne les vendent pas.
On ne tue jamais les parents devenus très vieux et très infirmes ; on les nourrit au contraire avec ce qu’on a de meilleur et on leur marque le plus d’affection qu’on peut en leur racontant tout ce qu’on apprend au dehors. L'infanticide est inconnu; on ne tue même pas les enfants infirmes ; on les soigne comme s’ils étaient beaux et forts, bien qu’on sache qu’ils seront toujours à charge à leurs
Adhémard Leclère.
parents. Mais les infirmes de naissance sont rares au pays pnong ; les femmes ne portent pas les corsets, les chaussures à hauts .talons qui déforment nos épouses et nos filles en Europe ; leurs chairs nues respirent par tous les ports et les travaux qu’elles font n’attrophient rien en elles.
Les Pnongs ont beaucoup de pitié pour les malheureux de leur village ; ils sont charitables entre eux et, après un incendie qui a détruit toutes les provisions d’une famille, ils se cotisent pour remplacer ce qui a été brûlé et se mettent à la besogne pour reconstruire la maison.
Ils aiment à donner l’hospitalité aux gens des villages avec lesquels ils sont en bonnes relations. Ils sont curieux et se rassemblent pour questionner et pour écouter les nouvelles autour d’un conteur qu’ils flanquent d’une jarre d’alcool.
Ils traitent bien leurs animaux, et marquent un certain respect pour les éléphants. Il n’est pas rare de les voir faire boire un bol d’alcool à ces derniers en leur parlant et en leur disant à quelle occasion on a débouché la jarre.
L’anthropophagie, même après la bataille, quoique pratiquée par les Sdangs et les Salangs qui dévorent tout crus les poumons et le -foie de leurs ennemis morts en combattant, l’antrophophagie est inconnue des Pnongs. Ils ne tuent pas les prisonniers de guerre, mais les rendent à l’ennemi si celui-ci veut les racheter, ou bien ils les vendent. Ils croient
qu’ils n’ont pas le droit de les tuer, et c’est avec une grande indignation qu'ils se défendent quand on les accuse d'un fait pareil : « Ce n’est pas la coutume pnong », disent-ils.
Ils ont des noms pour nommer les filles et des noms pour nommer les garçons, alors que la plupart des Cambodgiens portent des noms qui peuvent être donnés aux enfants des deux sexes. Je n’ai pu savoir la signification des noms pnongs, mais j’en ai recueilli quelques-uns que voici :
Noms d’hommes ; Mhos, Lomuot (ami), Antok, Pangéal, Antum, Pachès, Anchram.
Noms de femmes : Yearl, Yéchés, Jéas, Krieau, Méchés, Mebras.
Le salut de rencontre se dit : pooul iiiey « où allez-vous ? » et la réponse est : to bri^ « là-bas ». C’est exactement le tou êna des Cambodgiens qui répondent sans plus préciser : « Je vais au nord, (ou au sud, à l’est, à l’ouest) ».
On caresse les enfants avec le nez, en aspirant leur odeur. L'homme et la femme se caressent de la même manière, mais le baiser avec les lèvres n’est pas inconnu.
Les mioeurs intimes sont d’une extrême pureté.
L'adoption se fait sans cérémonie aucune.
Les enfants héritent de leurs père et mère sans distinction de sexe ni de progéniture, ceux qui sont sortis de la maison autant que ceux qui y sont restés. Le village, ni les voisins, ni le chef ne
Adhètnard Leclère.
peuvent prétendre à quelque chose, si le défunt laisse des parents dans son village ; dans le cas contraire, ses héritiers sont le chef du village et les voisins.
LEURS ESCLAVES. — Les Pnongs ont des esclaves; achetés à des tribus voisines qui les ont achetés à d’autres plus éloignées qui les ont volés ou achetés | très loin, sur les confins du pays annamite, ou bien ce sont des esclaves pour dette, du même village que le maître ou d’un village ami. On trouve quelquefois chez eux des esclaves pnongs de villages ■ éloignés avec lesquels le village qui les possède n’a point de relations, mais ils sont rares parce que la fuite de ces esclaves est facile et que les Pnongs ■ craignent d’être livrés par eux. Quand aux esclaves j provenant de la guerre et dont j’ai déjà parlé, ils | préfèrent les vendre soit aux Cambodgiens, soit | aux Laotiens, ce qui les dépayse.
Ils traitent très bien leurs esclaves^ et il est assez difficile, si non impossible, de reconnaître dans la maison ou ailleurs l'esclave du maître. L’esclave travaille un peu plus que son maître à la saison des semis ou de la récolte, mais tout le reste du temps il i fait comme son maître, il se repose pendant que la ; maîtresse décortique au pilon le riz du repas. Il j n’en est pas ainsi par exemple si l’esclave est line femme, tous les soins du ménage lui sont laissés.
LE MARIAGE. — Quand un jeune homme veut se marier et a fait choix de la fille qu’il désire, il doit aller trouver à ses parents avant de s’adresser à elle; mais, le plus souvent, c’est à la jeune fille qu’il s’adresse tout d’abord. Certain de son consentement, il va la demander à ses parents sans, bien entendu, leur parler de la démarche qu’il a déjà faite. Si ceux-ci la connaissent, ils font mine de l’ignorer et traitent l’affaire comme si tout se passait correctement. Ils font venir la jeune fille devant le jeune homme et tout de suite lui font part, de la demande dont elle est l’objet ; la jeune fille répond immédiatement et, si tout le monde est d’accord, le mariage est fixé à deux, trois ou quatre jours, selon que les parents ou les amis qu’on veut inviter sont plus ou moins éloignés.
Le jour venu, le jeune homme met des dés d’ivoire à ses oreilles, des bracelets de cuivre à ses bras, un collier de cuivre ou de fer à son cou, une écharpe neuve ou pas trop vieille entre ses cuisses et autour de sa taille, un réseau de coton rouge et bleu garni de perles de verre bleues, rouges et noires sur ses cheveux, et une belle épingle de cuivre et un peigne de bambou au bord garni de plomb dans son chignon, puis, accompagné de ses amis et de ses parents, il part pour la maison de la jeune fille.
Adhémard Leclère.
Celle-ci dès le matin a bien peigné ses cheveux; elle a orné son cou de nombreux colliers de perles de verre ; elle a mis des guirlandes de ces mêmes perles dans ses cheveux ; ses bras et ses jambes sont chargés des lourds anneaux en spirales dont j’ai parlé plus haut ; ses oreilles s’allongent sous le poids des anneaux de plomb ; ses doigts sont couverts de bagues en cuivre ; elle a vêtu son plus beau langouti, celui qu’elle a tissé elle-même en vue de ce jour-là ; elle a jeté sur ses épaules et sur ses seins ronds et fermes, à gros bouts noirs, une écharpe également tissée par elle, et la voilà prête, grave, émue, mais contente sous son air attristé.
La mère est très occupée avec les autres femmes du voisinage, car on a tué un cochon, un buffle quelquefois, et tout cela est en train de cuire à dix ou quinze foyers allumés partout. Le fiancé arrive, et dès qu’il est- venu saluer ses beaux parents, sans même jeter sur sa fiancée un regard furtif qui pourrait la troubler, on invoque le Brah et on le prie d’assister au mariage. Ceci fait, on apporte les victuailles et tout le village se met à manger. Le repas terminé on apporte la jarre ou les jarres d’alcool. Le jeune homme et la jeune fille s’avancent l’un vers l’autre et s’accroupissent de chaque côté d’une jarre. La jeune fille salue son futur mari en joignant les mains, puis on remet à chacun un des deux chalumeaux qui plongent jusqu’au fond de la jarre d’alcool. Ils aspirent le précieux liquide
Les Tnoms.
ensemble. Les gongs retentissent, le mariage est conclu. Alors, pendant que les gens du village achèvent la fête en buvant, le mari emmène son épouse dans la maison de ses père et mère à elle et s’étend près d'elle, sur une couche bien enclose que la mère a préparée. Le lendemain matin, il emmène sa femme dans sa maison et le village compte un couple de plus.
Les Pnongs ne connaissent pas le chmig day ou ligature des poignets avec sept fils de coton non tordu que les Cambodgiens célèbrent à tous propos : aux mariages, aux alliances, aux fraries, et ils ne font aucun présent aux mères de leurs fiancées.
LA CRIMINALITÉ. — Le meurtre est extrêmement rare chez les Pnongs.
Le vol est puni de 10, 15 et 20 coups de rotin donnés sur lès reins ou sur les fesses et le coupable est obligé de rendre l’objet ou d’en payer la valeur. Les femmes convaincues de vol sont seulement obligées de rendre l’objet volé ; le mari ou le père reste libre de les corriger. Le vol est assez fréquent.
L’adultère, je l’ai dit plus haut, n’est pas rare ; j’ai dit la peine.
Le viol est inconnu ; les mœurs contre nature aussi.
L’infanticide n’est pas un crime pnong, ni l’avor-
Adhimard Leclère.
tement ; on n’a jamais entendu parler de filles j pnongs qui aient commis ces crimes au pays pnong. I
Je n’oserais dire que l’empoisonnement est également inconnu, bien que je n’en connaisse aucun 1 cas, mais les Pnongs connaissent un si grand 1 nombre de poisons qui ne pardonnent pas que je doute qu’ils n’en fassent pas quelquefois usage.
LA CHASSE. — Ils chassent avec l’arc, la lance, 1 le pieu, le coupe-coupe. Les flèches sont souvent enduites d’un poison végétal qui tue en une demi- : heure, soit un éléphant, soit un tigre. Ce poison, > disent-ils, est la résine de l’arbre kach, le kuy des | Cambodgiens. Cet arbre est extrêmement rare; un | Pnong m’affirme qu’il n’y en a pas un par vingt villages. Ils savent tendre des pièges pour les rats, j les lièvres, les cerfs, etc. Les uns sont des trous recouverts de branches, d’autres des arcs invisibles ! qui se déclanchent dès qu’on touche une petite i liane tendue au milieu du passage, un fil presque imperceptible qui barre la route ; la flèche traverse le gibier de part en part. Un autre est fait d’un lourd tronc d’arbre élevé sur un pieu installé audessus d’une branche qui fait bascule et qu’on a garnie d’un appât ; l’arbre s'abat et écrase la panthère ou le tigre qui s’y est aventuré.
Les Pnongs chassent '"aussi les éléphants, mais ; ils ne parviennent à s’emparer que des petits. Ils |
Les ‘Pnoms.
les dressent avec habileté et les vendent aux Cambodgiens ou les conservent.
Les hommes et les femmes savent pêcher à la ligne, à la nasse, au panier, à la lance, mais ils préfèrent vider les flaques d’eau au fond des rivières desséchées, afin de s’emparer de tout le poisson et des tortues qui s’y sont réfugiées.
l’industrie. — Les Pnongs ne savent ni fondre le minerai, ni travailler le fer. Les armes qu’on trouve entre leurs mains proviennent d’échanges avec les Radès, les Charay, les Tâmpuon qui tirent le fer du pays des Sdang et des Bahnar. Ils ne savent pas davantage fondre et travailler le cuivre qui leur est vendu soit par les Tâmpuon, soit par les Cambodgiens. Les femmes savent fabriquer des marmites enterre ; elles pétrissent l’argile, la purifient et font avec leurs mains, sans tour, ces marmites qu’on trouve dans les villages éloignés et qui sont presqu’aussi bien faites que celles qui sont fabriquées au Cambodge. Quand la marmite est faite, on l’expose au grand soleil, puis, quand elle est bien sèche, on l’enfouit dans un monceau de balle de paddy auquel on met le feu. La balle brûle lentement à la surface, la chaleur pénètre jusqu’à la marmite, d’abord très faible, puis de plus en plus grande ; enfin le feu gagne peu à peu, consume l’intérieur du tas sans aucune flamme, et la marmite
Adhémard Leclère,
cuit lentement. Après six heures de cuisson, on ouvre le tas, on retire l’objet avec un bambou- et on le laisse refroidir sur le bord en prenant soin de le retourner de temps en temps afin que le refroidissement ne soit pas trop rapide.
Les Pnongs ne creusent pas de pirogues, parce qu’ils n’ont pas de grands cours d’eau à traverser ni à descendre; mais ceux, peu nombreux, qui habitent les rives du grand fleuve en font quelques unes qui sont bien faites, bien stables et travaillées avec goût, bien que plus petites que les grandes pirogues cambodgiennes
l’interdit. — Le Tabou des peuplades de la Polynésie est connu de tous ou de presque tous les sauvages de l’Indo-Chine méridionale, c’est-à-dire, de plus de vingt races à ma connaissance. Les Sdang, les Bahnars et les Kon-tu le nommaient dieng, les Kaseng deng, les Sue tan, les Taréng ]io, les Charay Iwm, les Halang ou Salang mân, lesBoloven rang-, les Pnongs lui donnent le nom de 7'éal ( I ). Cet interdit qui pèse sur tout un village est proclamé par le chef, par les notables, par une femme qui
(i) On trouve ce tabou jusque chez les peuplades sauvages du nord-est de l’Inde et de la Barmanie; il dure trois jours d’ordinaire et porte le nom de kharig.
Les Puoms.
se prétend inspirée. Il peut durer trois jours. Au cours de ces trois jours, nul du village véal ne peut avoir de relations avec l’extérieur, rien recevoir, rien donner. Les maris n’ont point de relations amoureuses avec leurs femmes; les jeunes gens ne recherchent point la compagnie des jeunes filles. On vit dans le silence, sans presque se parler. La cause du véal est d’ordinaire la maladie, une épidémie qui dévaste le pays et dont on veut se garantir par une sorte de retraite. Un village véal indique l’interdit en encombrant le sentier avec un paquet de broussailles, derrière lequel se trouve un piquet portant soit un potiron, soit une branche attachée. Les gens qui, s’en allant à un village, venant quelquefois de très loin, rencontrent ce signe, reviennent sur leurs pas, s’éloignent pour retourner chez eux ou pour camper à une grande distance du village en attendant la fin de l’interdit.
La rupture du véal par un homme d’un village étranger peut amener la guerre ; aussi le véal est-il toujours une interdiction grave, que tous les Pnongs respectent. Nul ne sait d’où il vient, et pourquoi on le pratique. Si on cherche à avoir une réponse, les sauvages disent : « C'est une mode pnong ». Si on viole le véal, les ancêtres se parlent et punissent, le Brah fait mourir, et je crois fermement que celui qui viole un tabou est si vivement ému, qu’il est en danger de mourir de peur, et, je dirai plus, du mal qui est connu comme tuant ceux qui
REV. OR. .4M. (n. S.). — V (n» 19). 14
Adhéinard LecUre.
violent un interdit. L’imagination est en ce cas, comme en bien d’autres, l’ennemi du sauvage, peureux, superstitieux et dont tous les actes sont soumis à de si nombreux « garde à vous », que, libre au point de vue social puisqu’il ne reconnaît aucune autorité, il est l’esclave de mille prohibitions ou interdictions, de mille craintes et pratiques sociales, coutumières qu’il ne peut expliquer, qu’il ne comprend pas, mais qu’il respecte et qu’il n’ose transgresser.
LA NUMÉRATION, — Les mots de la numération sont ceux des Cambodgiens et des Stieng jusqu’à 5, sauf le 3 qui se dit pér au lieu de bejy. Ils sont ceux des Kaseng, des Svang, des Bahnar également jusqu’à cinq, mais podam, cinq, se dit pram comme en cambodgien. Ils sont encore les miêmes que chez les Churu, jusqu’à cinq, sauf pour le un, muoy, qui se dit did en churu ; jusqu’à quatre, chez les Taréng, les Kon-tu, les Sué, les Halang et les Boloven.
Mais alors que les Cambodgiens après cinq disent cinq-un, cinq-deux, etc., les Pnongs, comme toutes les autres tribus de l’Indo-Chine d’ailleurs, disent six, sept, etc. Six se dit hrao; les Churu disent prao, les Stiengs disent ; les Kaseng, Holang, Boloven disent taraii; les Sdang et les Banhar disent todru. Ils disent poes pour sept et ce mot est
Les Tnongs.
à peu de chose identique à celui que les autres tribus emploient : pôl (tareng) poh (stieng, kaseng, boloven, churu), ta pôl (kon-tu^ sué), top (haland, sdang), topoh (bahnar). Huit se dit pha^n et dopan chez les Stieng et les Charay. Neuf se dit chhin comme chez les Holang et les Boloven; les Sdang et les Bahnar disent tochin, les Koseng tochen, les Stieng 5671^ les Churu sin. Dix qui se dit dap en cambodgien et chæt en pnong, comme chez les Stieng, les Boloven ; les Tareng et les Kontu disent mi-cheû, les Kaseng mo-jit, les Sué nmi-jit, les Holang a-jiat, les Sdang vioy jit, les Bahnar mmg-jit] tous ces mots composés signifient « une dizaine » ; les Churu disent On voit que pour les cinq premiers nombres de la numération les Pnongs sont apparentés aux Cambodgiens et à toutes les autres races pour les cinq suivants.
De même que les Cambodgiens et les Stieng qui disent dix-un, dix-deux, les Mongs disent en déformant un peu le mot choet (dix), joet-moy onze, joet-par, douze, etc. — Vingt se dit non par-choct « deux dixaines », mais hra-choet qui a le même sens ; bra, deux est l'altération voulue de par ; les Stieng disent bar-choet. Trente se dit pham-choet, quarante tou-soen, etc.
On se sert des doigts pour compter jusqu’à cinq, des phalanges pour compter jusqu’à vingt. Si on a un gros compte à faire on fait des tas de dix, mais alors c’est une grosse, très grosse affaire.
Adhévtard Leclère.
AGRICULTURE. — Le riz gluant que récolte les Pnongs pousse sur les plateaux non inondés, dans des champs comme notre blé, notre orge, notre avoine; quelques pluies et il lève, pousse, épie et donne jusqu’à 6o pour un. On le sème sans labourer, dans de petits trous faits par les hommes à l’aide d’un bâton au travers des arbres abattus, des broussailles coupées et puis brûlées, dans la cendre. C’est un plaisir de voir avec quelle habileté les femmes, un petit panier ou un petit sac de semences suspendu au cou, laissent glisser de leur main droite dans leur main gauche les quelques graines qu’elles destinent à chaque petit trou ; pas un grain ne s’égare, et elles vont derrière le mari qui fait le trou, sans jamais s’arrêter un instant, le suivant de très près, légèrement penchées, les jambes découvertes jusqu’au genou, le corps nu, les seins, le dos et la tête au grand soleil. Quelquefois elles attachent sur leur tête une ou deux grandes feuilles et elles jettent un linge sur leur dos.
Dans les champs, au sommet d’un grand arbre, ils construisent un mirador, duquel partent une dizaine de très longues lianes qui traversent le champ en tous sens ; à ces lianes sont suspendus des nœuds de bambous qui, dès qu’on les agite, s’entrechoquent et font peur aux oiseaux. Le gardien
Les Pmfigs.
est relevé toutes les trois, quatre ou cinq heures, à sa volonté, car il veille pour tout le champ, qui est quelquefois très grand et la propriété de 60 familles.
Le riz est coupé à 15 centimètres de terre avec une petite faucille de fer (j’en ai vu une en bois durci qui était très affilée mais dont on ne servait plus). Quand on a une grosse poignée de riz on l’entoure avec trois ou quatre pailles, et cela forme une petite gerbe de 10 à 12 centimètres de diamètre et 50 à 60 centimètres de hauteur.
Tout le riz de la récolte est égrené avec les pieds par les hommes et les femmes, vanné par elles et mis dans des bannes à larges mailles faites par les hommes avec de toutes petites lamettes de bambou et garnies de larges feuilles.
Chaque famille a ses champs ou telle partie de champ que limite une ligne droite convenue mais non tracée et qui passe par deux troncs d’arbres qu’on a marqués ; cependant quand la saison de la récolte est venue, tout le monde se met à la besogne afin que tout le travail soit fait en deux ou trois jours. Sur chaque parcelle on entasse ce qu’elle a produit afin que chaque propriétaire trouve son compte. Quand la récolte est faite, tout le village se repose un, deux, trois et même quatre jours, puis de nouveau se rassemble pour l’égrenage qui se fait avec les pieds. On va de parcelle en parcelle ou de maison en maison; et en huit, dix
Adhéinard Leelère.
OU quinze jours toutes les gerbes sont égrenées. Chaque famille s’occupe alors de vanner son paddy, de le mettre, en banne et de le ramasser sur le bâtis dont j’ai parlé plus haut.
La moisson et l’égrenage sont des parties de plaisir très recherchées par les jeunes garçons et les jeunes filles, la dernière surtout, car c’est au clair de lune qu’on égrène le paddy, les mains appuyées sur un long bambou posé sur des X, nez à nez, en riant, en causant, en se prenant les mains, pendant qu’avec les pieds on retourne la gerbe en tous sens et qu’on la piétine.
Les Pnongs cultivent encore des potirons, des concombres, des bananiers, quelquefois mais rarement, quelques pieds de piment, de tabac et, par extraordinaire, des patates douces ou sucrées..
Les Pnongs célèbrent, quand la récolte est finie, une fête que je dois décrire ici. Tout le village se rassemble ; on fait cuire du riz nouveau, puis on en fait pour chaque famille une boule grosse comme la tête d’un enfant. On boit de l’alcool et chacun se retire en emportant la boule de riz qu’il a reçue et qu’il doit conserver pour la plus prochaine expédition, ou le plus prochain voyage.
, En résumé, les Pnongs, tout sauvages qu’ils sont, me paraissent une race en décadence dans sa sauvagerie même. L’absence de coutumes en beaucoup
Les P noues.
de cas, de cérémonies (mariage, naissance, adoption), de chants, de musique, me paraît démontrer que ce peuple, qui n’a pas su se fondre en totalité dans le peuple Kmêr son voisin, a perdu beaucoup de traditions, beaucoup de coutumes, d’usages anciens et qu’il n’est plus que le descendant dégénéré de tribus plus puissantes.
Il me paraît arrivé à l’heure de sa disparition. La crainte de l’homme civilisé l’a quitté; la guerre lui répugne ; il cherche le calme du foyer et il est hanté par le désir de se rapprocher des marchés où se vendent tant de choses qui, hier encore, lui étaient inconnues. Quelques-uns, nés dans les villages mixtes de Cambodgiens et de Pnongs, ont adopté le sampot, voire même la culotte, s’habillent comme les Cambodgiens et sont devenus petits mandarins, chefs de villages. Beaucoup de femmes pnongs mises en esclavage ont épousé leurs maîtres, des voisins ou des parents de leurs maîtres, des esclaves d’origine cambodgienne et n’ont pas donné des enfants inférieurs aux Cambodgiens. Beaucoup de métis sont devenus de hauts fonctionnaires cambodgiens et les autres sont aptes à rendre de grands services.
Que faut-il pour que les 20,000 Pnongs de l’intérieur viennent se fondre dans le peuple cambodgien, adoptent ses lois et notre protectorat, se rallient à nous ? Rien ou presque rien : deux postes administratifs à 200 kilomètres de Kratié, la sécü-
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rité du pays assurée par nous et surtout de la douceur, de la bonté dans nos relations avec ces pauvres enfants, car ce sont des enfants, de petits enfants, qui ont encore besoin de notre main pour marcher, qui sont craintifs et qui pourtant ne demandent qu’à nous donner leur confiance. Il faut, pour faire d'eux des hommes civilisés, que nous sachions leur inspirer cette confiance, par notre équité, par notre bonté, par notre douceur.
E. DANGU, imprimeur de la Société d’Ethnoÿraphie, à St-Valery-en-Caux