‹ Les poëmes dorésChapitre 8 sur 31 · LES SAPINS · texte numérisé non relu

LES SAPINS

On entend l’Océan heurter les promontoires ;

De lunaires clartés blémissent le ravin

Où l’homme perdu, seul, épars, se cherche en vain; Le vent du nord, sonnant dans les frondaisons noires, Sur les choses sans forme épand l’effroi divin.

Paisibles habitants, aux lentes destinées, :

Les grands sapins, pleins d’ombre et d’agrestes senteurs, De leurs sommets aigus couronnent les hauteurs; Leurs branches, sans fléchir vers le gouffre inclinées

Ù 8 D Tristes, semblent porter d’iniques pesanteurs.

Ils n'ont point de ramure aux nids hospitalière, Ils ne sont pas fleuris d'oiseaux et de soleil,

Îls ne sentent jamais rire le jour vermeil,

Et, peuple enveloppé dans la nuit familière,

Sur la terre, autour d’eux, pèse un muet sommeil.

La vie, unique bien et part de toute chose, Divine volupté des êtres, don des fleurs, :

Seule source de joie et trésor de douleurs, Sous leur rigide écorce est cependant enclose Et répand dans leur corps ses secrètes chaleurs.

Ils vivent. Dans la brume et la neige et le givre, Sous l'assaut coutumier des orageux hivers, Leurs veines sourdement animent leurs bras verts, Et suscitent en eux cette gloire de vivre

Dont le charme puissant exalce l’univers.

...LES SAPINS. : : a.

Pour la fraîcheur du sol d’où leur pied blane s'élève, Pour les vents glacials, dont les tourbillons sourds Font à peine bouger leurs bras épais et lourds,

Et pour l'air, leurpâture, avec la vive séye, Coulent dans tout leur sein d’insensibles amours.

En souvenir de l’âge où leurs aïeux antiques, D'un givre séculaire étreints rigidement,.

Respiraient les frimas, seuls, sur Pescarpement Des glaciers où roulaient des flots granitiques, L'hiver les réjouit dans l’engourdissement.

Mais quand l'air tiédira leurs ténèbres profondes, - Ils ne sentiront pas leur être ranimé

Multiplier sa vie, au doux soleil de mai,

En de divines fleurs d’elles-mêmes fécondes, Portant chacune un fruit dans son sein parfumé.

Leurs flancs s’épuiseront à former pour les brises Ces nuages perdus et de nouveaux encor,

En qui s’envoleront leurs esprits, blond crésor, Afin qu’en ‘la forèc les ovules éprises Tressaillent sous un grain de la poussière d’or. :

Ce fut jadis ainsi que la fleur maternelle Les conçut au frisson d’un veit mystérieux ; C’est ainsi qu’à leur tour, pères laborieux, Ils livrent largement à la brise infidèle

La vie, immortel don des antiques aieux.

Car l’ancêtre premier dont ils ont reçu l’être Prit sur la terre avare, en des âges lointains, Une rude nature et de mornes destins;

Et les sapins, encor semblables à l’ancêtre, Éternisent en eux les vieux mondes éteints.

Décembre 187.

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