POUR LE JOUR DES MORTS
C'est Tautomne : buvons à la santé des morts. Ou bien, s'ils sont heureux, s'ils dorment sous la terre- Un éternel sommeil dans l'ombre du mystère, A la santé de nos amours, vivants ou morts!
Pour ces amours défunts faut-il que Ton s'émeuve Z Il n'en reste pas plus que d'un verre de vin. Or, frileuse, et songeant au renouveau divin, La terre s'enveloppe en sa robe de veuve.
Buvons au temps fatal qui ne revient jamais, Et qui dort, embaumé, froid comme une momie.
toi qui me parlais d^amour, chère endormie!
Ne me réveille pas — laisse-moi boire en paix.
Hélas! il est trop vrai, le temps seul est vainqueur Et nous pouvons survivre à la passion morte.
En dépit de Télan qui souvent nous emporte, Nous avons le cerveau plus puissant que le cœur.
L'égoîsme éternel, roi féroce du monde, Voit tomber à ses pieds tous nos rêves brisés... Qui sait ce que le vent a fait des longs baisers Qu'il nous prit, une nuit énervante et féconde?
Pourtant, je me souviens encor. — Le sombre ciel M'a vu lever vers lui des mains désespérées.
Quand, Tesprit débordant de visions sacrées, J'écoutais palpiter l'amour universel.
Je rêvais Tharmonie immortelle et divine, Je voulais qu'une voix se levât dans la nuit, Qu'une forme apparût et soudain m'éblouît Et que ce cœur gonflé me brisât la poitrine!
Mais depuis, j'ai compris. L'impassible univers S'est réveillé, superbe et revêtu de gloire.
Flagellant sans pitié de son chant de victoire Tous les pjaisirs tentés et tous les maux soufferts.
Et cette vision m'a bien suffi. Je tire
Entre la vie et moi le rideau de l'oubli;
Je vivrai désormais comme un enseveli
Sans que l'espoir en moi puisse une fois sourire.
Et je me construirai je ne sais quel château Que hantera le spectre épouvantable et triste Du souvenir glacé qui se dresse, et persiste À jet^r sur mon front l'ombre de son manteau.
L'illusion, l'amour des choses entrevues,
La beauté de la vie épanouie un jour
Dans quelque œuvre pourront revivre tour à tour
Et flamboyer pour moi de leurs splendeurs perdues.
Et que m'importerait d'avoir été vaincu Par mon &me impuissante et sitôt assouvie, 5i je pouvais renaître et composer ma vie Avec le souvenir de ce que j'ai vécu?
Les mendiants sans pain qui vont vendant des fleurs Sont tes pareils, poète, amoureux de la vie Qui n'en as rien que Tombre, et dont la vaine envie Trouve dans sa grandeur de plus grandes douleurs.
Ces roses de plaisir aux joyeuses couleurs.
Tu ne peux les porter à ta lèvre ravie; D'un éternel souci ton âme poursuivie N'a pas la liberté du sourire et des pleurs.
Va, pauvre charlatan, sur les places publiques; Fais des strophes en deuil pour les mélancoliques Et des sonnets musqués pour ceux qui font leur cour.
Allons, rugis d'horreur, tressaille d'allégresse!
Mais ton cœur ne sent rien, Fart t'a pris ta jeunesse»
Et Tamour de Tamour ne donne pas Tamour.
Vin de topaze, d'or, de rubis, d'améthyste, recours éternel des désespoirs humains!
Je f appelle, je prends la bouteille à deux mains : Coule dans ma poitrine, 6 vin joyeux ou triste I
Va-t'en jusqu'à mon cœur, mon lamentable cœur, Berce-le dans tes flots, tant mieux si tu le noies! Et fais chanter en moi le souvenir des joies Dont m'emplissait jadis ta puissante liqueur.
Monte jusqu'à ma tête, et que ma tête flambe; Fais comme deux charbons étinceler mes yeux; Donne-moi la folie et l'ivresse des dieux, Que je puisse hurler un dernier dithyrambe.
Je suis triste à mourir, triste comme la nuit. Mais n'es-tu pas le fils de Tardente lumière? Rends-moi donc ma jeunesse et ma force première, Chasse le cauchemar qui toujours me poursuit.
Goule à flots, resplendis dans le cristal des verres, Que les verres choqués sonnent joyeusement; Et que mon front s'empourpre à ton rayonnement, vin, dernier recours des humaines misères!
Je suis donc enfermé dans cette étroite chambre. J*ai vu les ciels lointains dont le bleu velouté S'empourprait au couchant glorieux de septembre, Et la houle des mers sans fin m'a ballotté.
Mes rêves ont marché comme des hommes ivres, Je n'ai plus d'espérance et je n'ai plus d'amour ! Ici j'ai retrouvé des plumes et des livres, Mais nul baiser de paix n'a fêté mon retour.
nature, chimère atroce et décevante!
Comme une perle, j'ai cherché ce Dieu rêvé :
Mais je suis revenu tout pâle d'épouvante, Car j'ai fouillé le gouffre et je n'ai rien trouvé.
Je croyais, ô nature indicîblement belle, Que tu me bercerais dans tes bras jour et nuit. Et j'entendais ta voix — car ta voix nous appelle Pour nous laisser mourir de douleur et d'ennui.
Tu sais que j'ai saigné d^une large blessure, Et je te demandais le sommeil et l'oubli I Mais j'aurais mieux aimé, marâtre, sois-en sûre, Me coucher au tombeau que d'entrer dans ton lit.
Enfin, tant pis. J'ai vu des prés, des bois, des roses, J'ai vu rouler la mer, et la terre fleurir :
Mais je n'ai jamais vu que d'insensibles choses Dont l'âme était partie, et vivant pour mourir.
Adieu la mer I je suis repris Par les sombres flots de Paris, Aussi morne, aussi monotone.
soleils couchants, les derniers Dont notre œil ébloui s'étonne !
Au vent furieux de l'automne Se tordent les grands marronniers.
Sur ma main appuyant mes tempes A la fauve clarté des lampes.
Feuilletant bouquins, manuscrits, • Grimoires d'un âge effroyable Et dont les rats se sont nourris.
J'ai l'air d'appeler des esprits Et de vendre mon âme au diable ;
Il ne viendra pas : travaillons.
J*ètoufferai sous les b&illons La voix de mon désir qui crie.
L*amour humaint Tamour divin, Tout m'a menti, — hier fleurie, Ma rose d'amour est flétrie »
J'ai vidé mon verre de vin.
Puisque Tamour est périssable.
Qu'il fuit comme des grains de sable Entre les doigts des amoureux ; Et puisque la beauté des choses.
Insensible, lasse nos vœux.
Et jette à peine em nos cheveux Deux ou trois pétales de roses,
muse au front sévère et doux,
Je veux te jurer à genoux
Un amour pieux et fidèle ;
Les yeux fermés — car le ciel bleu
Pour rêver, pour aimer m'appelle —
En cherchant la gloire immortelle
J'aurai l'air immortel pour Dieul
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Oui, pour Dieu. Je ferai palpiter dans les cieux Les étoiles, ainsi que des yeux de lumière, Et, pâle de tristesse et le fro(Lt soucieux, La lune versera des larmes sur la terre.
Les arbres sauront bien que sous Tombrage épais De leurs rameaux tendus pour bénir de beaux couples L*amour trouve toujours le silence et la paix. Et les gazons seront merveilleusement souples.
Vous sentant déchirer, pâquerettes des champs, Vous ne vous plaindrez pas et vous serez charmées : Les doigts des femmes sont aussi doux que méchants, Ne leur en voulez pas de se vouloir aimées!
Le soleil sourira sur le inonde ébloui !
Et la mer, miroitant comme une immense armure, Pleine de diamants et se tournant vers lui, Laîssei^a s*échapper son âme en un murmure.
Dans ma pensée à moi, qui ne veut s'enfermer Dans la réalité qui Tétouffe, les choses Se laisseront de liaine ou d'amour enflammer. Et Tunivers, parmi tant de métamorphoses, S'écoutera marcher, respirer, vivre, aimer,
QuMmporte que ce Dieu, que cette âme du monde Ne soit qu'un songe et qu'une immense vanité. Et que roulant dans une obscurité profonde, La terre flotte ainsi qu'un vaisseau ballotté Sur une mer où nul n'a pu jeter la sonde?
Est-il vrai que ce Dieu n'est qu'un espoir déçu? Car la foi Tabandonne, et la raison le nie.
Mais ce rêve divin que tous nous avons eu, Ce symbole d'amour, de beauté, d'harmonie.
Il existe depuis qu'un cerveau l'a conçu.
Le monde n'en sait rien, soit ! au hasard poussée La fleur embaume et n'en sait rien ; le ciel sacré Ignore sa splendeur, et la mer apaisée N'a jamais soupiré d'amour... Mais je mettrai En tout ce que je vois mon âme et ma pensée.
Matière déchaînée, air, océan ou feu,
Va, précipite-toi comme un taureau qui meugle!
Sois le sombre chaos ou le riant ciel bleu ;
monde, malgré toi, monde sourd, monde aveugle.
Je te ferai vivant et je te ferai Dieu I