‹ Les poésies complètes de Charles MonseletChapitre 4 sur 179 · I.K MKDOC I · texte numérisé non relu

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Le danseur infernal les brise sans les voir, La grappe aux longs bras nus comme un serpentsauiille La boisson turbulente ccume, — tourne, — brille, Et s'égoutte en chantant au fond du réservoir!

On n'avait pas encore atteint ces jours d'octobre Où de bruit et d'éclat la terre se fait sobre.

La chaleur était grande. Au lit de l'occident Le soleil retrempait son disque fécondant, Fier encor, rejetant son manteau par derrière Sur le seuil, où reluit une pourpre dernière, — Tête sans diadème et lente à s'effacer; — Tandis que, dans un coin du ciel lourd de l'automne, L'autre roi réveillé, qui murmure et qui tonne, La foudre se rangeait pour le laisser passer! La prairie arrêtait ses herbes ondoyantes ; Immobiles, sans bruit, les vagues haletantes Brûlaient et flamboyaient à ses derniers rayons; Et la vallée aussi, d'arbres échelonnée, Et de rouges vapeurs comblée et couronnée, Dressait ses peupliers en muets bataillons; — Si qu'un vent étourdi les fouettant de ses ailes Jaillissaient aussitôt des milliers d'étincelles!

Et le soir s'abaissait. Par la plaine et les monts. Sous les cieux imprégnés d'une couleur orange.

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Il courait en tous lieux une harmonie étrange, De ces ranz inconnus et doux que nous aimons. C'étaient des bêlements, des sifflets, des clochettes, C'étaient des angélus, des grillons, des musettes, Une hymne sainte et grave, un bruit sévère et lent : C'était le bruit que fait le jour en s'en allant.

Tout dans le fond du parc, et parmi la grande herbe. Ils allaient à pas lents, joyeux, — heureux déjà: Elle les yeux baissés, lui le regard superbe, Comme si rien d'amer n'avait passé par là. Des bonheurs d'autrefois ils renouaient la gerbe.

Comme on se séparait, Lucien saisit soudain

Une main qu'on laissa reposer dans sa main.

Et puis dit, d'un accent que le regard achève :

« Ce soir, près de Veste}^... i » Nicette avait frémi;

Sa blanche main s'était retirée à demi,

Et, son œil s'entr'ouvrant comme au milieu d'un rêve.

Elle le regarda. Lucien la salua,

Et d'un air Don Juan à grands pas s'éloigna.

Plus tard, si vous eussiez suivi la sombre allée Vers la pointe du bourg, au fond de la vallée. Vous eussiez vu sans doute une ancienne maison. Noirâtre sous le lierre et de chênes voilée; Une croix de Saint-Jean orne son vieux blason; Elle est haute et bardée en style de prison. On la dirait déserte. Une seule croisée Derrière s'ouvre un peu, petite, treillissée,

1 Estey, petite rivière, terme du pavs.

Des vases sur le bord, penchant sur un bassin. On entendait alors le son d'un clavecin. Nicette alla livrer sa tète rose et chaude Au vent de la croisée, et, le front dans les doigts. Elle regarda fuir les horizons étroits.

Un ver luisant dardait sa flamme d'émeraudc: Un linot réveillé chantait, fermant les yeux; Les feuilles bruissaient, les ronces endormies S'agitaient comme au pas sourd des biches amies. Sous ces parfums d'amour sa tête s'inclina, — Quand huit fois lentement la pendule sonna... Elle eut peur et trembla. La fenêtre fermée, Elle prit sa mantille et se mit à genoux. Dans un brun cadre d'or la Vierge bien-aimée Épanchait sur son front son regard le plus doux.

« Vierge, faut-il aller ce soir au rendez-vous ? »

Sous les sombres tilleuls j'ai vu passer Nicette. Elle marchait sans bruit et semblait inquiète. On eût dit que ses pas l'effrayaient, et souvent Elle se détournait pour écouter le vent.

C'était près de l'étang où se mire, étonnée, La lune dans les joncs de vapeurs couronnée, Et qui semble flotter, — fantastique tableau, — Allongée et plissée h chaque rond de l'eau.

l8 LE MÉDOC

L'heure du rendez-vous était pourtant venue.

Nicette ressentait une peine inconnue,

Et disait fréquemment, cherchant à contenir

Le trouble de son cœur : « Comme il tarde à venir! »

Puis elle s'asseyait au bord d'un banc de pierre; Et, sa main s'en prenant à des touffes de lierre, Elle les effeuillait, et d'un pied agité Les enterrait au fond du gazon argenté.

Lucien n'arrivait pas. « O mon Dieu ! disait-elle, « D'où vient que mon front brûle et que ma foi chancelle « Patience! sans doute il n'est pas assez tard. « Il ignore le mal que me fait son retard. »

Elle essayait alors de chasser sa tristesse. La nuit versait partout une limpide ivresse, Et les plantes ouvraient à son tiède baiser Leur sein d'or où la mouche aime à se reposer.

« C'est étrange pourtant », pensait la jeune fille, Dont un tressaillement soulevait la mantille; u La campagne est ce soir si douce à l'entretien, u Cette nuit est si belle et rayonne si bien !

c< C'est qu'il ne m'aime plus; et je suis effacée u De son cœur à présent comme de sa pensée. (• Notre amour a duré notre enfance, c'est tout; M Le ciel n'a pas voulu m'entendre jusqu'au bout. »>

Et Nicette penchait, entre ses mains voilée, Sa jeune tête pâle et toute débouclée.

La brise s'en jouait et courait par moment Sous les sombres tilleuls harmonieusement.

Déjà, bande joyeuse! au bas de la vallée, Les vendangeurs dansaient sous la treille éloilée. Mais, traversant les prés, la danse et la chanson Expiraient auprès d'elle ainsi qu'un faible son.

Pourtant, la pauvre enfant, elle espérait sans cesse. Comme des diamants tombés dans l'herbe épaisse. Ses pleurs longtemps tenus se répandaient tout bas, — Elle attendait toujours. — Lucien ne venait pas.

C'est qu'à l'heure où, cédant à sa pensée indigne. Il accourait vers elle en traversant la vigne, Un remords généreux, au détour du chemin, Comme un ange du ciel l'avait pris par la main.

Tout à coup, du milieu de son insouciance, S'éleva contre lui sa jeune conscience; Et, dans la nuit sereine, il se sentit broncher Lorsqu'il se demanda ce qu'il allait chercher.

Alors il reporta ses regards en arrière; Sa jeunesse à son cœur remonta tout entière, Et, retrouvant soudain son amour d'autrefois, Il s'enfuit en cachant sa tête entre ses doigts.

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vri

Un petit cabinet, — nu, — blanc; — une croisée

Ouverte, — un lourd rideau tout trempé de rosée ;

Devant un noir pupitre un jeune homme, — c'est tout.

Au dehors la campagne, et le calme partout.

Il écrit. Un rayon égaré s'éparpille

Dans un coin du plancher dont la poudre scintille:

Une brise suave agite l'air tiédi

Qu'emplit de son bourdon un frelon étourdi.

L'angélus argentin tinte au fond du village;

Dans un arbre, — à côté, — les oiseaux font tapage.

Il écrit. Son front clair est à demi penché. Comme fait un poète à son livre attaché. C'est Lucien; il écrit une lettre à Nicelte, Une lettre d'excuse et d'amour, ainsi faite : Il faut me pardonner, Nicette. Vois-tu bien, Au rendez-vous d'hier comme j'allais me rendre, Une voix, qui priait, à moi s'est fait entendre. Sais-tu? c'était la voix de ton ange gardien, < Je n'ai pu résister. C'est parce que je t'aime Que je suis, ce soir-là, revenu sur mes pas; Cela te semble étrange, et peu croyable même, i Nicette; mais un jour tu me pardonneras.

Ce n'est pas tout, non plus. Ton front égal encore Qu'ont rarement terni de soucieux instants,

« S'éclaire aux blancs rayons d'une durable aurore;

« Dans ta jeune pensée il est toujours printemps.

u Néanmoins, tu n'es plus une enfant, ma Nicette.

« La beauté de la femme en tes traits se reflète,

« Et celui qui te voit, beau lis épanoui,

u S'arrête, et bien longtemps te regarde, ébloui.

u Or, moi, je suis jaloux de cette candeur sainte,

« Je veux la préserver de toute sombre atteinte,

« Écarter d'alentour tout symptôme alarmant;

«( Car c'est mon bien, d'ailleurs, et je veux constamment

(( Garder cette beauté sereine et parfumée

u Que te donna le ciel et que tu m'as donnée... »

Lucien s'interrompit. Le vent frais du matin Soulevait le rideau qui voilait sa fenêtre. Les exploits des chasseurs s'entendaient au lointain. Cramponné par dehors, et regardant en traître, Se penchait dans la chambre un liseron mutin.

Il reprit : « Maintenant, il faut plus de réserve » Dans nos mystérieux et tendres rendez-vous, u — Cela me coûtera — pour que Dieu nous conserve « Son indulgent regard qui fait les jours plus doux. « Nicette, il ne faut plus, dans les vastes prairies, « Ainsi que nous faisions, nous égarer le soir; « L'heure est trop dangereuse aux vagues rêveries; « Il ne faut plus aller sur le banc nous asseoir. « Te souvient-il du jour où, sous l'épais ombrage, u Nous marchions côte h côte, en chemin attardés'^ u Nous voyant seuls tous deux, un homme du village « Nous a — se détournant — plusieurs fois regardés. « Cela te fit monter la rougeur au visage.

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« Il ne faut plus rougir, Nicette; et, pour cela, « Il faut être ma femme; or, mon bonheur est là.

« J'ai voulu te parler de la sorte, Nicette;

« J'ai fini. Mon souci, je l'ai dit tout entier,

« Et j'ai laissé tomber mon cœur sur le papier.

» J'ai l'âme maintenant légère et satisfaite;

y C'est le ciel qui m'a fait cette douce leçon.

« A mes yeux, désormais, la nature est plus belle;

w J'entendspasserdansl'air comme un battementd'aile,

« Et l'amour chante en moi sa plus jeune chanson! »

Dans tous les environs la vendange était faite. Du bourg de Valeyrac, ce soir, c'était la fête; Les vendangeurs partaient, on fêtait leur départ. Adieu, paniers; — dansons et chantons sans retard!

On arrivait déjà d'une lieue à la ronde.

Les hommes avaient mis leur belle veste ronde,

Les femmes avaient mis leur plus rouge jupon:

Et, gravement pimpants et la mine essoufflée,

Ils couraient, car déjà derrière la vallée

On entendait le bruit rauque du violon.

Je ne vous dirai pas — à la façon tlamandc — L'enseigne de l'auberge et la folle guirlande

Que l'on avait ce soir appenduc au brandon ; Je ne vous dirai pas les rondes, les quadrilles, Les buveurs accoudés ei }es joueurs de quilles; Je ne vous ferai pas le tour du rigodon.

Ah! parlez-moi plutôt des temps mythologiques

Où le ciel se peuplait de héros et de dieux,

Où le monde passait dans des splendeurs magiques,

Où l'Olympe entr'ouvrait son cycle radieux! —

C'était sur quelque mont solitaire et sauvage,

A l'heure où le soleil déserte le rivage;

On voyait accourir, partis dès le matin,

Les bergers empressés de maint vallon lointain.

Sous l'odorant fardeau des roses d'Idalie

La façade du temple était ensevelie;

Un satyre cornu sculpté sur le fronton,

Aux lèvres un hautbois, riait sous le feston;

Et les nymphes, autour du satyre pressées.

Ployaient sous les raisins leurs têtes renversées.

Est-ce une vision, poète, où sommes-nous? Ardente, l'œil pourpré, la bacchanale antique Se dresse devant moi sous le sacré portique. Voici le sanctuaire et le peuple à genoux!

Évohé! Évohé! quel feu divin m'embrase!

Je sens bouillir mon front sous l'éclair qui le rase; Dans le fond de mon sein je sens gronder ma voix : Le voile de mes yeux se déchire, et je vois!

En marche! promenez devant nous les corbeilles î Que le son des tambours disperse les abeilles I

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Et que l'oiseau qui vient picorer le pépin S'enfuie au vent bruyant de nos branches de pin ! Mêlons à nos cheveux de douces violettes; Musiciens, prenez votre casque d'aigrettes, Et, d'une voix unie au mode lydien, Dites-nous les exploits de Bacchus l'Indien ! Allez, versez le miel de la muse lyrique, Ceignons nos ceinturons et dansons la pyrrhiquel Venez, les Égipans, les Faunes des jardins, Les Satyres barbus avec vos peaux de daims : Venez, les Chèvre-pieds ; accourez, les Bacchides ; Ajustez vos bandeaux, rattachez vos chlamydes; Et dansons ! — Ebranlons sous nos pieds la forêt î Comme déjà le sol tournoie et disparaît ! L'arbre semble alourdi comme un autre Silène ; Brandissons nos roseaux, dansons à perdre haleine I De notre cercle immense, ardent à fendre l'air, Embrassons la forêt de nos anneaux de chair! Tout fuit autour de nous, mon front vibre et ruisselle, Dansons ! — Hécate luit sur les pâles marais, Le vent du soir se lève impétueux et frais; Je vois, je vois là-bas le temple qui chancelle. Dansons! — Et vous, Cinthie, Euphrosine, Aglac, Versez-nous à pleins flots vos brûlantes rasades : Notre patère est vide; encore, mes Thyades 1 Et buvons, et dansons! — Evohé! Evohé!...

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