‹ Les poëmes de l'amour et de la merChapitre 27 sur 29 · L'ART · texte numérisé non relu

L'ART

JMrai bien loin, bien loin, fendant Técume blanche, Avec un compagnon sinistre à mon côté <}ui chaque nuit viendra me tirer par la manche Et qui me laissera dans Tombre épouvanté.

La Joyeuse espérance a fui loin de mon âme ; Je sais que notre amour, dans sa tombe endormi, lEsi tourné vers la mer et battu par la lame, £t qu'il est solitaire et que le vent gémit.

Je me souviens qu^après le deuil de ma jeuDesse, Pris d'une passion invincible, j'ai cru Trouver en la nature une immense tendresse Et qu'elle, en ma douleur, ne m'a point secouru.

Mais toujours près de moi comme un spectre livide Le sombre compagnon me regarde; et sitôt Que je vais pleurer, triste à me sentir si vide, Il me frappe au visage et me dit : mémento !

Je ne suis jamais seul. Si mon ennui sans borne Est prêt à m'inonder, lui, de son maigre doigt Il me montre une page inachevée, et morne Me répète sans fin : Travaille, et souviens-toi.

Ah! je te comprends bien, frère bizarre et triste Qui m'accompagneras jusqu'au seuil du tombeau ; C'est inutilement que mon cœur te résiste, Je subis à jamais le vertige du beau.

Ton nom est l'art divin, l'art éternel, ô frère Qui ne me laisses pas dormir! c'est l'art jaloux Qui me fait exhumer de leur froide poussière Tant de lettres d'amour et de gais rendez-vous ;

Qui me force, mourant, à revivre ma vie, A redire, impassible et sans pleurs dans la voix. L'histoire de mon cœur et ma peine infinie Aussi paisiblement qu'un oiseau dans les bois.

Nous portons les flambeaux qui doivent luire au monde, Aussi nous finissons par nous brûler les doigts; Et, pour admettre tous les rêves à la fois, Nous nous ouvrons au flanc une entaille profonde.

Il nous faut affronter l'ouragan noir qui gronde, Pour entendre vibrer la grande âme des bois ; Aux lueurs des éclairs déchirant les airs froids. Dans le sombre océan il faut jeter la sonde.

^04 L*AHOUR DIVIN.

Quand orgueilleusement nous regardons les deux. Le vautour du destin vient nous fouiller les yeux, Et sanglants, nous roulons en criant sur Tarène.

11 faut souffrir bien plus pour paraître vainqueur ; Moi, ce pauvre lambeau de pourpre que je traîne. Je Tai teint dans le sang le plus pur de mon cœur.

Page 1