LE BASILIC
Un jour qu’elle peignait sa lourde chevelure, Derrière le vitrail lamé de plomb, Gemma
Vit passer un enfant beau comme elle, et l’aima Si fort qu’elle en sentit au cœur une brûlure.
Parce qu'Amour n’épargne à nul aimé d’aimer,
À peu de jours de là, ces deux fleurs de Sicile, Ces tendres jouvenceaux, au corps fier et gracile, Se livraient l’un à l’autre et se laissaient charmer.
À l'heure où les ruisseaux fument autour des plaines, On les a vus tous deux qui revenaient du bois, Faisant sonner leurs noms au cristal de leurs voix,
L'un sur l’autre penchés et mêlant leurs haleines.
Maintenant, dans la salle ouverte sur la mer, O sœur du joaillier, brune Siciliennè, ” Tu pleures! Jeune fille, une rosée ancienne
Déjà sous tes beaux yeux creuse un sillage amer.
Tout le jour, à travers les arcades mauresques,. ‘ Tu sembles regarder le golfe au loin bleuir, Ou bien tu suis des yeux, aveé un long soüpir,
Les cavaliers frôlant l'or et l’azur des fresques.
Le front sur-le vicrail aux losanges de plomb, Gemma, :le long des nuits tu veilles dans là fièvre : Pour étouffer tes cris, tés dents ‘rhordent-la lèvre ‘ Où mit tant de: baîsers le: doux jeune homme blond.
SU UULE BASILIC, * 119
De ton péché comimis savourant lamertume; ET Est-ce que, dans ta ‘chair et ton sang apaisés or a Par la jeune fraicheur de vos premiérs baisers, : : Le salutaire éclat du repentir ‘s'allume ©:
Non, tu ne‘pleures point ton virgina} trésor; it
, "À en 2e
Nul repentir n’a lui dans ton âme orageuse, Et l'Angelus du soir ne te rend pas songeuse : Ce que cu fis d'amour, tu le ferais encor.
Ton amant est parti sans dague, sans épéé, Léger, et méditant un prompt retour” vêrs toi, Et voici qu’il n’est pas revenu. C’ est pourquoi Tu veilles si dolente'et de larmes trempée.
Il riait, et ton frère était ; joyeux aussi
Quand, le jour de Saint-Jean, tous deux, au son des cléches, Sont allés lestemenc boire aux sources des rôches. — Ton frère est revenu seul et plein de souci.
Son silence, son front qui jaunit et se froïsse, Et les fauves lueurs de ses yeux de gerfaur, Ont glacé tout le sang de ton cœur. Il te faut, Muette près de lui, dévorer ton angoisse.
Dors, fille au cœur gentil! grande amoureuse, dors! Et sous tes longs cils clos éteins un peu tes larmes : Tu ne sais composer ni philtres noirs, ni charmes Pour parler aux absents ou réveiller les morts.
Dans la paix du sommeil, Gemma, descends et plonge : Entre ceux dont Amour fit une seule chair
I! subsiste un lien mystérieux et cher
Qui les unit, malgré la mort, de songe en songe.
Tu dors! Celui sur qui tu suspendais tes vœux,
Le vois-tu devant toi, blême, la lèvre verte,
Les habits en lambeaux et la poitrine ouverte?
La terre sépulcrale offense ses cheveux.