‹ Les poésies complètes de Charles MonseletChapitre 14 sur 179 · ODE A L'IVRESSE · texte numérisé non relu

ODE A L'IVRESSE

JvRESSE chaude et forte A qui j'ouvre ma porte Les jours de désespoir, Ivresse, viens ce soir!

Viens, éclate et flamboie !

Ivresse, sois ma joie !

• Apaise à flots pressants La soif de tous mes sens !

Viens, nous irons, ma chère.

Voir sous le réverbère Les ivrognes ronflants Et rouges de vins blancs ;

Et ces fakirs des halles.

Qui rêvent sur les dalles D'un cabaret impur, Les veux fixés au mur.

Or)E A L IVRESSE D I

Sur le seuil des tavernes, Trébuchants, les yeux ternes, Ta bouche me dira Hoffmann et Lantara.

Quelle forme enchantée, Courtisane protée, Quel costume impromptu Pour moi vctiras-tu ':

Auras-tu robe blanche, Col étroit, lourde hanche, Et, Champagne engageant, f-a couronne d'argent:

Seras-tu la coquine Et svelte médocquine, Qu'on boit à petit feu, Fille de Richelieu ?

Ou la Flamande épaisse, Honneur de la kermesse.

Dont Brauwer le fripon Tracasse le jupon?

Terrible ou caressante, Pâlie ou rougissante, Au diable l'embarras !

Viens comme tu voudras.

Viens, pourvu que je voie, Vieille fille de joie,

52 ODE A l'ivresse

Étinceler encor L'eau-de-vie aux yeux J'or,

Sans voile, sans agrafe, Toute nue, en carafe, Eclair emprisonné Sous le cristal orné !

Viens, je suis ton poète 1 Avant que je te jette Mes bras autour du cou, Va mettre le verrou.

Est-ce que tu me boudes?

Pose là tes deux coudes, Et, pendant que je bois, Parle-moi d'autrefois.

Te souvient-il, drôlesse, De ma grande tristesse, Et des pleurs insensés Que nous avons versés?

Heures trop tôt flambées!

Grosses larmes tombées !

Fureurs sous les balcons !

Délires sans flacons!

Bah! si je vous regrette, C'est peut-être en poète, Et peut-être ai-je tort l.)e croire mon cœur mort.

ODE A l'ivrksse 53

L'amour! je le retrouve, Chaud comme sang de louve, Au fond du verre ardent Qui grince sous ma dent ! ^

Mettre, ô folle merveille!

Des baisers en bouteille, Ht, comme une liqueur, Boire à longs traits son cœur

Aussi bien, ma maîtresse, C'est toi, toi seul. Ivresse!

Et, dans tes bras de feu, A tout j'ai dit adieu.

Viens, les coupes sont prêtes, Madère des tempêtes !

Toi, gin qui fais les fous, Et vin à quatre sous!

• Viens, il me faut la lutte Sous la table en culbute, Tous deux à bras-le-corps, Et les yeux en dehors !

Les bouteilles qu'on casse, Les chaises que ramasse Le timide hôtelier Tordant son tablier;

Les coups, et puis la garde Et le sang qu'on regarde

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