‹ Les poëmes dorésChapitre 14 sur 31 · LA VISION DES RUINES · texte numérisé non relu

LA VISION DES RUINES

Ruines d’un temple où des lyres Pendent à des chevilles d’or, Où des pieds de nymphes encor Dansent en .de joyeux délires.

Muette, la maison des Rois Est assise, comme une veuve, Sur la rive droite du fleuve,

Dans les nymphéas blancs et froids;

Elle mire dans les eaux blêmes Ce qui lui reste de joyaux,

Et répand ses colliers royaux De chiffres noués et d’emblèmes;

Sur un pavillon, les päleurs De la lune, au bord d’une nue, Animent une forme nue

Qui sourit et verse des fleurs :

C’est un corps de femme accroupie, Un corps lascif, jeune et lassé,

Qui fut sans doute caressé

Par le regard d’un siècle impie.

LES AFFINITÉS

Le noir château, couvert de chiffres et d’emblèmes

Et ceint des froides fleurs dormant sur les eaux blêmes, En un doux ciel humide effile ses toits bleus.

Dans le parc, où jadis on vit flotter des fées,

Les Nymphes, par le lierre en leur marbre étouffées, Étalent froidement leurs ennuis fabuleux.

Déjà des vieux tilleuls les premières rangées

Versent sur les gazons leurs ombres allongées Jusqu’au pied du fossé qui borde le manoir.

La forêt qui s’étend à l’horizon déroule,

Sous un vent large et frais, les grands plis de sa houle, Et mugit tout au loin dans la brume du soir.

La noble jeune femme, épouse solitaire,

Laisse choir sur un banc sa grâce héréditaire.

Sa tête penche au faix des lourds cheveux châtains, Des cheveux d’où jaillit une étrange étincelle Quand le peigne se plonge en leur flot qui ruisselle Sous l’ombre des rideaux, au secret des matins.

Sa face, si candide et si pâle, est chargée

Du deuil altier que laisse à l'épouse outragée

Le souvenir ancien d’un injuste abandon.

Son cœur est libre et chaste, et sa pudeur sauvage, Fièrement résolue à l’éternel veuvage,

Ne souffre ni regrets, ni haine, ni pardon.

LES AFFINITÉS

Pleine de charme intime, et de langueur parée, De sa propre faiblesse elle-même enivrée, Elle ‘vit en silence à l'ombre des tilleuls.

Son âme un peu farouche a cette clairvoyance Et ces secrets instincts, sûrs comme la science,

. Noble et fatal trésor de ceux qui vivent seuls.

D'un long et plein oubli nonchalamment éprise, Elle respire, émue au souffle de la brise,

Les amères senteurs qui voyagent dans l'air;

Et, le sein frissonnant des frissons dont l'automne Fait tressaillir le soir la forêt monotone,

Elle laisse flotter ses yeux couleur de mer.

Et, comme un vol d'oiseaux sur la mer, ses pensées Aiment, en tournoyant, à plonger dispersées

Dans le vague océan où s’égarent ses yeux.

Ses nerfs qui gémissaient, pareils, les jours de crise, Aux cordes en éclats d’un instrument qu’on brise, Allument leur réseau d’un feu mystérieux.

so LES POEMES DORÉS.

A sentir sur sa joue et dans ses molles tresses Passer confusément d’invisibles caresses,

Une chaste épouvante enfle son cœur prudent.

Avide avec effroi de fraicheurs innomées, Évoquant les parfums des floraisons aimées,

Enfin elle s’abime en un repos ardent.

Et, ses longs cils baignés d’une brume légère, Surprise, sans mémoire, à soi-même étrangère, Voici qu’elle s’anime avec des sens nouveaux. Une vie indécise, affreusement diffuse,

À qui son être épars se livre et se refuse, L’éveille sourdement pour de blêmes travaux.

Hors de son propre sein, hors de sa forme inerte, Belle comme la mort maintenant, et déserte,

Elle existe, elle voit, elle entend, elle sent.

‘Tout son esprit s’exhale en effluves mystiques, Abandonne et reçoit des ondes magnétiques,

Et s'échappe bien loin de la chair.et du sang.

LES AFFINITÉS

En des affres d'horreur et de vague, entrainée Vers un but que fixa l’obscure Destinée, Comme un fluide au fil du métal conducteur, Elle glisse, et voici qu’elle aborde éperdue Une phosphorescente et liquide étendue

Où l'air austral épand sa chaude pesanteur.

Dans les blanches clartés et les ombres légères Des constellations de formes étrangères,

Une frégate lofe au souffle de la mer.

Un marin, dans le vent, debout sur la dunette, Sous les trois galons d’or de sa sombre casquette,

Plonge au large un regard puissant, lucide et clair.

Il a, croisant les bras, cette grâce un peu rude Que la force au repos prend dans la solitude. Immobile, étant vu de la femme, il la voit.

Nul frisson n’a troublé son manteau militaire, Mais un sourire doux, sur son visage austère,

S'achève lentement plus étrange et plus froid.

St

ss LES POEMES DORES.

Tout s’efface. Bientôt, celle-ci, revenue

De la silencieuse et fatale entrevue,

Va s éveiller devant le parc tranquille et noir, Mais rapportant du sein des magiques abimes Un écrin merveilleux d’épouvantes intimes, Qui dans son cœur ému s'ouvrira chaque soir.

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Dans l’air dont l’éventail bat les ondes tiédies, Le ümbre Italien des claires mélodies

Monte avec les parfums de la chair et des fleurs; Et l'orchestre remplit de ses éclats sonores

Cette loge où la femme, au doux reflet des stores, Songe, de diamants ornée et de päleurs.

LES AFFINITÉS

Depuis deux ans, pour mieux chasser de sa pensée L'étrange souvenir dont son âme est blessée,

Elle cherche le bruit des soirs Parisiens;

Mais, dans le lourd repos de ses fatigues vaines, Elle sent par instants lui monter dans les veines Le regret généreux de ses effrois anciens.

Et, blème pour jamais d’avoir été ravie

Dans la mouvante horreur des confins de la vie, Souvent, à la clarté triste des jours tombants, Une délicieuse et mortelle tendresse

Se trouble amèrement en elle et l’intéresse

À l’Inconnu pensif sous les sveltes haubans.

Puis, craignant tout à coup que cette image austère

Voile son chaste front d’une ombre d’adultère, Elle prend à la fuir un soin laborieux :

Et cette face mâle et douce, cette face

Qu’elle voyait jadis dans son miroir, s’efface Maintenant de son cœur de femme et de ses yeux.

st LES POEMES DORES.

Au théâtre, ce soir, de diamants fleurie,

Elle regarde, mais sans voir; sa rêverie,

Dans l’espace incertain flottane comme un parfum, En une volontaire et paisible démence,

Au gré des visions musicales commence

Mille songes subuls sans en finir aucun.

Pour régner solitaire au fond du vague empire Qu'elle sait autour d'elle étendre, elle respire Les étranges senteurs d’un flacon de cristal

Où vivent les esprits des plus magiques plantes, Et d’où parfois s'échappe en des délices lentes Le néant embaumé d’un rêve oriental.

Mais une odeur ancienne et des brises marines Portent soudain le trouble en ses promptes narines, Malgré ce flacon même où meurt le souvenir :

Voici qu'elle s’affaisse inerte, palpitante,

Dans l’angoisse sans fin de ce moment d'attente Qui la sépare encor de ce qui doit venir.

LES AFFINITÉS. Tr

Puis, comme un arc tendu se courbant en arrière, Rigide, ses grands yeux révulsés, sans lumière, Elle pousse un cri-sourd dans sa gorge expirant : Elle a vu sur la mer la frégate connue,

Mais donnant sur le flanc, ses trois mÂâts rasés, nue,

Sinistre et noir ponton dans la tempête errant.

Aux agrès amarré sur l'avant qui se dresse,

C'est Lui, Lui, qu’elle voit couché dans sa détresse : Seul, épuisé, mourant, il se soulève un peu,

Et donne à la voyante un regard triste et tendre,

Un regard où l’on sent son âme se détendre

Dans 1a fière douceur-d’un ineffable aveu.

Mais une lame croule avec des bruits funèbres,

Et dans l’affaissement de ses lourdes ténèbres

Fait sombrer le navire entr’ouvert. Dans la mer

Le jeune homme au front pur descend; il s’abandonne; Et des algues lui font une glauque couronne. :.

Or la femme avec lui goûte le sel amer.

s6 LES POEMES DORÉS.

Il a gagné son lit pacifique et repose ;

A l'abri des requins gloutons, le corail rose

Étend sur lui ses bras animés et fleuris.

Celle qu'il aime est là, baisant sa bouche froide ; Elle a du sang aux yeux; ses tempes sifflent; roide, Etouflée, elle exhale à jamais ses esprits.

— Invisible lien! — La frêle créature

À péri sans effort, docile à la Nature ;

Le flacon, dans ses doigts qui ne s’ouvriront plus, Luit. La Mort sur sa chair silencieuse étale

Sa majesté funèbre et sa splendeur fatale,

Et la divine paix des destins révolus.

Puisque ta vision fut vraie, Ô jeune femme,

Que ta térrestre vie ait dénoué sa trame, Qu'importe! Plonge au sein du monde essentiel ! Tes sens, féconds naguère en exquises souffrances, Ta forme, douce aux yeux, étaient des apparences. Le corps n’est rien de plus; l’esprit seul est réel.

La nuit vient nous ravir en ses puissants arcanes ; L'ombre avec des frissons envahit les platanes; De légères vapeurs montent des chemins creux. Les vieillards sont assis, et les voix alternées Sous le feuillage obscur se perdent égrenées.

C’est l’heure où l'esprit rêve, heureux ou malheureux. P ’

s8 LES POEMES DORÉS.

Le crépuscule expire et les étoiles blanches Commencent en tremblant à poindre dans les branches. Au regard exalté qui songe et les poursuit.

Voici que la plus belle allume la première

À l'occident pâli sa vibrante lumière,

Vénus, splendide et chaste, honneur de notre nuit.

Depuis qu'ils ont chéri l’amour et sa souffrance, Les hommes ont fait part de leur brève espérance À cet astre indulgent qui ramène le soir.

— Si tu retiens mes yeux, Vénus; si ma pensée Au sein du mol éther vers toi s’est élancée,

C’est toi seule et c’est toi toute que je veux voir.

J’ai surpris tes secrets : O céleste jumelle

De la Terre, astre cher qui mourras avec elle, Tes destins sont pareils aux destins de ta sœur. Le même soleil taime; et ce père des flammes Jette en ton sein fleuri la vie, orgueil des âmes.

La nuit ainsi qu’à nous te verse sa douceur.

Monde, tu fais rouler dans la pâle étendue

La forme avec l’amour à tes flancs suspendue ;

Tu livres aux troupeaux tes champs hospitaliers ; Tes mers ont leurs nageurs, et des siècles de fauves Ont rugi de désir au creux de tes rocs chauves ;

Tes deux pôles de glace ont de blancs familiers.

Des reptiles, traînant leurs épais cartilages,

De leurs sillons visqueux souillaient tes chaudes plages, Au temps où tu naissais dans les limons marins.

Et maintenant, mangeurs de chair ou d’herbe grasse, Des êtres réjouis dans la force et la grâce,

Nés de con corps adulte, ornent tes jours sereins.

Un air rouge et vibrant, semé de feux intimes,

Sur tes roides hauteurs dont nul n’a vu les cimes, Nourrit avec excès de larges floraisons,

De grands lis pleins d’odeurs et de phosphorescences, Les longs fûts des palmiers aux salubres essences,

Et des gerbes de dards exhalant leurs poisons.

Des îles en leurs lits de récents madrépores,

Vierges, sous le vent frais plein de baisers sonores, Conçoivent les doux fruits des continents lointains.

De grands oiseaux guerriers s’assemblent, race antique, Dans les sombres vapeurs de ton ciel magnétique,

Sous les cratères noirs de tes volcans éteints.

Et des guetteurs, du haut des roches caverneuses, Lourds, velus, déployant leurs ailes membraneuses ; De nocturnes regards éclairent les granits :

Ils veillent, attendant que l’aire obscure dorme;

Ils vont se laisser choir, et sous leur masse énorme

Lentement étouffer les couples dans les nids.

Vénus, 6 grande mère aux entrailles brülantes, Mère des animaux avides et des plantes,

Tout ce que tu contiens de divine chaleur Dans un fécond travail a gonflé tes mamelles, En allaitant, Vénus, tes nourrissons, tu mêles

Largement en leur sang la joie et la douleur.

Mais lorsqu’après tes nuits, tes sombres nuits sans lune, Derrière l’Océan qui gémit sur la dune,

Immense et près de toi se lève le soleil,

Est-il, pour réfléchir ton ciel qui s’illumine,

Un regard où reluit la tristesse divine,

Un regard anxieux et fier, au mien pareil?

Nourris-tu des vivants de qui l’âme profonde

Te contient tout entier dans elle-même, Ô monde!

Et qui sont ta vertu, ta splendeur et tes dieux» N’as-tu pas enfanté des rois, frères des hommes,

Qui, superbes, hardis, pensifs, tels que nous sommes, Seuls portent haut leur front et regardent les cieux?

Ces princes, nos égaux, recherchent-ils les causes,

La raison et la fin, la nature des choses?

Quels désirs, quels espoirs gonflent leurs cœurs puissants Ont-ils, promptes sans cesse à verser les dictames, Des mères et des sœurs belles comme nos femmes, Triomphe de la vie et délices des sens?

6a LES POEMES DOREÉS.

Oh! les meilleurs d’entre eux, dans Ia nuit solitaire, Levant leur front blanchi d’un reflet de la terre,

Ont souvent médité les travaux de nos jours.

Connaître pour aimer, telle est la loi de l’être;

Et, dans leur mâle ardeur d’étreindre et de connaître,

Ils ont jusqu’à la terre étendu leurs amours.

L'esprit cherche l'esprit dans l'étoile prochaine;

Et, jetant dans l’espace une mystique chaîne,

Eux en nous, nous en eux, nous nous glorifions.

Tant il est naturel de sortir de soi-même,

Tant nous portons au cœur le besoin qu’on nous aime, Tant notre âme de feu jette loin ses rayons.

LCA MORT

Si la vierge vers toi jette sous les ramures Le rire par sa mère à ses lèvres appris, Si, tiède dans son corps dont elle sait le prix,

Le désir a gonflé ses formes demi-mûres ;

Le soir, dans la forêt pleine de frais murmures, Si, méditant d’unir vos chairs et vos esprits, Vous mêlez, de sang jeune et de baisers fleuris,

Vos lèvres, en jouant, teintes du suc des müres,

64 LES POEMES DOREÉS.

Si le besoin d'aimer vous caresse et vous mord, Amants, c’est que déjà plane sur vous la Mort : Son aiguillon fait seul d’un couple un dieu qui crée.

Le sein d’un immortel ne saurait s’embraser.

Louez, vierges ; amants, louez la mort sacrée,

Puisque vous lui devez l'ivresse du baiser!

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