‹ Les poésiesChapitre 98 sur 133 · A THEOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

A THEOPHILE GAUTIER

Gautier, ami des chats, plus que lord Byron même,

Je t'envoie un croquis , un motif de poëme ,

Une étude de chat. On n'en flit pas assez.

Les autres animaux de mode sont passés ,

Ou passeront. Les chats obtenant ta tendresse ,

J'ai donc fait un croquis de chat à ton adresse.

Je préfère les chiens : c'est motif à débats ;

Mais laissons là les chiens, puisqu'il s'agit de chats.

Par malheur , mon modèle étant comme une masse , Je n'ai, tu comprendras, pu lui donner la grâce, Les traits fins, déliés, les griflfes de vautour Des chattes & des chats qui composent ta cour D'amis félins aux crocs blancs, à la gueule rose. Il s'agissait de lui ; c'était tout autre chose ! Mais il ne manquait pas de charmes après tout ; Peut-être il te plaira; qui sait? chacun son goût.

Ses yeux étaient vert-pomme & ses manières douces , Sa fourrure était blanche avec des taches rousses ; Sa voix vibrait ainsi que vibre le rouet ; Il portait haut la queue en sorte de plumet.

On l'admiraic aussi pour ses longues moustaches.

Il eue été plus beau tout blanc qu'avec des caches ; Néanmoins, potelé, rebondi, bien léché, Jamais d'une souris ne s'étant approché.

Il mangeait des oiseaux vivants que sa maîtresse Achetait tout exprés au sortir de la messe.

Et, prenant aussitôt la forme d'un chameau.

Il ronronnait prés d'elle en frottant son museau. Puisqu'on allait pour lui tous les jours à la chasse, Vivant en grand seigneur que nul soin ne tracasse, Il était fort heureux, remplaçait un bichon ^ Et semblait, en marchant, un énorme manchon.

Bien loin de ressembler à ces chats de gouttières, Tigres apprivoisés qu'on voit chez les portières , Qui sont fiers, valeureux, lestes, sournois, pillards Et rôdeurs à l'affût de tout, enfin gaillards Portés à chaque instant à quelque gourmandise ; Pleins d'immoralité, malgré que l'on en dise , Dont les cris enfantins sont d'affreux chants d'amours, Des libertins la nuit & des voleurs toujours; Chez lui les passions ne faisaient jamais rage. C'était un chat très... doux; on l'avait rendu sage Dès sa plus tendre enfance. Il n'avait conservé Qu'un appétit friand, avec soin cultivé.

S'il perdait en amour, il regagnait en graisse ! Il semblait fatigué même de sa paresse.

Il était ignorant, n'ayant pas fréquenté Les autres chats. L'hôtel en était peu hanté. D'ailleurs c'était un chat qui n'aimait pas les rusores; Il était d'Angora, pays des chats illustres; Et ses goûts distingués, tu le comprendras bien. Empêchaient ses rapports avec des chats de rien.

Voici son aventure. Un jour que par mégarde '

L'huis était enti-'ouvert, notre chat se hasarde

Jusque sur le palier. C'était dans le printemps.

Ne s'inquiétant pas de l'espace de temps

Que le laquais mettrait à refermer la porte,

Il monta l'escalier jusques au haut. De sorte

Que, se plaisant beaucoup dans ces endroits déserts,

Il errait, agité de sentiments divers.

De par-ci, de par-là, flairant chaque encoignure:

Quand une chatte grise', à mutine figure.

Contemplant ce gros chat jusqu'alors inconnu,

Sentit naître un caprice en son cœur prévenu.

Un doux miaulement, tout charmant d'indolence.

Troubla des corridors l'accoutumé silence.

Le noble chat, surpris de cette tendre voix, Sentit battre son cœur pour la première fois. Je dis : battre son cœur... Je me trompe peut-être: C'était le sentiment de ce qu'on veut connaître; Comme une incertitude, un trouble, qui pourtant Emeut d'abord, entraîne, enfin pousse en avant.

Il marcha prudemment vers une humble fenêtre, Où, s'élançant d'un bond, il put voir apparaître. Assise décemment, dans sa simplicité, La chatte, regardant avec obliquité.*

C'était une coquette à nuBe autre pareille, Qui, tout en minaudant, faisait la sourde oreille Aux propos hasardés du manchon blanc & roux , Mais sans cesser pourtant de faire les yeux doux. Si bien qu'entreprenant plus que l'on n'eût pu crqire. L'outrecuidant, certain d'obtenir la victoire.

S*élança plein d'ardeur... Quand un affreux matou Dont c'était la maîtresse & qui guettait le coup , Fondit traîtreusement sur ce gras adversaire Et le précipita du toit^ sans commentaire.

Il tomba dans la cour... & c'était un fier saut! Mais ce fut un bonheur pour lui que cet assaut. Hé! cela se comprend... S'il perdit la victoire, La chatte ne sut pas ce qu'il fallait en croire !

Il en esc dont le sort arrête à temps les pas.

Son honneur fut sauvé, mais ses pattes, non pas.

Il tomba rudement du haut de la gouttière

Pour un quart d'heure au plus d'humeur aventurière.

Ne sois 4)as attristé : le gros chat n'est pas mort. Sans aucun doute il fut un peu froissé d'abord; Mais avec tous les soins de sa bonne maîtresse Qui l'aimait, je t'ai dit, jusques à la faiblesse, Il se remit bientôt. Je l'ai vu l'autre jour. Il vit tranquillement, guéri de tout amour.

La dame attribua sa funeste aventure A son peu d'habitude à courir la toiture.

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