LA MUSE
Allons, va, ce ne sera rien;
On peut toujours revivre au bien.
N'as-tu pas dans ta chambre encore
Ce viel instrument nomméluth,
Acheté devant l'Institut,
Dont tu pinçais à ton aurore?
Le vers entretient la santé; Reviens, je te ferai du thé.
Les vents ne seront plus contraires; Reviens! on revient de pltts loin.
Ne t'a-t-on pas gardé ton coin Parmi tes milliers de confrères?...
J E suis venu voir le Saint-Père
(A qui Dieu fasse un sort prospère !'
En son éternelle cité.
Eternelle est une manière
Audacieuse et routinière
De déguiser la vérité;
Car, chaque jour, tombe et s'égrène Une pierre de chaque arène, Un chapiteau de chaque fût; Et c'est une grande tristesse Que devoir sur tant de vieillesse S'acharner la mort à l'atfût.
Mais, Français que tout émerveille, Prêtant aux cloches mon oreille, Prêtant aux débris mes regards, Je marche à travers les décombres Augustes et les grandes ombres Que projettent les grands Césars.
Ainsi j'ai vu le Colisée (Colosseum)^ enceinte usée Par la lune et par tous les vents; Mais, quoique effrayant et sublime, Il laisse entiers Arles et Nîme; J'en suis fâche pour les savants.
Le Capitole, — nobles joies, — Illustré par un troupeau d'oies; Le Vatican, hautain palais, Plein de tableaux et plein de gardes, De marbres et de hallebardes; J'ai tout vu, comme Rabelais.
Le fort Saint-Ange avec le Tibre, Qui rime si bien avec libre; Le Panthéon, froid monument; Le Forum, où l'on joue aux quilles; Le Transtevère et ses guenilles; J'ai tout vu, comme Saint-Amand.
J'ai surpris la Rome coquette, Les beaux officiers en conquête, Dont le cœur n'a jamais pâti; Les fillettes suivant leurs traces, Et les prêtres prenant des glaces; J'ai tout vu, comme Dupaty.
Flâneur qu'un espoir accompagne, J'ai rasé la place d'Espagne, Le soir, comme Casanova.
Des fontaines où l'eau savonne
J'ai ii sur la place Navone.
Voyageur, sait-on où l'on va? v
On va, passant que l'art talonne, De maint arc à mainte colonne, Du (jhetto sinistre et rouillé Au Corso rempli de boutiques (Où j'aimerais mieux des portiques) Qui n'est qu'un Strand ensoleille.
Par malheur, des hôtelleries
J'ai subi les taquineries,
— Il faut se faire une vertu ! —
Et des Anglaises économes,
A leur dîner buvant des gommes,
J'ai souffert le contact pointu.
Des garçons en cravates blanches M'ont servi, par piteuses tranches, Des filets séchés ou cuisants, Et des breuvages sans vergogne Qui, sous le titre de bourgogne, N'ont que résultats malfaisants.
Mais c'est peu de chose; il me reste,
Malgré cette note funeste.
Un éblouissement réel.
Avec les yeux de Pirancse
J'ai vu la Rome de Farnèse,
Et la Rome de Raphaël.
Railler tes imposants vestiges, O Rome! cité des prodiges,
27b LA SEMAINK SAINTE A ROME
Ce serait un crime inconnu!
J'habiterais un mois encore Tes murs que la splendeur décore, Que je n'aurais encor rien vu.
Je le sais; aussi je me borne.
Ville à la» fois riante et morne, A voir et ton Pape et ton Roi, Ton Humbert et ton Léon treize.
Etrange et profonde antithèse, Vivant côte à côte chez toi!
Pape et roi ! bustes de iaïence !
Pour qui rêvent une alliance Tant de poétiques esprits I Les deux figures qu'on renomme, Et qui font aftiuer dans Rome Des milliers d'étrangers surpris!
Avril i88i. Rome, auberge Costanzi.
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