IL NEIGE
Je me souviens d'une chanson Que j'entendais, petic garçon,
Loin du collège ; La chanson finissait ainsi :
// pleut là-bas^ il neige ici.
Il neige y il neige!
Des champs jusques à l'horizon Se voyaient de notre maison
En coin de rue ; Et les galopins d'alentour De tous côtés s'y rendaient pour
Notre revue.
Lieu connu de tous les gamins,
Par monts, par vaux & par chemins,
Sans perdre haleine Nous parcourions en liberté , Pendant l'hiver, pendant l'été,
L'immense plaine...
L'immense plaine de Monceaux,.
Où se livraient & nos assauts
Et nos batailles ; Et là, partagés en deux camps, Les horions étaient fréquents
Par représailles.
Tous insoucieux sacripants, Ou bandits de cinq à six ans,
Pillant les choses.
Chez nos parents épouvantés Nous rentrions déchiquetés
Et lèvres roses...
Nos vestes étaient en lambeaux.
Quant aux mouchoirs, pour les drapeaux
Servant sans cesse.
Nous n'en avions que rarement.
La manche attestait le moment
De la détresse...
Les carottes & les navets.
Les betteraves, les panais.
Les choux eux-mêmes Semblaient appartenir à tous.
Les gardes couraient après nous ,
Tas de bohèmes.
Rien ne causait glus de terreurs A nos bandes de maraudeurs
Que cette fille Du nom de la mère Camus!
Elle avait bien cent ans & plus.
Et sa béquille
Dont elle se servait souvent Pour nous poursuivre sous le vent Dans cette plaine.
.Où, prés de son chaiime pelé, Surgissait un arbre isolé Et noir d'ébérie.
La pauvre vieille était toujours Victime de nos méchants tours,
Et sa chaumière, Par nos bandes de polissons Était couverte des tessons
De la bruyère.
Pour les loques, jeu négligé, Alors tout cuivre était pigé.
Mis dans la poche.
Nous arrachions tout, les boutons Des portes & des pantalons ,
Pour la pigoche.
Quand nous trouvions , à la Saint-Jean , Une paillasse dans un champ ,
Quelle trouvaille !
Comme autant de petits démons.
Nos cris fendaient Tair , & nos bonds
Le feu de paille.
De sa neige lorsque Thiver , La nuit, couvrait le gazon vert,
Comme en Norvège, Dès Taube c'était fête au champ ; Et j'entendais alors ce chant :
// neige . il neige!
Quand au bout d'un manche à balais
Le drapeau des Batignollais ,
Race étrangère, Osait briller sur l'horizon , Ceux de Monceaux, avec raison
S'armaient en guerre.
Nos ennemis étaient nombreux...
Montmartre marchait avec eux '
Pour la bataille ; Les plus grands rangés les premiers.
Et les plus petits les derniers.
Selon la taille.
Mais les plus redoutés de tous, Ceux de Pologne étaient pour nous.
Premiers zouaves!
Ils ne faisaient pas de quartier.
Et poursuivaient, jusqu'au dernier,'
Poltrons ou braves.
Les tas de neige s'amassaient Et nos luttes recommençaient ;
C'était un siège Dont nous sortions toujours vainqueurs ; Et nous rentrions aux clameurs :
// neige ^ il neige!
Sans rancune, francs compagnons Dont j'ai souvent reçu des gnons,,.
Dieu nous protège!
Vainqueurs ou vaincus, ou tous deux, C'est maintenant sur nos cheveux
Qu'il neige, neige!
VEPREE.
Il est au- seuil de ma porte
Un tilleul de deux cents ans.
Qu'il a vu passer de gens!
Mais nous passons tous; qu'importe?
Son ombrage hospitalier
S'étend sur moi, tonnelier. •
C'est à mon tour! La journée
Ou la tâche terminée ,
Sous, cet arbre je m'assois
Jusqu'à minuit quelquefois.
Après souper tout se range; On referme le buffet.
Ma femme a si vite fait, Surtout pendant la vendange, Où, durant cette saison, La joie est à la maison.
Chacun et chacune apporte Son siège devant la porte.
On cause, on rit, il faut voir!
Jusqu'à l'heure du bonsoir.
Etendu sur une chaise
Dont le dossier touche au mur,
Moi^ quand le jour est obscur, Me balançant à mon aise , Humant Tairtout en rêvant, Je fume ma pipe au vent.
Puis l'amitié sous la treille Vient vider une bouteille ; Une bouteille ou bien deux...
On trinque et Ton est heureux !
Ces temps sont des temps de fêtes Pour nos pays à raisins.
On voit passer les voisins.
Avec chevaux & charrettes , Portant, du matin au soir, Les vendanges au pressoir.
Vivent, vivent les automnes Qui me font vendre mes tonnes!
Cette fois, j'ai gagné plus De trois cent cinquante écus !
De ma maison sur la route Je veux faire un paradis!
J'embellirai^ mon logis.
Oui; tant pis, coûte que coûte!
O ma treille de muscats! « Voici -maintenant le cas De rattacher ton -treillage Pour soutenir ton feuillage.
Et d'avoir, prés des jasmins.
Une cabane à lapins. *
Je vais, pour ma femme Hélène (J'ai là mon argent tout prêt),
Acheter, mais en secret, Un beau japon de futaine, Rouge comme un cabaret.
Elle aura son blanc bonnet Bordé de fine denteLe...
Ha! je veux ma femme belle Pour ma fête, après-demain.
Mon patron , c'est saint Firmin !
Il faut une veste neuve A Jacquot, mon fils. C'est lui Qui deviendrait son appui , Si demain elle était veuve...
La tristesse en mon cerveau Se perche comme un corbeau :
Lorsque la nature est sombre, Toute chose porte une ombre...
Eh! c'est l'effet de la nuit, L'église sonne minuit !
Bonsoir, tilleul de ma porte , Ami du seuil des hiaisons.
Toi qui vis tant de saison»!
Où sont les gens de ma sorte , Abrités jadis par toi?...
Tu n'en sais pas plus que moi.
Ah! bah! pour tous est la chance!
J'espère en la Providence.
La cigale chante encor...
Rentrons , tout*le monde dort !
TREPIGNETTE.
Ai-je aimé cette fillette !
Ce petit diable mignon Dont le nom était Ninette.
Je l'appelais Trépignette, Trépignette ou Trépignon.
Trépignette était colère Et trépignait sans raisoris , Faisant des bonds de panthère ; Ou douce de caractère, Pour cacher ses trahisons.
Trépignette aimait la danse , Mais d*un amour sans égal.
Pour trépigner en cadence La valse ou la contredanse, C'était la reine d'un bal. .
Comme une petite chatte Montrant la griffe toujours (Ma joue en porte une date)...
Ou gentiment faisant patte, Faisant patte de velours;
S'il lui passait par la tête.
De sortir ou de rester.
De suivre ou non quelque fête.
C'était un cas de tempête Que de vouloir résister !
Moi, par habitude prise, Pour que tout lui parût bien.
Je n'agissais qu'à sa guise.
A son air d'être soumise Je n'ai jamais compris rien.
Tout amant croit à sa belle, Je n'y croyais pas ainsi.
Nulle n'était moins fidèle.
Mais hélas! nulle autre qu'elle N'était plus charmante aussi.
Cette petite coquette Avec ses pieds si Qiignons Me faisait tourner la tête. . .
Ah! petite Trépignetce, J'avais bien des compagnons!...