‹ Les poésies d'Auguste de ChâtillonChapitre 17 sur 133 · AU NOBLE JEU D'ARC · texte numérisé non relu

AU NOBLE JEU D'ARC

Toujours mon hippogriffe ailé, le Souvenir, Me transporte au passé, plus clair que l'avenir. Si quelqu'un veut me suivre en ce lointain voyage, Il faut qu'il monte en croupe & qu'il prenne courage

C'était un tonnelier, mon brave hôte Gosset.

Un joyeux compagnon, tout le pays le sait.

A Montmorency même il tenait son auberge.

L'auberge de jadis, où la bure & la serge

Avaient droit de cité. C'était rare de voir

Surgir comme un corbeau l'excentrique habit noir.

Il y venait pourtant des gens de toute sorte.

Nul n'aurait dépassé le perron de la porte.

C'était un rendez-vous. Rouge ou blanc s'y buvait.

En automne, un grand feu... se chauffait qui pouvait.

Dès l'aube on entendait jaser, trinquer & rire,

Ou des grésillements joyeux de poêle à frire.

J'en parle, mais n'ai pas grand regret de ce temps.

J'étais complètement lugubre en mon printemps;

A dix-sept ans, atteint déjà du spleen, pour cause...

Parmi tant de gens gais, me sentant moins morose,

Lorsque j'avais suivi ma pensée aux abois,

Alors que j'avais peint tout le jour dans les bois,

J'aimais, en rapportant chaque soir mon étude,

Dans ce grand brouhaha tromper ma solitude.

Toujours en blouse aussi , nul d'entre eux ne m'eût pris

Pour un artiste, ou bien un monsieur de Paris.

Dans ce milieu bruyant, j'écoutais chaque histoire.

Les dires, les serments d'un buveur après boire,

Les projets, les rapports de ventes, les propos

Qui concernaient la ferme, ou le champ, ou l'enclos.

Et tous ces braves gens, souvent d'aspect farouche,

Avaient le rire aux dents & la pipe à la bouche.

Si la fumée, épaisse à couper au couteau.

M'asphyxiait, sortant, je rentrais aussitôt.

Voulant m'habituer à l'atmosphère. En somme .

Je fumais de mon mieux pour avoir l'air d'un homme.

C'était une façon d'occuper mon loisir.

Pas plus que maintenant je n'y trouvais plaisir.

En octobre, rentrant le soir, la blouse humide.

Ce toit hospitalier était pour moi splendide!

J'éprouvais un bien-être immense à voir briller

De loin son vitrail rouge aux lueurs du foyer.

Pendant qu'autour de moi résonnaient les cigales.

Arbres, buissons, maisons, champs, murs, tout s'endormait,

Tout se taisait... hormis les plaintes inégales

Des brises d'un grand vent lointain qui parfumait.

Aussitôt dans l'auberge, adieu, sombre tristesse!

Les uns chantaient, criaient; l'autre appelait l'hôtesse.

C'était un grand vacarme. Alors, tout frissonnant.

J'allais au coin du feu m'asseoir en tisonnant.

Heureux complètement de ce bon entourage.

Et me sentant honteux d'être triste à mon âge.

Je reprenais courage aux flammes. Je fumais...

Et souvent dans ce bruit même je m'endormais.

A l'heure du souper je m'éveillais bien vite.

Ayant bon appétit, bon vin, bon lit, bon gîte,

Logé depuis cinq mois dans ce lieu fortuné,

Pour trente sous j'avais : déjeuné, puis dîné!

Et, ce qu'en ce temps-ci nul ne croira peut-être,

Apparcement frotté, rideaux à ma fenêtre.

Rideaux à mon lit blanc, meubles en acajou.

Bref, un luxe insensé... des chaises de bambou!

Et, sur ma cheminée, une glace bleuâtre

Avec un vieux cartel et deux vases d'albâtre.

Pour moi l'hôte & l'hôtesse étaient aux petits soins.

Ils m'aimaient. De ma chambre on voyait tous les coins

Du pays; car j'avais encor pignon sur rue.

Ma fenêtre , au premier , me procurait la vue

De ce chemin tournant qui descend, quand on vient

De la butte Jonvelle à la route d'Enghien.

J'ai toujours préféré la campagne à la ville.

Courant, étudiant, m'égayant, là, tranquille,

Je cherchais l'amour, l'art, ces splendeurs d'ici-bas,

Ces satisfactions intimes, ces appâts,

Ces gluaux, ces espoirs, ces rayonnantes causes.

Ces rameaux tout fleuris, qui d'instants en instants

Nous prennent à rêver quand on a dix-sept ans.

Et se fanent un jour, ainsi que toutes choses...

Hélas! dernièrement je suis allé revoir Ces lieux où j'ai vécu dans ma prime jeunesse. C'était probablement un peu l'effet du soir... Tout ce qui m'entourait me semblait en tristesse. Sans doute dans moi-même il faisait soir aussi. Tout s'était transformé sous mon ciel obscurci. Songeant, je m'éloignai la paupière mouillée. La rampe du perron de pierre était rouillée... Il n'existait plus rien des alentours aimés.

La maison était morne & les volets fermés.

Après le jour la nuit, comme après nous la cendre.

Les Gosset étaient morts... Je lus : Maison a vi-ndre.

Halte! mon hippogriffe; assez, il faut finir. Rentre en ton écurie... Endors-toi, Souvenir.

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