‹ Les poëmes de l'amour et de la merChapitre 1 sur 29 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Lorsque vous tournerez les pages de ce livre

Où de chers souvenirs ont tenté de revivre,

Peut-être aurez-vous honte en les y retrouvant,

Et me maudirez-vous de les jeter au vent

Pour la foule, insensible à mon chant triste et tendre,

Qui passe bruyamment sans voir et sans entendre.

Cest dans de longs regards qu'autrefois vous lisiez ; Nos cœurs épanouis comme de frais rosiers S^effeuillaient doucement par les soirs pleins d'étoiles ; Et l'avenir, couvert d'impénétrables voiles.

Mystérieux pour nous jusques au dernier jour, L'avenir où dormait l'oubli de tant d'amour,

Ne troublait pas le charme infini de nos rêves.

Et cependant la mer déroulait sur les grèves Ses flots calmes, pareils à des moires; et nous. En face de sa gloire émus, presque à genoux, Écoutant son murmure et muets devant elle.

Nous prenions à témoin la Nature immortelle De l'immortel amour qui nous avait unis.

Mais la mer a vaincu l'amour. Soyez bénis,

temps à tout jamais passés de notre joie!

Sous un ardent soleil de pourpre qui flamboie.

En silence le long des flots retentissants

Je m'en vais comme une âme errante, et je me sens

Plus désolé, plus seul, et plus inconsolable

Que les vagues venant sangloter sur le sable.

A force d'écouter leur douloureuse voix

Plus triste que le vent dans les feuilles des bois,

J'ai cessé d'écouter la vôtre, ô bien aimée ;

Et, sous le clair de lune endormie et pâmée.

Cette mer m'a paru si belle, que mes yeux

Égarés dans l'espace et perdus dans les cieux

Ne se sont plus tournés vers vos yeux tout en larmes.

Dites, quelle magie a d'assez puissants charmes

Pour glacer notre cœur et pour le dessécher ?

LA FLEUR DES l^AUX. 5

Un coup de vent qui passe, un souffle d'air léger A su déraciner la fleur de nos pensées Et j^ter dans la mer ses feuilles disperséies. Vous souvient-il encor des derniers soirs de mai ? Nous étions seuls, debout. Dans mon rêve abîmé, Je regardais au loin poindre les blanches voiles Et sortir de Teau fraîche un riche essaim d'étoiles : Je songeais que le monde est divinement beau Et je sentais dans Tair sourdre le renouveau; Tout me semblait vivant, rochers, algues marines Et flots voluptueux soulevant leurs poitrines — Et vous pensiez : pourquoi nous sommes-nous aimés ?

Oui, la mer a vaincu l'amour I Les yeux fermés. Je revois ce passé que mon âme renie.

Et je ne comprends plus notre extase infinie. Mais ne m'en voulez pas si j'ai tiré des morts Notre bonheur ancien, et si j'ai sans remords Parlé de cet amour plein de mélancolie Dont nous ne saurons plus la sublime folie.

Ne me haïssez pas pour avoir à loisir Ébauché dans mon deuil des rêves de plaisir Et redit la chanson de ma vieille jeunesse.

Je pense à ce temps-là sans espoir qu'il renaisse; Il ne renaîtra pas, je n'ai ni sang ni cœur.

Mais si, toute une nuit, perdant cette rancœur

De ne pouvoir aimer et d'être jeune encore,

Je peux tromper enfin. Tennui qui me dévore,

Croyant dans lô silence et dans Tobscurité

Voir soudain apparaître un fantôme attristé

Qui me prend par la main, me regarde et m'embrasse

Avec un air si doux et d'une telle grâce —

Je crois sentir mon cœur battre comme autrefois.

Seul, pensant vous parler, j'ai des pleurs dans la voix ;

De nos chers souvenirs j'ai l'âme parfumée,

Et je vous aime encor de vous avoir aimée.

L'air est plein d'une odeur exquise de lilas Qui, fleurissant du haut des murs jusques en bas,

Embaument les cheveux des femmes.

La mer au grand soleil va toute s'embraser, Et sur le sable fin qu'elles viennent baiser

Roulent d'éblouissantes lames.

Mauves ou violets, rouges et blancs, ils sont Le sourire enfantin de la vieille maison

Que leur grâce a toute fleurie ; Les femmes Dieu sait où vont les cheveux au vent. Et la mer étincelle au clair soleil levant

Gomme une immense pierrerie.

ciel qui dfe ses yeux dois porter la couleur, Brise qui vas chanter dans les lilas en fleur

Pour en sortir tout embaumée, Ruisseaux qui mouillerez sa robe, ô verts sentiers, . Vous qui tressaillerez sous ses chers petits pieds.

Faites-moi voir ma bien aimée !

Je ne la connais pas : pourtant — je Tai juré - En la voyant passer je la reconnaîtrai

A son pied mignon qui se cambre, Au sourire, aux cheveux entortillés, pareils Aux grappes des lilas qu^un baiser du soleil

Aurait faits blonds comme de Fambre.

L'herbe sent bon, les fleurs ont les yeux demi-clos, • La lumière est joyeuse et danse sur les flots —

J'entends là-bas chanter un merle...

Oh 1 puissé-je la voir, être son bien-aimé.

Et qu'elle porte au cœur une rose de mai

Ou des lilas couleur de perle l'

Je m'étais enivré d'espace et de ciel bleu ; Tout ébloui, j'avais sur l'infini des ondes Fatigué mon esprit de courses vagabondes :

Il me manquait encor la déesse du lieu.

Elle m*est apparue un jour, et j'ai fait vœu D'aller chercher coraux et perles, tout au monde, Pour embellir encor sa belle tête blonde — Parce qu'il m'a semblé la voir sourire un peu.

Dans mes nuits sans sommeil je ne vois plus rien qu^elle, Telle qu*elle a passé devant mes yeux, si belle Avec ses grands cheveux royalement tordus;

Blanche comme Técume éclatante des vagues.

Et fixant sur mes yeux ses yeux charmants et vagues

Qui reflètent la mer et le ciel confondus.

Les feuilles dans les bois commencent à roussir, Le ciel brûle, et la terre inquiète et farouche. Comme pâmée, attend que le soleil se couche.

Une dernière fois, haletant de désir.

Il enveloppera les flancs de sa maîtresse D'une resplendissante et féconde caresse.

Elle, accueillant Tépoux avec un grand soupir, Se roulera de joie au sein des folles herbes ^ Qui gardent son empreinte et ses poses superbes.

Et peu à peu, sentant qu'elle va s'assoupir, La tête et les deux seins rejetés en arrière. Laissera dans son corps s'infiltrer la lumière.

Mais la brise marine est fraîche, les mouettes Planent dans la clarté du pâle crépuscule, Et la paisible mer en déferlant ondule, Gomme un ruban moiré, sur la plage muette.

Éveillez-vous, beaux yeux d'argent de la nuit brune, Ouvrez-vous sur la mer, palpitez dans l'espace, Joyeuses et riant à la voile qui passe, Étoiles, doucement naissez une par une!

Je vous regarderai tremblantes, incertaines.

Surgir à l'horizon dans une brume exquise ; Puis vous resplendirez, et mon âme conquise Vous aimera d'amour comme des sœurs lointaines.

Heureux les jeunes cœurs qui, par de telles nuits. Pourront s'épanouir sous les deux éblouis ; Qui, n'ayant pas vécu leurs floraisons dernières. S'effeuilleront au vent des amours printanières I

Qui seront de beaux lis d'un éclat immortel.

Et qui parfumeront la montagne et le ciel...

Ils s'en iront s'asseoir, pensifs, sur la falaise. Et, sans aucun remords, pourront s'aimer à Taise.

Ils seront bien heureux et s'aimeront assez Pour ne jamais songer à compter leurs baisers ; Ils auront devant eux la mer, la nuit immense. Et leurs amours voilés seront faits de silence.

On entend un chant sur Teau

Dans la brune:

Ce doit être un matelot Qui veut se jeter à Peau Pour la lune.

La lune entr'ouvre le flot Qui sanglote,

Le matelot tombe à Peau...

On entend traîner sur Peau Quelques notes.

Le vent dans les rochers sifflait et mugissait; Le inonde en frissonnant se reprenait à vivre. Et la mer immortelle au soleil bondissait Gomme un jeune cheval que le grand air enivre.

Secouant sa crinière épaisse vers les cieux, Elle semblait hennir et se cabrer de joie ; Et dans la liberté roulaient les flots joyeux Sous les baisers pourprés du matin qui flamboie.

Et mon cœur s^est levé par ce matin d*été ; Car une belle enfant était sur le rivage.

Dardant sur moi ses yeux inondés de clarté, Et sur sa bouche errait un sourire sauvage.

Toi que transfiguraient la jeunesse et l'amour,

Tu m'apparus alors comme Tâme des choses;

Mon cœur vola vers toi, tu le pris sans retour,

Et du ciel entr'ouvert pleuvaient sur nous des roses.

Page 1