LA VOIX
Oh 1 je meurs.
SNOnilA
Il s'est tu.
Son chet tombe, ressaute, et roule par secousses, Lutte, accroche ses poils aux ronces, mord les mousses. Lapidé d'un torrent de pierres qui le suit^ Et tandis qu'il emporte aux gouffres dans la nuit La suprême clameur qu'un prompt silence abrège. Le tronc décapité saigne en haut sur la neige ! Réjouis-toi, mon sein I tu ne serviras plus De couche humiliée au lourd dormeur perclus. Il est mort, son baiser stérile, aux lèvres blanches ! Et mes flancs fécondés élargiront mes hanches.
ht Soleil de Minuit 17
Fiers de porter, vivace et rappant de grands coups,
Un mâle, où revivra le beau tueur de loups I
Chaud du meurtre de l'autre, il vient, le nouveau maitrc :
Il voit ses champs de neige où ses rennes vont paître ;
Il enjambe sa douve, il tire le barreau
De sa porte. Salut, mon Agnar I — C'est Snorro !
sNonno
Femme ! ce jour fut bon pour le pêcheur des côtes.
HlfORRA
Qui donc jeta son râle aux solitudes nautes ?
AMORRO
Mon panier s'est rompu, mais la proie est dedans 1 Ah I ah 1 le chei barbu, le morse aux longues dents. Croyait fuir le harpon qu'une corde ramène ; J'ai hissé par son cou la bête à face humaine! Maintenant, mon vieux chien m'a léché sur le seuil ; Je m'assieds sous mon toit ; l'âtre me fait accueil ; j'ai chaud ; je vois tes yeux pleins de ton âme Iranche ; Et Snorro, satisfait, rit dans sa barbe blanche.
«XOIIRA
Quand le pétrel se plaint dans l'espace endormi Parfois l'écho trompé croît qu'un homme a gémi.
SNORRO
Levé d'orge et de miel, le suc brun de la baie Fait que l'oeil se rallume et que le cœur s'égaie ;
i8 Lt Soleil de Minuit
Je viderai vingt fois k tasse de bouleau 1
L'antique hiver transmue en glace toute Tcau
Pour qu'aux liqueurs de feu Thomme garde ses lèvres .
Verse, femme I le vin m'emplit de jeunes fièvres
Et son Rot répandu brunit mes poils grisons.
On compte mal les ans dans le Nord sans saisons,
Comme on voit peu les plis d'une mare dormante.
Et le sang n'est pas vieux qui dans mon cœur fermente !
Tu t'abuses, vieillard glacé, dans la boisson.
AMonno Le violent geyser couve sous un glaçon !
R2COIIRA
L'âge a pétrifié l'eau vive et le bitume.
sxoiino
Non,temnie aux yeux plus chauds cent fois que de coutume Et sache qu'en buvant j'ai formé le dessein De semer cette nuit nu race' dans ton sein.
sxonnA La louve concevra, mais d'un loup plein de force.
sxontio Parfois un rameau vert sort d'une vieille écorce!
Li Soleil de Minuit 19
SNOnilA
Dors plus loin ton sommeil par Tivresse épaissi.
Pourquoi Snorra, ce soir, m'est-elle rude ainsi ?
Veut-elle qu*on la prie et qu*on la complimente?
Toi qui lus d*un vieillard la compagne clémente,
Comme la polémoine au flanc du glacier dur
Pour parfumer la neige ouvre sa fleur d*azur ;
Gardienne au cœur zélé des celliers économes,
Qpi fermes ton vadmel aux yeux des jeunes hommes,
Et n'ouvres point Toreille à leurs propos hardis,
Femme 1 un fils te naîtra de moi, je te le dis !
Afin qu'aux jours prochains où, sans regard ni forme.
Il faudra qu'en un lit solitaire je dorme,
Tu baises sur un tront de ta vue ébloui
L'image de l'époux que tu n'as point trahi ;
Et que ('enfant, vivant retour d'une âme absente,
Fidèlement te paie en tendresse innocente
L'amour candide et sûr, beau comme un jour vermeil,
Dont révéra le père en son*obscur sommeil ! .
20 Le SoUil de Minuit
La belle jeune louve amoureuse du mâle Rampe, se tend, dôt Tocil, bâille avec un doux râle. Ils vont bientôt, de faim moins que d*amour grondants. Mordre ensemble une proie où se cherchent les dents. Puis, quand le flanc repu sur le festin se vautre, Tendres, lécher du meurtre aux lèvres l'un de l'autre.
Mais le loup, renversant la gorge, arquant les reins^ Voit le soleil ! L'horreur lui rebrousse les crins. Et, cramponné de l'ongle au sol gelé qui craque. Il hurle longuement à la vermeille flaque 1
Lt Soleil de Minuit 21
Brusque, il s'enfuit. Le vent ne le précède point. Ses bonds roulent. Colère où la terreur se joint, Il se mord, en claquant des dents dans les morsures. Il fuit toujours. L*abime a des profondeurs sûres : Il y plonge, farouche, et plonge plus avant. Il se plait dans la neige et dans le sombre vent. Quand repèse sur lui Tépais brouillard polaire, Il ne sait plus pourquoi sa fuite s'accélère; Oubliant Torbe atroce, à vif dans le ciel froid, Il s'arrête, apaisé, se tourne, — et le revoit !
La rougeur en ruisseau jusques \ lui serpente Comme s'il eût laissé tout son sang sur la pente.
Fou de peur, il jaiUit et tente les lieux hauts !
Ses vingt ongles de fer grincent sur les ressauts
De la glace, et ses dents mordent les neiges dures.
Les pointes d'un torrent gelé par les froidures
Lui déchirent les flancs et ne l'arrêtent pas.
Il s'amasse, ou s'allonge, il fait de petits pas
Ou de grands bonds, et quand, noir fardeau qui se hisse.
Il surmonte la cime au loin dominatrice,
L'écarlate rondeur règne en fiice de lui !
Alors, il geint d'angoisse.
Où donc n'a-t-il pas fui ?
22 Le^ Soleil de Minuit
Dans la neige. Des crocs, des griffes et du ventre
Il défonce le sol où sa lorme obscure entre.
La dure blandieur casse, ou, sous la chaleur, fond.
Il creuse encore. Autour du trou déjà profond
S'élève en bords épais la neige qu'il déplace.
Mais la fouille dénude une paroi de glace !
Et la bête, devant Tiuattendu miroir,
Se pétrifie en la stupeur de toujours voir.
Comme un disque de chairs pourpre autour des vertèbres
Le soleil de minuit saigner dans les ténèbres!
Lt SoUil de Minuit 23
s Nom-. A
Pendant que plein d'un songe où rit un nouvcau-nê Ronfle du lourd vieillard le sommeil aviné, J'ai déserté la couche et IVanchi les clôtures, Cherchant Tami des loups, le jeune homme aux mains pures Sans doute, en un lieu calme, il est couché, dormant, Ou bien prend son épieu, loin du ter, prudemment.
24 Li Soleil de Minuit
Et du manche dressé sur qui pèse une pierre, Subtil, prépare un piège à la loutre guerrière. Ou, de fils de bouleau qu^ils croise et noue entre eux. Trame une orte embûche aux blaireaux dangereux.
AGNAR
Emporte-moi, tourmente ! ouvre-toi, londrière !
HNOUHA
Écoute, homme qui fuis.
AUNAR
Femme hideuse, arrière Le lièvre même attend quand nul ne le poursuit.
ACNAIX
Le cou sans tôtc règne au milieu de la nuit !
SNonnA
La peur de Taction a causé ta démence.
AONAn.
L'épi rouge est sorti de ta noire semence :
J'ai trappe le vieil homme au détour du chemin !
^ SNORRA
Le vieil homme en son lit s'éveillera demain.
Lt Soleil de Minuit 25
AGNAIi
Sa vie à mes doigts gèle, et, par caillots, s*arréte I
SNORRA
Tu les trempas au ventre ouvert de quelque bête.
AONAK
Ce fut dans le silence un long gémissement 1
SJfORliA
Le pétrel a râlé dans l'espace dormant.
AGNAR
Elle a roulé, la tête à chevelure blanche !
8NORRA Parfois tombe, ressaute, et roule l'avalanche.
AOMAR
La pâle pente est rose au loin sous le ciel noir !
8N0RRA Le soleil s'est levé sur les neiges, ce soir.
AONAR
Tu peux voir l'homme mort si tu tournes la roche !
SNORRA
J'ai vu l'homme vivant, tout à l'heure, et trop proche.
26 Li Soleil de Minuit
AONAIX
Tu mens : je Tai tué !
.sxoiinA
Ris quand je te croirai.
AONAR
Tué ! tué l — liens, vois !
sxoniiA
Epouvante ! Il dit vrai.
Oh ! Torbe large et plein qui dégorge un flot rouge ! Pour ne le point revoir, vif encore et qui bouge, Que n'as-tu, Idche Agnar, de tes doigts furieux, Hors de leuis trous creusés fait jaillir tes deux yeux !
sNonnA
Donc, les morts sont vivants. La mort est une porte Qui reste entrebâillée afin que Ton ressorte. Hache de Tassassin, assaille Thonimc ! abats Sa tête sur ses pieds, son bras après son bras. Comme lait la cognée au sapin qu'elle émonde, Que le tronc reste en haut, festin de Taigle immonde. Et que le crâne roule au fond du creux ravin, Le mort, calme, se dresse après le meurtre vain, Rattache ses deux bras, sans se hâter, rajuste Sa tête dans le val ramassée, à son buste. Rentre au logis, d*un pas ni trop lent ni trop prompt. Donne le gai bonsoir, baise sa femme au front,
Lt Soleil lie Mimiit 2j
Parle, écoute un récit dont il rit ou se fâche, N'en fait point de Tabîme effrayant qui le lâche ! Et s'endort, souriant, les yeux clos ù demi, Comme s'il n'était pas pour toujours endormi. L'étroit sépulcre même où le ver les travaille Ne retient pas des morts la sourde relevaille. L'être, sous les granits entassés, vains fardeaux Que disjoint la poussée horrible de son dos, Reprend son crâne aux rats, ses os à la belette. Et, rassemblant sa chair autour de son squelette. Sans que l'odeur attire à son toit le corbeau, Vient coucher dans son lit, étant las du tombeau !
AON A II
C'est une étrange foi qui succède i ton doute.
Je parle à ce rusé cadavre qui m'écoute !
J'ai dit vrai, n'est-ce pas, vieux Snorro ? n'est-ce pas
Que le mari posthume a dormi dans mes bras,
Et qu'instruit dans la mort des trahisons vivantes.
Tu vins, homme ! vouant aux justes épouvantes
L'épouse instigatrice et l'amant égorgeur,
Dans mon ventre adiiltère enfanter ton vengeur !
28 Le Soleil de Minuit
Alors, dans le minuit plein d'un vent de colère, S'empourpre horriblement le grand caillot solaire Explosion haineuse, il crève, éclaboussant Toute rimmensité des ténèbres, de sang 1 Et sous lui sanglotante, une large coulée, Mare sur les plateaux, gave dans la vallée, Précipite aux bas-fonds sou flot torrentiel, Q;ii Tejaillit, geyser de pourpre, vers le ciel I
Le. Soleil de Minuit 29
Sans bornes se répand l'effusion vermeille.
Sous la brume aux vapeurs des massacres pareille^
Les glaciers sont de grands miroirs érubescents ;
Tic'de comme un linceul sur des meurtres récents
La neige en ses grands plis, sanglante, se dilate.
L'île déroule au loin son désert d'écarlate
Q^e prolonge la morne et rouge inclinaison
Des glaces de la mer vers le rose horizon,
Et, doublant l'incarnat sans fin de l'étendue,
La nuée, en glaçons de rubis suspendue.
Semble une mer de sang figé, qui planerait !
Vers la haute blessure, un loup hurle, en arrêt ;
Et la femelle, folle et mordant ses entrailles.
Détestable berceau de proches funérailles.
Va, revient, court, veut fuir le grand carnage épars ;
Mais toujours plus sanglant s'étend de toutes parts
Sous les frissons vermeils du brouillard qui s'effraie.
Le deuil rouge, éclairé par une énorme plaie I
Il cessa de couler, pourtant, le hideux flux. L'homme était-il vengé ? L'astre ne saigna plus.
Du levant au ponant, des protondeurs au faîte, Sous le ciel rassombri la blancheur s'est refaite ; Certes^ aux jours marques pour ses retours fréquents. L'astre polaire, au loin, sur d'anciens volcansy
30 Le Soleil dt Minuit
Se lève, mais spectral et pdle, et, sans colère, Dessillant dans la brume un œil crépusculaire. Sous la lividité du minuit persistant, L'ile blafarde, au loin solitaire, s*étend, Jusqu*d ce que les nefs de Tantique pilote. Dans Torageux chaos où leur désastre flotte, Rompant Tancre scellée au roc des vieux destins. Marquent, Thomme étant mort sous les soleils éteints. Le terme pour ce globe et ses vides demeures De rimmémoriale antiquité des heures.
Ipiprimt cht^ %A. Lanirr, 14, rue Sepiirr, à Paris,
Les Poésies de Catulle Mendès
'J^uvelU Ediiiott Augmentée de soixante -douze Pocmes inédits
i-ormi:nt skpt volumi-.s :
Plnlotmla.
Sérétiades. — Pnmlc.
* Soirs moroses,
* Contes épiques.
* Hcspérus.
Intermède,
* I^ Soleil de minuit.
PRIX Dl CHAQUK VOLUMI. : i FR.
Chaque volume est précède d'une Note bibliographique indiquant les précédentes éditions de Touvrage et les Poèmes noaveioK dont il est augmenté.
Les titres marqués ci-dessus d'un astérisque sont ceux des volumes dcj.i parus.
Il est tire, de chaque VDÎumc, cinquante exemplaires «ur p^ipicr du Japon (prix : % fi.)
linfTiun J<ii{ ».■/. L.iutcr, l.f, rue Sfi^mti , •> 7'w»;.».