‹ Les poëmes dorésChapitre 31 sur 31 · PA 2: L · texte numérisé non relu

PA 2: L

Mais le maître imagier qui, d’une couche austère, Peignait ce simulacre, à genoux et priant, Moine, y savaic souffler la paix du monastère.

Sous les pas des dañseurs on voit l'enfer béañe, Le branle d’un squelette et d’un vif sur un gouffre;

C'est bien affreux, mais moins pourtant que le néant.

On croit en regardant qu’on avale du soufre... Et c’est-pitié: de. voir s’abimer. sans retour : ... ° : . Sous la chair qui.se tord la pauvre âme qui-souffre. ..

Oui, mais dans certe image étalée au grand jour, On sent communier en Dieu toute âme humaine,

On sent encor la foi, l'espérance et l'amour.

C'est là, c’est cet amour triste qui rassérène ; Les mourants sont pensifs, mais ne se plaignent pas,

Et la troupe est crès-douce à la Mort qui la mène.

On se tient en bon ordre et l’on marche aù tampas; : Une musique un.peu faible et presque câline ; : Marque discrétement et dolemment le pas. :.: :: |

Un squelette est debout: pinçant la mandoline, ‘ Et, commeun amoureux, sous: son large chapeau Cache son front de vieil ivoire qu’il incline; :

Son compagnon applique un rustique pipeau- - Contre ses belles dents blanches et toutes nues, Ou des os de sa main frappe un disque de peau.

Un squelette de femme aux mines ingénues Eveille de ses doigts les touches d’un clavier, - Comme sainte Cécile assise sur les nues.

Cet orchestre si doux ne saurait convier Les vivants au Sabbat, et, pour mener la ronde,

Satan aurait vraiment bien tort de l’envier.

C’est que Dieu, voyez-vous, tient encor le vieux monde. Voici venir d’abord le Pape et l'Empereur, Et tout le peuple suit dans une paix profondè.

Car le Baron à foi, comme le Laboureur, En couc ce qu’ont chanté David et la Sibyllé. Leur marche est sûre : ils vont illuminés d’horreur.

Mais la Vierge s’éronne, et, quand d’un bras habile Le squelette lui prend la taille en amoureux, Un frisson fait bondir sa belle chair nubile,

Puis, les cils clos, aux bras du danseur aux yeux creux, Elle exhale des mots charmants d’épithalame, Car elle est fiancée au Christ, le divin preux.

Le Chevalier errant trouve une étrange dame.

Sur ses côtes à jour pend, comme sur un gril, Un reste noir de peau qui fut un sein de femme.

Mais il songe avoir vu dans un bois, en avril, Une belle duchesse avec sa haquenée;

Il compte la revoir au ciel. Ainsi soit-il!

Le Page, dont la joue est uné fleur fanée, Va dansant vers l’enfer en un ferme maintien,

Car il sait clairement que sa dame est damnée.

L’Aveugle besacier ne danserait pas bien, Mais, sans souffler, la Mort, en discrète personne,

Coupe tout doucement la corde de son chien.

En suivant à tâtons quelque grelot qui sonne, L’Aveupgle s’en va seul tout droit changer de nuit,

Non sans avoir beaucoup juré. Dieu lui pardonne!

Il ferme ainsi le bal habilement conduit; Et tous, porteurs de sceptre et traîneurs de rapière,

S’en sont allés dormir sans révolte ec sans bruit :

Ils comptent bien qu’un jour le lévrier de pierre, Sous leurs rigides pieds couché fidèlement, Saura se réveiller et lécher leur paupière.

Ils savent que les noirs clairons du Jugement, Qu'on entendra sonner sur chaque sépulture, Agiteront leurs os d’un grand tressaillement ;

Et que la Mort stupide et la pâle Nature Verront surgir alors sur les tombeaux ouverts

Le corps ressuscité de toute créature.

La chair des fils d’Adam sera reprise aux vers; La Mort mourra : la faim détruira l’affamée,

Lorsque l’'Eternité prendra tout l’univers.

Et, mélés aux martyrs, belle et candide armée, Les époux reverront, ceinte d’un nimbe d’or, Dans les longs plis du lin passer la bien-aimée.

Mais les couples dont l’Ange aura brisé l'essor, Sur la berge où le souffre ardent roule en grands fleuves,

Oui, ceux-là souffriront : donc ils vivront encor!

Les tragiques amants et les sanglantes veuves, Vaoltigeant enlacés dans leur cercle de fer,

Soupireront sans fin des paroles très-neuves, Oh!-bienheureux ceux-là qui croyaient à l'Enfer.

Octobre 1869.

L'ADIEU

J’entrai jusques au fond d’une église, le soir

Du jour triste où le prêtre étend un voile noir

Sur les images d’or de ce bois salutaire

Où vint s’offrir au ciel la rançon de la terre. :

Un diacre en blanc surplis veillait son Dieu mort, seul, Courbé devant l’autel que couvrait un linceul.

C'était le vendredi de la Semaine sainte,

Et les femmes glissaient dans la lugubre enceinte.

Sur les frissons de soie et les bruits argentins Roulaient les voix de l’orgue*etles versets latins.

Or, je vis celle-là qui tient ma destinée.

Elle était à genoux, mollement inclinée ; :

Son front se renversait au poids des cheveux lourds, Ses mains longues pendaient sur les plis du velours, Et les lampes tremblaient dans la nef ténébreuse Sur la belle pâleur de sa joue un peu creuse.

Je fus d’abord surpris de la voir en ce lieu,

Car elle était bien loin de vivre selon Dieu.

J'étais à son côté, frôlant sa jupe sombre.

Mais rien ne l’avertit de ce qu'était cette ombre,

Et ceci me frappa que, dans ses grands yeux clairs, Je n'avais jamais vu de si brillants éclairs, Je n’avais jamais vu de larmes si brülantes, ° Ni de regards si beaux, ni d’extases si lentes, T'ant un heureux lien de célestes effrois L’attachait au Dieu pâle étendu sur la croix, Tant sa narine ouverte à la divine haleine

S’enivrait de l’encens dont l’église était pleine!

Que l’âme de la femme est prompte à s’embraser!

— Sa bouche était en fleur comme pour uri baiser,

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Son être palpitait d’une invisible étreinte.

C’est pourquoi je fus pris de tristesse et de crainte : Je vis que désormais ce cœur m'était fermé

Ec qu’il se repentait de m'avoir trop aimé;

Que ce sein inondé par la Grâce féconde

Se haussait du dégoût des choses de ce monde. Alors, pleurant sur moi, je reconnus, pensif,

Que tu m'avais repris cette femme, à beau Juif,

Roi, dont l’épine a ceint la chevelure rousse!

Ton âme était profonde et ta voix était douce; Les femmes t’écoutaient parler au bord des puits, Les femmes parfumaient tes cheveux; et depuis Elles ont allumé sur ton front l’auréole,

Dieu de la vierge sage et de a vierge folle!

C’est écrit : pour jamais toi seul achéveras

Les plus belles amours qu’on essaye en nos bras; Toute femme qui pleure est déjà ton épouse; Tous les cheveux mordus sous notre dent jalouse S’en iront à leur tour essuyer tes pieds nus;

Dégageant de nos bras leurs flancs mal retenus,

Jusqu'à la fin des temps toutes nos Magdelèines Verseront à tes pieds leurs urnes encor pleines. Christ! elle a délaissé mon âme pour ton ciel,

Et c’est pour te prier que sa bouche est de miel!

Adieu! coupe sacrée où je ne dois plus boire,

Rose mystique éclose au crucifix d'ivoire!

Février 1866.

L'ombre versait au flanc des monts sa paix bénie,

Le chemin était bleu, le feuillage était noir,

Et les palmiers tremblaient d’amour au vent du soir. Celle de Magdala pleurait dans Béthanie.

Elle avait sous ses pieds la pourpre des coussins ; Le grand épervier d’or des femmes étrangères Agrafait sur son front les étoffes légères ;

La myrrhe tiédissait dans l’ombre de ses seins;

Sur la haute terrasse assise solitaire, Par la nuit indulgente, à l’heure des aveux, Elle laissait rouler dans l’or de ses cheveux

Des perles, doux spectacle aux amants de la terre.

Les palmes des palmiers et les voiles de Tyr Sur son front embrasé versaient des fraîcheurs vaines; Elle sentait courir ces flammes dans les veines,

Qu’au marbre des bassins l’eau ne peut alentir ;

Ses doigts, où les parfums des jeunes chevelures Avaient laissé leur âme et s’exhalaient encor Autour du scarabée et des talismans d’or, Gardaient des souvenirs pareils à des brûlures.

Or, elle haïssait ce corps qui lui fut cher;

Tous les baisers reçus lui revenaient aux lèvres Avec l’âcre saveur des dégoûts et des fièvres : Magdeleine étaic triste et souffrait dans sa chair ;

Et ses lèvres, ainsi qu’une grenade müre, Entr’ouvrant leur rubis sous la fraîcheur du ciel, L’abeille des regrets y mit son âcre miel,

Et le vent qui passait recueillit ce murmure :

« J'avais soif, et j'ai ceint mon front d’amour fleuri; J’ai pris la bonne part des choses de ce monde, Et cependant, mon Dieu, ma tristesse est profonde,

Et voici que mon cœur est comme un puits cari!

« Mon âmé est comparable à la citerne vide Sur qui le chamelier ne penche plus son front; Et l’amour des meilleurs d’entre ceux qui mourront

Est tombé goutte à goutte au fond du gouffre avide.

« Je n’ai bu que la soif aux lèvres des amants : Ils sont faits de limon tous les fils de la mère ; La fleur de leurs baiïsers laisse une cendre amère,

L’étreinte de leurs bras est un choc d’ossements.

« Je brisais malgré moi l'argile de leur chaîne, Seigneur ! Seigneur! ce qui n’est plus ne fut jamais! Leurs souvenirs étaient des morts que j’embaumais

Et qui n’exhalaient plus qu’à peine un peu de haine

« Et je criais, voyant mon espoir achevé :

« Pleureuses, allumez l’encens devant ma porte,

« Apprêtez un drap d’or : la Magdeleine est morte, « Car étant la Chercheuse elle n’a pas trouvé! »

« Et j’ouvrais de nouveau mes bras comme des palmes; J’étendais mes bras nus tout parfumés d’amour, Pour qu’une âme vivante y vint dormir un jour,

Et je rêvais encor les vastes amours calmes!

« Le Silence entendit ma voix, qui soupirait

Disant : « La petle dort dans le secret des ondes ;

« Or, je veux me baigner dans des amours profondes « Comme tes belles eaux, lac de Génésareth!

« Que votre chaste haleine à mon souffle se mêle, « Tranquilles nénufars, afin que le baiser « Que sur le front élu ma lèvre ira poser,

« Calme comme la mort, soit infini comme elle! »

« Telle je soupirais au bord du lac natal, | Mais sur mes flancs blessés une mauvaise flamme, Rebelle, dévorait ma chair avec mon âme,

Et voici que je meurs sur mon lit de santal.

« Pourtant, j’accepte encor la part de Magdeleine : J'avais choisi l’amour et j’avais eu raison.

Comme Marthe, ma sœur, qui garda la maison,

Je n’aurai point pesé la farine ou la laine;

« La jarre, au ventre lourd d’olives ou de vin, Dans les soins du cellier n’aura point clos ma vie; Mais ma part, je le sais, ne peut m'être ravie,

Et je l’emporterai dans l’inconnu divin! »

LA

Elle dit : le reflet des choses éternelles L'illumina d’horreur et d’épouvantement.

Alors elle se cut et pleura longuement :

Une âme flottait vague au fand de-ses prunelles.

Or Jésus, celui-là qui chassait le Démon Et qui, $’étant assis au bord de Ia fontaine, But dans l’urne de grès de la Samaritaine,

Soupait ce même soir au logis de Simon.

Vers ce foyer, ce toit fumant entre les branches, Magdeleine tendit, humble, ses belles mains,

Et l’on aurait pu voir des pensers plus qu'humains Rayonner sur son front comme des lueurs blanches;

On ne sait quoi de pur embellit sa beauté ;

Ses regards au ciel bleu-creusaient un clair sillage, Et ses longs cils mouillés étaient comme un feuillage Dans du soleil, après la pluie, un jour d’été |

Celle de Magdala sourit dans Béthanie.

Elle alla vers Jésus qu’on a nommé le Christ, Ec parfuma ses pieds ainsi qu’il est écrit.

Et la terre connut la tendresse infinie.

Août 1869.

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