POEME
JLe pays de Médoc, c'est la verte oasis Qui s'élève au milieu des landes de Gascogne : Elle a des bois épais et des étangs fleuris, Et des nappes de vigne aux sentiers infinis, Belles à réjouir le poète et l'ivrogne.
Elle repose et tremble entre deux vastes eaux ;
L'Océan la dévore, et le fleuve la berce;
La Garonne l'endort au chant de ses roseaux;
De son pied irrité la mer la bouleverse
Et change tous les jours ses dunes en tombeaux.
Le Médoc est charmant, il réjouit la vue : J'aime ses bourgs ombreux dans l'horizon noyés. Ses brouillards du matin et ses bas-fonds rayés, Ses pins toujours tremblants que traverse la nue.
8 LE MEDOC
Ses innombrables ceps qui croissent par milliers, Comme au pays normand font les petits pommiers. L'âge d'or dans son sein a renoué la trame Des anciens jours de paix, de labeur et de foi; Ses clochers ont des sons qui vont remuer l'âme; On y croit aux sorciers, on adore le roi. Ce ne sont, au soleil, que joyeuses familles, Jeunes femmes, enfants, brunes et fortes filles Dans les sillons rougis suivant les chariots; Alertes compagnons aiguillonnant l'allure Des grands bœufs mugissants, qui portent pour parure Des grappes à leur tête en guise de grelots. Ce ne sont tous les jours que danses et délires. Que chansons et refrains s'envolant dans des rires, Un tableau rencontré de Léopold Robert !
C'est le pays fertile. A l'entour le désert.
A l'entour, l'étendue immobile et brûlante,
La terre qui se tait quand la lumière chante.
Le néant qui fait peur à l'âme et peur aux yeux.
A l'entour, la misère et sa nudité pâle;
Le hâve paysan, frileux et souffreteux,
Hissé sur ses grands bois, avec son chien honteux.
Pourchassant en silence un noir troupeau qui râle ;
Le pêcheur dont on voit le pied nu s'essayer
Sur le sable endormi qui peut se réveiller...
Un jour sera, dit-on, où le vieux dieu Neptune
Cessera de briser ses leviers souverains
Et d'ébrécher son sceptre aux cailloux de la dune.
Jadis il a juré, par sa barbe aux longs crins,
Qu'il viendrait engloutir le Mcdoc, h la lune.
Avec tous ses tritons et ses vassaux marins!
LE MKDOC
Près du fleuve gascon, urne aux ondes moqueuses, Entre Dignac, Loirac, Queyrac, Seurac, Civrac, Au milieu des grands crus et des villas fameuses, S'égare en vingt détours le bourg de Valeyrac.
De loin, on le pressent à ses plaines bénies,
A ses oiseaux bavards, à ses poudreux buissons.
A sa blanche fumée aux torsades bleuies.
C'est ce riant hameau que tous nous connaissons :
Les meules de foin vert à l'horizon groupées,
Les vaches, les canards et les petits garçons;
Des charrettes gisant dans un coin, éclopées;
La place aux huit ormeaux; l'église, vis-à-vis,
Où nous avons, enfants, communié jadis;
Le bois, des deux côtés emprisonnant la vue,
Qui penché, sans un bruit, ses massifs noirs et lourds
Et finit au tournant de la maison prévue,
La maison du berceau qui sait nos heureux jours,
Et les jardins déserts où veillent nos amours
On était en automne, et, par une embellie, L'aurore se levait, frissonnante et pâlie; Ses voiles teints de pourpre échappés à ses doigts Balançaient vaguement, comme une large écume. Les coteaux d'Orient endormis dans la brume,
10 LE MEDOC
Et jetaient cent lueurs aux tuiles des vieux toits.
Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe,
Ils allaient à pas lents, l'un sur l'autre appuyés,
Elle les yeux baissés, lui le regard superbe,
A travers la bruyère et les pavots ployés.
Ses blonds cheveux étaient noués à la Diane,
Un lien de velours en dessinait le tour,
Et leurs anneaux tombant sur sa chair diaphane
Ombrageaient son épaule au limpide contour.
Un ruban qui flottait serrait sa taille fine;
Elle avait mis à nu ses petits bras soyeux;
Et, le long du chemin étroit et sinueux,
Passait et repassait la blanche mousseline,
Entre les arbrisseaux, entre les troncs noueux,
Comme une jeune fée à l'œil qui la devine.
Ces deux amants marchaient et se parlaient si bas
Que les lézards peureux ne s'en détournaient pas;
Coquelicots et lis saluaient leur passage; *
Branches de s'agiter; et, du haut du feuillage,
Où d'invisibles nids dérobent leur séjour,
Il leur tombait des chants de bonheur et d'amour!
Mais les parents suivaient. Leur entretien, sans doute. A ce que je suppose, était moins attachant, Car ils parlaient très fort, et, d'instant en instant, Coupaient par les sentiers pour abréger la route. On devinait soudain, à les apercevoir, La mère de Lucien et l'oncle de Nicette : L'une au maintien pieux, toujours vêtue en noir. Veuve encore attrayante et de mine discrète; L'autre, obèse et rougeaud, campagnard enrichi, Façon de Carabas engraissé par l'ennui.
LE MEDOC I I
Ces gens-là possédaient une ancienne futaie,
Séparée autrefois par une vive haie
Où s'épanouissait avril à son retour,
Et par où les enfants s'entrevirent un jour.
Ils étaient bien petits, la haie était bien close;
« Les paroles passaient, mais c'était peu de chose i w .
Maisau printempsprochain, quand lesrayons premiers
Revinrent entrouvrir les fleurs fraîches écloses,
O bonheur! leurs deux fronts gagnèrent les rosiers,
Et leur premier baiser s'échangea dans les roses.
Lucien partit un jour, sa mère l'ordonna : Il allait à Paris terminer ses études; Que de pleurs, de serments, de gages on donna De part et d'autre ! Adieu nos chères solitudes ! Adieu notre Médoc, notre bonheur ancien ! Nos chiffres enlacés sur l'écorce des chênes ! Adieu, jusques au jour des vendanges prochaines! Nicette soupira tous les jours. — Et Lucien...?
Vingt ans, et voir Paris! Fuir la province aimée, Cette vieille nourrice au front doux et songeur; Voir derrière ses pas la porte refermée; Sentir sécher l'adieu sur sa lèvre embaumée. Et s'en aller où va tout enfant voyageur!
I La Fontaine, Pyrame et Thisbé.
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C'est le destin fatal. — Là-bas est la merveille ! Dit une voix trompeuse à qui l'on tend l'oreille.
Lucien connut Paris : et, comme la plupart, Il se laissa gagner par de vaines Chimères, Qui, la perle aux cheveux et la flamme au regard, S'en vinrent le chercher, un matin qu'à l'écart Le souvenir faisait ses heures plus amères. Il ne posa d'abord qu'un pied indifférent Dans ce monde joyeux qui le trouva de glace ; Mais bientôt — je ne sais quel charme l'attirant — Il entra tout entier et demanda sa place.
Et ce fut de ce jour qu'à des épines d'or Il déchira son cœur et perdit la sagesse ; Et qu'à ce sol étroit attachant son essor, Il ne s'occupa plus qu'à vieillir sa jeunesse.
Il connut de ce temps la sottise et les mœurs, Dépouilla désormais ses anciennes humeurs. Les femmes de toujours, les folles Cydalises, Dont les jours ne sont rien qu'un vif enivrement. Salamandres d'amour, de toute flamme éprises, Passèrent près de lui dans leur essaim charmant; Elles ne mettent plus, ainsi que les marquises. Ces mouches sur le front qui faisaient l'œil moqueur Les mouches d'à présent se portent sur le cœur. Ce furent celles-là, Lucien, qui te perdirent, Lorsqu'à ton cou d'enfant elles se suspendirent. Et que, de tes trésors de tendresse amassés, Elles t'eurent tout pris, sans t'avoir dit : Assez î Si bien qu'à la vendange où l'attendait Nicette,
LE MEDOC IJ
Quand s'en revint Lucien, espéré si longtemps, Il n'était plus le même, — ô surprise inquiète ! — Il avait vu Paris, il n'avait plus vingt an?.
rv
Allons, les vendangeurs, la cloche vous appelle î Debout et travaillez! c'est l'heure du réveil; L'horizon, que sillonne une jeune étincelle, S'ouvre comme un cratère et vomit un soleil !
Et tous, dans le hangar où le maître les parque, Comme un bétail grossier sur la paille étendu. Hommes, femmes, enfants, — sans donner une marque De mécontentement, de sommeil suspendu, — . Se lèvent pour gagner le pain qui leur est du. Ce sont des paysans aux formes athlétiques. Taillés sur le patron des montagnards antiques, Avec des nerfs d'acier et des poitrails velus; Un sayon en lambeau couvre à peine leur torse; Leur chair, comme le buffle, est d'une épaisse écorcc, Et sans crainte de l'air ils pourraient aller nus.
Partons, mes vendangeurs, car le coteau ruisselle; Il se dresse éclatant, ses flancs semblent fumer.; Il gémit sous la vigne : on dirait qu'il recèle Une haleine puissante et prompte à s'enflammer. Le cadavre géant de l'antique Cybèle, Qu'au fond du sol ardent va chercher le ravon.
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Se ranime et tressaille; — aux fentes du sillon On croirait voir percer le bout de sa mamelle.
On part, musique en tête. On gravit le coteau, On pose un pied glissant sur le sable qui grince; Puis, à chaque sentier, la troupe se fait mince : Ceux-ci sur le versant, ceux-là sur le plateau S'égarent à loisir parmi les feuilles vertes; La vigne a remué ses branches entrouvertes, Et tous ont disparu comme sous un manteau.
Le bœuf regarde au loin, traînant l'essieu qui crie, Car la charrette est pleine; et j'entends le bouvier Traîner ses sabots lourds sur la terre amollie. Le chien aboie et court; — on arrive au cuvier.
C'est une cave immense, ou plutôt c'est un antre Où le vin en courroux monte au nez dès qu'on entre. Courant des piliers noirs au cintre surbaissé, — Un temple de Bacchus dans le sable enfoncé. — Comme un chœur de Titans, là sont d'énormes cuves Où la liqueur mugit comme dans des étuves. Douze à quinze garçons, du matin jusqu'au soir, Nu-jambes et nu-pieds, dansent dans le pressoir. Une étrange vigueur dans leurs veines circule : On les dirait piqués par une tarentule; Sous leurs talons nerveux, rouges et ruisselants, Dans la mare de bois les grappes s'éparpillent; Les raisins égorgés éclatent et pétillent; Ils courent éperdus, noyés, demi-saignants; Toujours monte et descend la brutale cheville,