L'ASILE
Frère, s'il vous survient quelque douleur profonde, Si la maîtresse en qui votre avenir se fonde, Un soir, nue et farouche et les cheveux épars. Se rhabille à la hâte en s' écriant : Je pars ! Et si, malgré vos pleurs de rage, elle vous laisse Seul comme un chien perdu qui traîne encor sa laisse Et hurle sous le ciel épouvante des nuits, O cher désespéré, pour guérir vos ennuis, N'allez pas décrocher de cette panoplie Un poignard dont la lame étincelante plie;
65 Pbilowéht.
Gardez-vous d'acheter à quelque charlatan I
Une drogue et de dire à votre âme : Va-t'en !
Comme un lâche qui craint de subir sa torture.
Allons ! prends la besace et boucle ta ceinture
Et pars ! Inaperçu, de nuit, comme un voleur,
Il faut cherclîcr quelque désert où ta douleur
Ait son affinité secrète qui l'apaise,
Où, lorsque le matin colore la falaise.
Se reflète, parmi les flots du gouffre amer,
Un ciel profond et bleu comme une belle mer 1
Je sais une maison sinistre, inhabitée.
Malgré l'effarement de la longue nuitée. Les mendiants douteux cachés dans les blés mûrs Ne tentèrent jamais d'escalader ses murs. Un lion dont la pluie a décrépi le buste Veille dans la ramée éparsc d'un arbuste, Et, morne, sur le seuil, la niche de vieux bois Qiîi n'a point oublié l'hôtesse aux doux abois Accueille tristement les chiennes vagabondas. Maladif, à travers les herbes moribondes. Le bluet où l'aurore attache un diamant Se courbe vers le sol mélancoliquement.
Les nids abandonnés sous la brique des frises Ne mêlent plus de voix à la chanson des brises; Sous les saules pendants comme des oripeaux. Dans la nuit d'un cloaque infâme, les crapauds
Philomèîa. 67
S'cpouvantent au bruit de la feuille qui tombe;
Et c'est une maison triste comme une tombe.
O calme! ni hameau ni chaumière ;\ Tentour;
Point d'église gothique avec sa vieille tour
A riiorizon, là-bas, parmi les brumes blanches;
Point de légers moulins aux quatre ailes de planches
Qui semblent deux ramiers jaloux se poursuivant
Eperdus dans le vol circulaire du vent ;
Rien que la lande égale à la mer sans rivages,
Où, rampante parmi les bruyères sauvages,
La grande louve hurle horriblement la fiiim ;
Rien que la mer pareille à la plaine sans fin,
La mer échevelée, aux fracas métalliques 1
Et les rondes, la nuit, des bêtes fiunéliques
Poussent dans le désert des cris d'agonisants,
Et le flot qui se rue à l'assaut des brisants
Avec le râle affreux d'un monstre qui suffoque,
Roule suant et lourd comme un ventre de phoque!
Si ton cœur se déclare et fuit la guérison. C'est là qu'il faut aller, mon frère. La maison N'a plus de maître, et nul n'a refermé l'entrée Depuis q.ij l'hôte ancien, dont l'âme est délivrée, Y reçut un passant formidable, la mort !
Oh! c'est un souvenir qui jamais ne démord.
68 Philoiiiéla.
D'avoir en son réduit lusrubre vu cet hôte !
Le désespoir avait courbé sa taille haute;
Hâve, le front ridé comme le front d'un vieux,
Le blasphème à la bouche et les pleurs dans les yeux,
Il parcourait sans fin la salle ruinée,
Et, parfois, accroupi devant la cheminée,
Il consumait les jours et les nuits sans sommeil,
Ne sachant si c'était la lune ou le soleil
Qui luisait à travers les fenêtres mal jointes,
Et, quand sifflait la bise aux fouets armés de pointes,
Oubliant, sous le poids de son rêve engourdi.
De jeter une bûche au landier refroidi 1
A cette heure la place est libre : va la prendre ! Et moi-même, le front déshonoré de cendre. Les pieds nus, comme sont les pèlerins, un jour J'apporterai mon cœur meurtri par une amour Fatale, dans la paix de cette solitude. Je laisserai s'abattre enfin mon attitude Orgueilleuse, et, pareille à quelque horrible fleur, Tu t'épanouiras dans l'ombre, ô ma douleur! Au milieu de la nuit et des silences graves, Tu pousseras ton noir branchage sans entraves! Tes racines toujours plus avant dans ma chair S'enfonceront ainsi que des vrilles de fer. Et mon sang, et mon sang les gonflera de sèves 1 Tant qu'à la fin, hanté d'inexprimables rêves,
Phihmèla, 6g
Pâli sous ton étreinte, ivre de tes parfums, Je m'endorme à côté de mes espoirs défunts.,. Car je t'aime à jamais, ô douleur, ô farouche Amoureuse ! et j'unis mes lèvres à ta bouche. Par toi Tâme s'exhale en cris mélodieux. Et les désespérés sont semblî^blcs ^qîç dienj; !
Sonnets
tji Théodore de Banville
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