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UNE VIEILLE CHANSON

C'est Tété, Tair est pur, & chaque arbre, en silence, Dans un parc embaumé lentement se balance Sous la brise, & la voix sonore de l'oiseau Retentit dans l'espace & l'ombre. Le jet d'eau S'élance, monte en gerbe & retombe en poussière Qui brunit un côté de la vasque de pierre.

Les massifs sont carrés & le sable est bruyant Sous les pas de celui qui vient en souriant : C'est notre roi Henri, cherchant sa Gabrielle; C'est un auteur, ému de la chanson nouvelle Qu'il vient de composer... Il attend le retour De sa mie. Jl s'assied ou marche tour à tour; Il est impatient de k voir. Sa pensée D'un juste orgueil enfin est désormais bercée... Il songe à ce couplet qu'écrivit en entier- Sur la vitre, à Chambord, le roi 'François premier :

(( Souvent femme varie, (( Bien fol est qui s'y fie.

(( Une femme , 'souvent , « Est une plume au vent *. »

« Ah! disait-il, François, avec ta grande épée Tu ne m'effrayais pas; mais quand, l'âme trompée,

1 . Henri IV fait ici un anachronisme. Les deux derniers vers ont été ajoutés par Victor Hugo dans le Roi s'amuse.

Tu traças sur la vitre un si charmant refrain ,

Qui n'est pas autre chose, après tout, qu'un quatrain.

Je te portais envie... A chacun sa faiblesse;

A ma cour, dans mes camps, je l'entendais sans cesse.

Il me semblait parfois qu'on le faisait exprès.

Quoi dire?... Il fallait bien me taire. Je souffrais.

Je souffrais d'autant plus que c'était ridicule.

Mais, maintenant, je suis devenu ton émule!

C'était un beau fleuron que ces quatre vers-là.

Et ta muse, 6 François! pour mon dam les perla.

J''ai donc mon chant aussi ! poursuivait Henri quatre ;

Ils disent que je. sais aimer, boire & me battre...

Ils diront bien aussi : chanter! Mort-Dieu! François, '

Tu m'empêchas, la^nuit, de dormir bien des fois!

Je ne m'explique pas un tel enfantillage ;

Mais on a sa folie en tout temps, à tout âge.

C'était plus fort que moi; j'aurais, pour un quatrain,

Donné, comme l'on dit, l'un des doigts de ma main.

Mais j'ai fait un couplet, ventre-saint-gris! qui compte!

François a quatre vers, j'en ai huit à mon compte.

Comme au second couplet, je ne peux parvenir;

Je m'en tiens là. J'entends Gabrielle venir...

(Il chante.)

Charmante Gabrielle!

Percé de mille dards.

Quand la gloire m'appelle Sous les drapeaux de Mars ; Cruelle départie!...

Malheureux jour!

Que ne suis-je sans vie.

Ou sans amour... »

Elle s'était blottie, &, comme une gazelle.

S'élança, redisant : <( Charmante Gabrielle!

Oh! que vien&-je d'entendre, & que chantez-vous là? Quel poëte, Henriot, peut avoir fait cela?

Redites-moi ce chant, que je trouve admirable. Comme Ton est heureux d'avoir talent semblable ! Et cet air! oh! cet air si ravissant aussi... Moii roi , recommencez , asseyez-vous ici ; Venez, mon ménestrel, sur ce banc de verdure, Je n'ai rien entendu de plus doux, je vous jure! Je vous reconnais bien, mais... non pas autant moi. Est-ce que je suis donc si charmante? 6 mon roi! >)

A son sourire, alors comme un sourire d'ange, Henri disait en lui : « Jamais femme ne change ! »

C'est depuis ce jour-là que nous vint, je le croi, Le dicton populaire : Etre heureux comme un roi.

Jamais les bataillons, ou les bruits de ferrailles

Des escadrons poudreux, revenant des batailles,

Et le drapeau de France, à la noble blancheur.

Se déployant au loin, flamboyant» & vainqueur, ,

Pour entrer dans les murs des provinces conquises.

Aux retentissements des cloches des églises

Et des clairons bruyants, ne touchèrent son cœur

Comme cette louange & ce succès d'auteur !

Est-il bonheur plus grand que plaire à qui vous aime ,

Avet une œuvre d'art, splendide pour soi-même?

Henri quatre, éperdu, près d'elle s'approchant. Nomma tout bas l'auteur, & répéta son chant.

Il venait de finir ; la note fugitive

Vibrait encor dans l'air. Elle lui dit, pensive:

« Mon Dieu ! comme je t'aime ! & pour moi quel malheur

Si je mourais, Henri!... car j'ai trop de bonheur...

Est-ce que vous allez vous remettre en campagne.

Et guerroyer encor contre ceux de l'Espagne?

J'ai le pressentiment que si vous courez sus...

Eh bien! mon Henriot... je ne vous verrai plus.

— Allons, bon! maintenant, te voici tout en larmes! Au diable la chanson, le départ & les armes!

Ah! maudits Espagnols, si je vous tiens. Un jour.

Il vous cuira d'avoir fait pleurer mon amour.

Ne t'inquiète pas. Si dans ma Picardie

Ils osaient s'avancer, tudieu! la mélodie

Qu'ils chanteraient par là!... Mais ils n'y viendront pas.

Allons, pleureuse enfant, donnez-moi votre bras.

Essuyez vos yeux bleus , & sur vos lèvres roses

Les sourires viendront en parlant d'autres choses.

Ah! j'ai fait lin beau coup! disait le pauvre Henri.

— Je ne suis qu'une folle, & maintenant je ri... On a, tu le sais bien, des moments de tristesse; Cela ne prouve rien. L'autre jour, à la messe, J'avais le cœur si gros, & je ne sais pourquoi, Que je m'en suis allée en pleurant, ô mon roi!

— Quel est donc ce besoin d'aller chanter les vêpres? C'est bien fait ! — Le mauvais ! — Les cagots sont des lèpres !

— Oh! vilain huguenot! — Moi^ le pape ou Calvin* Ou le prêche ou la messe, hormis toi tout est vain.

— Oh ! comme vous savez faire le bon apôtre ! Puisque tu m'aimes tant, voyons, chante-moi l'autre.

— Quel autre, mon amour? — Mais le second couplet

De ce chant ravissant que vous nous avez fait.

— Si tu veux deux couplets... Oh! qu'à cela ne tienne... • Je n'en ai fait qu'un seul, pour que Ton s'en souvienne Bien plus facilement... &... ce chant limité Vaut mieux... Dans Tart, il faut de la simplicité. Toi, tu veux deux couplets?... cela fera la paire! En aimes-tu mieux trois?... je m'en vais te les faire...

—Si c'est moins bien, pourtant?"— Parbleu ! c'est aussi sûr, Que la grenade est rouge ou le ciel bleu d'azur. »

Ce ^mauvais pas franchi, près de perdre sa gloire, Henri, dès ce moment, pour garder la victoire, Comme un désespéré redoublant son effort.

Finit par la convaincre & lui prouver son tort.

Une femme est toujours de l'avis de qui l'aime. Elle voulut ce chant tel qu'il était, quand même. Henri le lui redit avec plus d'âme encor, Et la brise emporta leurs baisers pour accord.

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